Retraite : hauts cris et idées de génie en Europe

En pleine crise, les pays de l’Union européenne n’ont pas d’autre choix que de chercher des solutions aux déficits de leurs caisses de retraite. Et les Suédois sont encore à l’avant-garde !

Retraite : hauts cris et idées de génie
Photo : François Mori/AP/PC

En 1900, les Espagnoles trépassaient en moyenne à 37 ans. Aujourd’hui, elles poussent leur dernier soupir à 85 ans ! Comment ne pas s’en réjouir ? Mais l’allongement de la vie et le vieillissement de la population partout en Europe soulèvent une question embêtante : qui alimentera les caisses de retraite ?

Sur le vieux continent, au début du siècle dernier, la réponse était claire : c’étaient les plus pauvres qui devaient casquer ! En Grande-Bretagne, la première « loi sur les pensions de vieillesse », adoptée en 1908 – et sur laquelle est calquée la loi canadienne -, fixait l’âge de la retraite à 70 ans. Tant pis si la majorité des ouvriers n’atteignaient jamais cet âge vénérable. La retraite était une affaire de gentlemen.

Dans le système de retraite par répartition, en vigueur en Europe ainsi qu’au Canada, les salariés mettent de l’argent de côté non pas pour assurer leurs vieux jours, mais pour permettre à leurs aînés d’arriver au bout du mois. Ce système repose sur un principe simple : un grand nombre de travailleurs financent un petit nombre de pensionnés. En Irlande, par exemple, le rapport actuel est de quatre pour un.

Les choses se compliquent en temps de crise : quand les chômeurs se multiplient alors que le nombre de retraités est en hausse, les régimes généraux crient famine. C’est la situation avec laquelle sont aux prises de nombreux pays européens. Et ce n’est pas fini ! Les baby-boomers (nés entre 1945 et 1960) commencent juste à arriver à l’âge de la retraite, et tout indique qu’ils vivront plus longtemps que leurs parents. Pour reprendre l’exemple de l’Irlande, il n’y aura plus que 1,5 travailleur pour un retraité en 2060, selon les prévisions d’Eurostat, l’office européen de la statistique.

Afin d’éviter que les caisses ne se vident, de nombreux gouvernements ont décidé de hausser l’âge du départ à la retraite. Cette décision a suscité de fortes réactions l’automne dernier en France, où elle a provoqué une série de grèves générales. En Grande-Bretagne, par contre, des réformes semblables sont passées comme une lettre à la poste. Une caricature britannique a bien résumé la différence entre l’Angleterre et la France : apprenant par la radio qu’ils ne pourront pas dire « bye-bye, boss » avant longtemps, l’Anglais se prépare une tasse de thé et le Français un cocktail Molotov…

On est peut-être là sur le terrain des différences culturelles : les Français descendent plus facilement dans la rue que les Britanniques. Mais on est aussi sur le terrain des différences politiques. Le premier ministre conservateur de Grande-Bretagne, David Cameron, n’a pas caché, pendant la campagne qui l’a porté au pouvoir, en mai, qu’il allait réformer les retraites – du moins celles des travailleurs du secteur public. Avant d’être élu, en 2007, le président français, Nicolas Sarkozy, avait dit le contraire.

Beaucoup de Français ont vécu cette réforme – l’âge minimum de départ à la retraite passera progressivement de 60 à 62 ans d’ici 2018 – comme une grande injustice. D’où leur sentiment d’indignation. Dans leur « inconscient collectif » survit l’idée que les ouvriers paient la retraite des patrons, selon le démographe Jean-Marie Robine. Ont-ils tort ?

Dans une étude récente qu’il a menée avec les démographes Emmanuelle Cambois et Thomas Barnay, Jean-Marie Robine a montré que tous ne sont pas égaux pour ce qui est de l’espérance de vie : un ingénieur, par exemple, vit en moyenne cinq ans de plus qu’un ouvrier (82 ans comparativement à 77 ans). Si on tient compte de leur espérance de vie en bonne santé, l’écart se creuse : notre ingénieur vivra neuf années de plus qu’un ouvrier (73 ans contre 64 ans).

