Rêve d’Islande

C’est un des pays les plus isolés de la planète. Ses 300 000 habitants ont les pieds fichés dans une culture vieille de 1000 ans. Un autre monde ? Pas tant que ça : la partie ouest de l’île est… en Amérique !

« C’est un peu frais pour la saison », concède la serveuse.

Tu parles. Nous sommes à la fin de mai et il fait –2 °C à Reykjavík. Sans compter le vent qui nous balance des paquets de pluie au visage. Je grelotte, la moitié du contenu de ma valise sur le dos.

Mais il n’y a que moi que ça dérange, apparemment. Tout l’après-midi, des citadins, cellulaire vissé à l’oreille, ont déambulé devant les boutiques de mode, les galeries d’art et les librairies de Laugavegur, la grande artère commerciale de la ville. Et maintenant, à 18 h, il y a foule au Solon, comme dans tous les cafés branchés de la capitale. C’est l’heure de la bière pression ou de la vodka de l’après-boulot.

Reykjavík est, au nord du 64e parallèle, la capitale la plus nordique de la planète (avec Iqaluit, capitale du Nunavut). Reykjavík : un nom qui, pour beaucoup de Nord-Américains, est synonyme d’exotisme polaire.

Entre mer et montagne, le site est à rêver. Sæbraut, le grand boulevard qui longe la côte, contemple trois ciels en même temps : la brume s’accroche au mont Esja au nord, il pleut à l’est et un soleil froid brille plus loin. Mais Reykjavík n’en voit rien. Trop occupée à grandir…

La ville compte aujourd’hui près de 200 000 habitants (deux Islandais sur trois !) et semble en voie d’aspirer les 100 000 personnes qui s’obstinent encore à vivre ailleurs au pays. Partout, des grues, des tours d’habitation qui s’élèvent, des banlieues qui poussent. Tout ça cerclé d’un réseau autoroutier superbement entretenu.

Dans le vieux port, on vient de déménager le monument aux pêcheurs. Il gênait, planté en plein milieu de l’endroit où s’élèvera bientôt une grandiose salle de concerts, un centre de conférences et un hôtel. Plus loin, les vieilles baraques où l’on transformait la morue sont elles aussi menacées. On veut les démolir pour construire d’autres tours de verre à l’architecture avant-gardiste, qui abriteront d’autres appartements hors de prix. Reykjavík, désormais, tourne le dos à la mer. Et à son passé.

Au Sægreiffin (le baron de la mer), une vétuste bicoque bleu turquoise sur le port, on peut encore acheter de la baleine en cubes, des filets de morue dessalée ou du requin putréfié séché (ça s’appelle du hákarl, c’est un mets traditionnel, et non, je n’y ai pas goûté…). Mais l’auguste établissement ne compte probablement plus un seul pêcheur parmi sa clientèle. Aujourd’hui, ce sont des gens d’affaires, des intellectuels et des artistes qui viennent y boire un mauvais café et manger, dans un bol de styromousse, la meilleure soupe de homard du pays.

Ce sont les mêmes qui, ce soir ou la semaine prochaine, iront s’attabler dans des endroits comme le Sjávarkjallrinn (le cellier de fruits de mer), un restaurant de fine gastronomie installé dans le plus vieux cellier d’Islande, en plein centre-ville. On y sert, dans une ambiance feutrée et avec des couverts en argent, du homard au foie gras (50 dollars pour une simple entrée !), du sashimi de thon rouge et la traditionnelle morue dessalée, cette fois nappée d’un coulis de betterave et accompagnée de riz sauvage.

« Pas mal pour des gens qui ont rampé hors de leurs huttes de boue il y a moins de 100 ans », ironise Jóhann Páll Valdimarsson, un éditeur connu.

Colonisée par les Norvégiens au 9e siècle, l’Islande a survécu à la peste, aux famines, aux catastrophes naturelles, à l’étranglement économique, à la domination étrangère. Les Norvégiens et les Danois ont régné sur le pays pendant plus de 500 ans avant de céder la place aux Britanniques, puis aux Américains. L’Islande, fondée en 974, a obtenu son indépendance en 1944 ! Les Islandais sont des survivants.

« Tout ça, cette frénésie d’être à la mode et international, c’est de la frime, dit Hlín Agnarsdóttir. Comme si nous voulions à tout prix effacer un passé qui nous fait honte. »

Hlín Agnarsdóttir n’est pas une octogénaire ringarde et passéiste. La jeune cinquantaine, dramaturge en chef au Théâtre national d’Islande, elle appartient au jet-set culturel qui fait vibrer la capitale. Et elle est d’accord avec la majorité des gens (universitaires, écrivains, joailliers, chauffeurs de taxi, industriels) que j’ai rencontrés. L’âme de l’Islande, disent-ils tous, ce n’est pas ça.

Cette âme, il suffit de sortir de la ville pour la voir partout. Le pays prend toute la place, dans ce pays ! La géographie, la géologie, le climat, tout est sauvage, indomptable. Cinq minutes suffisent au visiteur pour comprendre qu’ici l’homme propose et la nature dispose. La route qui relie l’aéroport au centre-ville n’est qu’un frêle ruban de civilisation déroulé au mitan d’un paysage lunaire : un champ de lave long de 50 km, où rien ne pousse, hormis quelques lichens. Pas un chat à l’horizon.

L’Islande jouit de conditions climatiques et géologiques probablement uniques sur la planète. Un peu plus petite que Terre-Neuve, l’île principale, située à l’est du Groenland, compte plus de 200 volcans, dont une trentaine considérés comme actifs, qui lui offrent une éruption tous les cinq ans environ. L’une d’elles, en 1963, a donné naissance, dans l’Atlantique Nord, à l’île de Surtsey, qui fait près de deux kilomètres carrés ! Dix ans plus tard, les 4 500 habitants de Heimaey (la seule agglomération des îles Vestmann, petit archipel à trois heures de traversier de la côte sud de l’île principale) ont échappé de justesse à l’éruption du volcan Helgafell, qui a bien failli engloutir toute la ville.

Et même quand aucune catastrophe ne menace, il est impossible d’oublier la nature. « Vous n’aimez pas le temps qu’il fait ? Attendez cinq minutes ! » disent les Islandais. Sur la côte sud, en cette fin mai, il y a eu, tous les jours : du soleil, des nuages, de la pluie, de la neige et de la grêle. Sans compter le vent, omniprésent. La seule chose qui manque, c’est la chaleur. Même en juillet, il fait rarement plus de 13 °C ou 14 °C. Le chandail polaire (avec capuchon) et l’imperméable (avec capuchon !) sont absolument essentiels…

Hier, il neigeait sur Reykjavík. Ce matin, samedi, le mercure affiche une température exceptionnelle de 10 °C, et la ville éclot. La moitié des Reykjavikois, la bedaine épanouie au soleil, lisent leur Morgunbladid de la fin de semaine sur leur balcon. L’autre moitié, en short et en sandales, sirotent des cafés glacés, installés à des terrasses qui sont apparues sur les places habituellement balayées par la bise.

Ce qui n’a pas changé, par contre, c’est le stationnement de la piscine Laugardalslaug. Plein, comme d’habitude. Les Islandais profitent avec enthousiasme de cette richesse que la nature leur donne à profusion : l’eau chaude. Le sous-sol islandais est un immense réservoir d’eau, dont la température peut atteindre 240 °C (à cause de la pression souterraine, l’eau ne bout pas). On s’en sert pour produire de l’électricité, faire sa lessive, chauffer les maisons ainsi que les rues et les trottoirs de la ville en hiver. Et faire trempette toute l’année. Pas seulement le samedi, d’ailleurs — même si « samedi », en islandais, se dit laugardagur, le jour du bain…

Chaque village, presque chaque maison dans les zones très rurales, a son bain thermal, et la région de Reykjavík en compte une quinzaine. Celui de Laugardalslaug, en plein centre-ville, comprend deux grandes piscines (une extérieure et une intérieure), un sauna, une baignoire à remous et quatre hot pots, des cuves refroidies respectivement à 38 °C, 40 °C, 42 °C et 44 °C. On choisit la température à laquelle on a envie de mijoter avant de s’installer en groupe, en famille, en solitaire, pour discuter politique ou chiffons, lire son roman, méditer, dire des bêtises entre amis. Comme on le ferait au bar ou au café. « Très agréable, surtout l’hiver quand il neige et qu’il fait noir 20 heures par jour », me confirme l’inconnu solitaire qui marine à mes côtés.

Il faut moins de cinq minutes pour qu’une de ses connaissances se joigne à nous. Difficile de se fondre dans la masse. Car la masse n’existe pas ! Les Islandais, qui sont à peine 300 000, forment une des sociétés les plus homogènes du monde. Moins de 5 % des habitants sont nés ailleurs.

Quand deux Islandais se rencontrent, ils passent généralement les premières minutes à chercher le lien qui existe à peu près sûrement entre eux. Une recherche compliquée par le fait que les Islandais n’ont pas de nom de famille : ils portent le prénom de leur père, auquel ils ajoutent son (fils) ou dóttir (fille). Un système assez proche du « Gérard à Baptiste à Napoléon » du Québec d’autrefois ! Le nom Ásdís Magnúsdóttir signifie donc Ásdís, fille de Magnús. Et son frère, si elle en a un, porte le nom de Magnússon. Jusqu’au milieu des années 1990, tous les immigrants étaient tenus d’adopter un nom islandais. Dans mon cas, « Louise, fille de Guy » serait devenu, paraît-il, Lovísa — version norroise de « Louise » — Gudjónsdóttir. Mais les Islandais, entre eux, n’utilisent jamais leur patronyme. Même dans l’annuaire téléphonique, ils sont listés par prénoms. Ce qui donne des pages de Jóhann et des pages de Gudrún…