Vue sous cet angle, la retraite à 62 ans ne semble plus être un privilège royal. D’autant plus que l’âge du départ à la retraite à taux plein vient de passer de 65 à 67 ans. Un journalier français risque donc de tomber malade avant de pouvoir en bénéficier…

Pourtant, les Français ne contestent pas l’importance de réformer les retraites. Le problème démographique ne leur a pas échappé. Mais il y a l’art et la manière… D’autant plus que la réforme des retraites, un sujet complexe, ne se résume pas à hausser l’âge minimum du départ à la retraite.

Sous la houlette de l’ex-ministre du Travail Éric Woerth, le gouvernement a tenté de faire le ménage dans des dizaines de régimes spéciaux – traitements de faveur dont bénéficiaient certaines catégories de travailleurs. Jusqu’à maintenant, par exemple, une fonctionnaire qui avait eu trois enfants pouvait partir à la retraite après 15 années de service.

Vous avez bien lu : une enseignante qui avait commencé à travailler à 25 ans et avait eu trois enfants pouvait dire adieu à ses élèves à 40 ans. Cet « acquis » vient d’être aboli sans que l’opposition socialiste, pourtant proche des syndicats d’enseignants, soit montée aux barricades. Une telle mesure, favorisant une politique nataliste qui ne disait pas son nom, est dorénavant indéfendable.

Pour réaménager les multiples régimes de retraite, il eût fallu délicatesse et doigté. Les syndicats, pour une fois unis, reprochent au gouvernement d’être arrivé avec ses gros sabots. Faux procès ! a répliqué Éric Woerth, soulignant que les parlementaires avaient consacré 200 heures à cette réforme à l’Assemblée nationale et au Sénat.

Sa remarque a dû faire sourire à Stock­holm. En Suède, l’idée de hausser l’âge du départ à la retraite s’est imposée au début des années 1990, tandis que le chômage augmentait et que la population était déjà l’une des plus vieilles au monde. Dès 1991, le conservateur Carl Bildt, alors premier ministre, a mis sur pied un groupe de travail qui a planché pendant deux ans avant de jeter les bases d’une réforme !

Le résultat est une petite révolution : un système « à points », qui permet au salarié de partir à la retraite, selon son bon vouloir, entre 55 et 70 ans. Plus longtemps il travaillera, plus sa pension sera élevée. Le système suédois n’exclut pas pour autant le principe de la répartition, le retraité touchant aussi une somme minimale à partir de 65 ans (l’équivalent de notre retraite fédérale).

Bo Könberg, alors ministre de la Santé, a présidé ce groupe de travail, qui a commencé par négocier avec des députés de tous les partis politiques – à l’exception de deux petites formations, l’une d’extrême gauche et l’autre d’extrême droite. L’essen­tiel, à ses yeux, était de dégager ce qu’il appelle « un large consensus ».

Mais il devait aussi mettre les syndicats dans le coup. Les grandes fédérations étaient divisées. La plus importante, la Confédération suédoise du travail, qui représente les cols bleus, était favorable à la réforme, contrairement à l’Organisation centrale des salariés, qui regroupe des cols blancs. Le système en cours à l’époque jouait en faveur de ces derniers, puisque la rente était calculée en fonction des 15 meilleures années de salaire. Cela revenait à avantager les cols blancs, parce qu’ils bénéficient, à la différence des cols bleus, d’une importante progression salariale au fil de leur carrière.

Pour surmonter les objections des uns et des autres, le groupe de travail a dû trouver des compromis. Le système qui en a résulté est, selon Bo Könberg, plus équitable. « Nous ne pouvions plus continuer de demander à des gens qui travaillent longtemps à petit salaire de financer la retraite de gens qui travaillent moins longtemps à gros salaire », a-t-il dit à L’actualité.

La réforme n’a pas non plus oublié les non-syndiqués. Les femmes qui s’occupent des enfants à la maison, les étudiants qui font de longues études et les jeunes qui effectuent leur service militaire (obligatoire jusqu’à récemment) ont désormais le statut de salariés. Les années qu’ils consacrent à la maison, aux études ou à l’armée sont considérées comme « travaillées ».

Ce régime des rentes à la suédoise, mis graduellement en place de 1994 à 1998, a aussi des inconvénients. Comme il ne peut pas être déficitaire, les cotisations varient d’une année à l’autre. Elles ont baissé en 2009 et en 2010, mais elles seront à la hausse en 2011.