Malgré tout, il leur faut généralement moins de cinq minutes pour découvrir que leurs grands-parents respectifs viennent du même village ou que la meilleure amie de l’un est la sœur de l’ancien voisin de l’autre. Embêtant ? « Mettons que je ne donnerais pas rendez-vous à un amant secret dans un bar du centre-ville ! » dit Birna Thórdardóttir. Ayant vécu à Reykjavík toute sa vie, elle passe une bonne partie de ses journées à saluer des connaissances croisées dans la rue. « Par contre, on apprend à faire la paix avec son passé, ajoute-t-elle. Impossible de faire autrement : il y a toujours quelqu’un qui se rappelle vos bêtises de jeunesse… »

De toute façon, il vaut mieux assumer, parce qu’on ne peut changer de ville : il n’y en a qu’une ! Akureyri, qui s’enorgueillit du titre de deuxième agglomération du pays, compte moins de 16 000 habitants (l’équivalent de Gaspé ou de Mont-Saint-Hilaire, au Québec), et Selfoss, la troisième, environ 6 000 (comme Asbestos ou Sainte-Flavie). Tout le reste de la population vit dans des villages de moins de 1 000 habitants parsemés ici et là sur l’île. Villages dont beaucoup meurent doucement, leur population aspirée par la grande ville.

Sur la grève de Vík í Mýrdal, village côtier de 600 habitants à 200 km à l’est de Reykjavík, c’est comme le début du monde. Sous la pluie et le vent, noire la plage de sable volcanique, noirs la mer démontée et le ciel lourd. Et noires ces colonnes basaltiques qui, pareilles à des fantômes, déchirent la brume au large. Impossible de ne pas penser aux pêcheurs qui, pendant des siècles, ont affronté cette mer hostile pour aller gagner leur croûte. Ou à ces deux touristes américaines qui se promenaient hier matin sur cette même plage et qu’une lame est venue cueillir. La fille a pu regagner le rivage. Mais sa mère de 74 ans n’a jamais reparu… Ici, c’est la nature qui dispose.

Le paysage porte encore les cicatrices du déluge de 1918, œuvre du volcan Katla, qui se paie la coquetterie de nicher sous le Mýrdalsjökull, un glacier épais d’un kilomètre. Cette année-là, le volcan s’est réveillé, donnant naissance à une rivière en furie qui a inondé toute la région et emporté des tonnes de terre dans la mer…

Pour l’instant, le volcan Katla dort sous la glace. Mais Vík í Mýrdal lutte quand même pour sa survie. Thórir Kjartansson, 63 ans, qui a grandi ici, à la ferme de ses parents, n’a jamais quitté la région ; pourtant, il n’habite plus le même pays, assure-t-il. Même s’il dirige toujours Víkurprjón, la manufacture de vêtements de laine qu’il a fondée il y a 30 ans. À cette époque, dit-il, l’Islande comptait une quarantaine d’entreprises comme la sienne. Il n’y en a plus que trois. Qui toutes peinent à survivre. La Chine, avec ses salaires d’un dollar par jour et son tissu polaire (« du plastique filé »), est en train de tuer l’industrie. Et ce qui en reste est achevé par la force de la devise islandaise, qui nuit aux exportations.

Aujourd’hui, ces magnifiques chandails de laine, typiques de l’artisanat islandais, sont offerts à plus de 300 dollars pièce aux touristes… qui n’en achètent plus. « Je les comprends, dit Thórir Kjartansson. Mais je ne peux faire autrement. Mes salaires sont si bas que plus un Islandais n’accepte de travailler pour moi. Et j’ai du mal à garder les 11 ouvriers, tous polonais, qu’il me reste. » L’industrie islandaise de la laine agonise. Et Vík í Mýrdal, longtemps un centre de services pour la production ovine, essaie de se transformer en relais pour les touristes qui, l’été, « font la Ring Road », la seule bonne route du pays, dont les 1 400 km encerclent l’île.

À quelques kilomètres de Vík, Jóhannes Kristjánsson, lui, a tout compris. Il vient de vendre ses dernières bêtes. Drôle de revirement pour ce colosse, entrepreneur dans l’âme, amoureux de la vie et de la campagne. Il y a 25 ans, il a quitté Reykjavík et un confortable emploi de fonctionnaire (il était jardinier en chef de la Ville !) pour réaliser son grand rêve : devenir éleveur. Cinq ans plus tard, il plantait, sur la « Ring Road », un panneau « Chambres à louer ». Bon moyen, s’était-il dit, d’augmenter un peu les revenus tirés de ses 600 moutons. Depuis, il a vu la situation s’inverser. Et les 62 chambres qu’il exploite désormais sont devenues une PME qui fait vivre quatre familles : la sienne et celles de ses trois enfants…

Thórir Kjartansson avait rêvé lui aussi de travailler avec ses enfants. Ses deux aînés sont à Reykjavík et la plus jeune étudie à Selfoss. Ils ne reviendront pas. Mais Thórir ne quittera pas son village. Il fabriquera des chandails tant qu’il pourra. Et quand il devra fermer sa manufacture, il continuera d’arpenter son coin de pays et d’en tirer ces magnifiques photos qui ornent les murs de son magasin. Il se promènera sur son cap, cet endroit magique à quelques kilomètres du village, où ses grands-parents sont enterrés, à côté du premier colon de la région, un Norvégien mort ici, à Vík í Mýrdal, au 14e siècle.

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