Le secret de la réussite suédoise est d’avoir dépolitisé le débat. Aucun parti n’avait à craindre d’être sanctionné par les électeurs pour une réforme qui allait aussi faire des mécontents. Tous étaient coupables !

La Suisse, elle, a adopté la démarche inverse : elle politise la réforme des retraites, qui avance à coups de référendums. À petits pas, il est vrai. En 2004, la population a voté contre une hausse de l’âge de la retraite des femmes de 64 à 65 ans (à égalité avec les hommes).

Dans ce pays, on ressent moins l’urgence d’agir. La population vieillit, comme ailleurs, mais le taux de chômage est faible (3,5 %) et le « premier pilier » du système – l’équivalent de la retraite fédérale au Canada – a encore enregistré un excédent en 2009. Malgré cela, l’Union suisse des arts et métiers, qui regroupe des PME, prône une hausse graduelle de l’âge de la retraite à 67 ans d’ici 2030. Mais le sujet est si délicat qu’elle propose de le faire en 12 étapes !

« On essaie de faire peur aux gens en leur répétant qu’il n’y aura plus d’argent pour payer leur retraite », dit Angeline Fankhauser, ex-conseillère nationale (députée) socialiste du canton de Bâle-Campagne. « Tous les pronostics de catastrophe financière se sont révélés faux. Les Suisses ne croient plus à ces histoires. »

Elle rejette l’idée que l’argent des retraites aboutit dans des bas de laine. « Les retraites, c’est aussi de l’argent qui rentre dans l’économie, dit-elle. En temps de ralentissement économique, elles soutiennent la consommation. »

Qui plus est, le déséquilibre entre actifs et inactifs est un indicateur qui lui semble peu utile. Il faudrait plutôt, croit-elle, examiner d’autres indicateurs, comme la hausse de la productivité du travail. En Suisse, elle ne cesse d’augmenter.

Angeline Fankhauser a beau être de gauche, elle souligne qu’en fin de compte « c’est le marché du travail qui dicte l’âge réel du départ à la retraite ». Et il est impitoyable. Des pays comme la France peuvent toujours hausser l’âge du départ à la retraite, le chômage (actuellement de 9,7 %) ne reculera pas pour autant. Pour les sexagénaires qui se cherchent du travail, la tâche s’annonce rude.

ÂGE LÉGAL DE LA RETRAITE DANS L’UNION EUROPÉENNE

Le vieillissement de la population et les récentes secousses de l’économie forcent de nombreux pays européens à revoir à la hausse l’âge légal de la retraite. Plusieurs Parlements ont d’ailleurs déjà adopté des lois en ce sens.

Nous avons pris en considération les prochains changements apportés à l’âge légal de la retraite, de manière à mieux rendre compte des tendances. L’âge est le même pour les hommes et les femmes, à moins d’une précision en sens contraire.

 

67 ANS

Norvège

Allemagne
(Progressivement, d’ici 2023)

Danemark

Grèce

Espagne
(L’âge légal de la retraite est de 65 ans. Il passera progressivement à 67 ans d’ici 2013.)

 

66 ANS

Grande-Bretagne
(L’âge légal de la retraite est de 60 ans pour les femmes et de 65 ans pour les hommes. Il passera progressivement à 66 ans pour tous d’ici 2020.)

Pays-Bas
(La coalition au pouvoir a promis de faire passer l’âge de la retraite à 66 ans. Il est actuellement de 65 ans.)

 

65 ANS

Suède
(Les Suédois peuvent toutefois se retirer du marché du travail entre 61 et 67 ans.)

Autriche
(Pour les hommes seulement ; 62 ans pour les femmes.)

Finlande

Portugal

Belgique

Italie
(Effectif en 2018. Présentement, les employés du secteur privé peuvent prendre leur retraite à 60 ans s’ils ont cotisé pendant  au moins 35 ans.)

 

62 ANS

France
(En 2018, l’âge légal passera de 60 à 62 ans, en dépit des protestations. L’âge de la retraite à taux plein – celui auquel on peut prendre sa retraite sans perte d’argent, même sans avoir cotisé assez longtemps pour avoir droit à une pleine pension -, actuellement fixé à 65 ans, passera à 67 ans d’ici 2023.)

Hongrie