Revivre après Daech

Le gouvernement du Kurdistan irakien a lancé une vaste opération pour racheter des yézidis captifs du groupe État islamique, en bonne partie des enfants utilisés comme chair à canon ou esclaves sexuels. Leur séjour entre les mains de l’EI a laissé des traces qu’il est aujourd’hui difficile d’effacer.

De gauche à droite, Morad (18 ans) et son frère Fawaz (19 ans) aux côtés de leurs parents. Photo : Fabrice de Pierrebourg

Le quinquagénaire trapu s’interrompt pour essuyer ses larmes du revers de sa main rugueuse. Le silence étouffe la petite pièce froide aux murs en blocs de béton. Assis en tailleur de chaque côté de lui sur des matelas aux motifs fleuris, ses deux jeunes fils et son épouse ont les yeux fixés sur la lueur incandescente orangée d’un poêle à gaz portatif.

Khidir reprend son récit : « Ils ont tué l’un de mes fils et l’une de mes filles. Quatre autres sœurs sont encore aujourd’hui captives dans le nord de la Syrie. Et mes deux fils, là, ils n’ont pas oublié ce qu’ils ont vécu… Ils revivent ça au quotidien. »

Les nuits de Fawaz, 19 ans, et de Morad, 18 ans, anciens enfants soldats du groupe armé État islamique (EI), sont hantées par des cauchemars, et leurs jours rongés par des tourments. Mais ils sont laissés à eux-mêmes, sans soutien psychologique, comme tous les autres jeunes yézidis rescapés de l’emprise du groupe djihadiste. Et pourtant, plusieurs sont marqués à jamais ou alors sont toujours radicalisés.

La vie de cette famille, aujourd’hui réfugiée dans un hameau près de la ville de Dohuk, dans l’extrême nord du Kurdistan irakien, a basculé le 3 août 2014, lorsque les troupes de l’EI ont amorcé leur invasion du Sinjar. Ce territoire dominé par le massif montagneux du même nom est peuplé historiquement de yézidis, une minorité ethnoreligieuse présente majoritairement en Irak. Le groupe armé avait entrepris de les éradiquer sous prétexte qu’il les considérait comme des « adorateurs du diable ». Un nettoyage ethnique qui aurait été orchestré par Amir al-Mawla, soupçonné par divers services de renseignements d’être l’actuel chef du groupe État islamique. Sur les quelque 400 000 yézidis qui vivaient dans la région en 2014, des dizaines de milliers d’hommes, femmes et enfants ont réussi à fuir l’avancée fulgurante des djihadistes. Tous n’ont pas eu cette chance.

Comme la famille de Khidir, capturée avec d’autres yézidis lors d’une embuscade peu après avoir quitté en catastrophe son village au petit matin. Les djihadistes ont d’abord confisqué leurs téléphones, argent et bijoux. L’enfer ne faisait que commencer. « Ils nous accusaient d’être des mécréants. Ils hurlaient : “Convertissez-vous, ou alors on vous décapite !” Ils nous ont forcés à réciter la chahada [profession de foi musulmane], qu’heureusement nous avions apprise auparavant par cœur », raconte Khidir. Puis ils ont exécuté froidement un jeune garçon après avoir découvert un AK-47 dans l’un des véhicules du groupe de yézidis.

Les familles ont été démantelées selon un rituel maintes fois répété par les djihadistes. Les femmes et les jeunes filles étaient séparées des hommes pour être vendues comme du bétail sur des marchés aux esclaves sexuelles, contre quelques centaines de dollars pour les plus jeunes ou des paquets de cigarettes pour les plus âgées. Elles pouvaient même ensuite être offertes en cadeau. Cette traite humaine se déroulait aussi par l’intermédiaire des messageries cryptées Telegram, Signal ou WhatsApp. Les jeunes garçons étaient kidnappés pour être transformés en enfants soldats. Les hommes adultes étaient souvent assassinés. Selon les Kurdes, au moins 1 300 auraient été exécutés, parfois dans des conditions atroces, lors de cette offensive sur le Sinjar. Une estimation partielle basée sur le témoignage de rescapés et le nombre de corps déjà exhumés des charniers. Khidir, lui, a pu se sauver et se terrer pendant neuf jours dans la montagne avec son plus jeune fils, âgé de trois ans, avant de réussir à rejoindre un secteur tenu par les peshmergas, des soldats de la force de sécurité kurde, aux confins de l’Irak, près des frontières avec la Syrie et la Turquie.

Pendant des mois, Fawaz et Morad ont été déplacés sans cesse dans différents lieux du nord de l’Irak, à Mossoul, notamment, pour leur embrigadement idéologique et religieux. La dernière étape du processus s’est déroulée dans une caserne militaire de la région de Hama, en Syrie. « Nous étions près de 150, se rappelle Fawaz. Un des chefs était un Kurde iranien. Ils ont sélectionné les 15 plus âgés pour en faire des combattants, dont mon frère et moi. Pour nous choisir, ils nous levaient aussi les bras afin de vérifier si on avait des poils ou pas. » L’EI a beaucoup exploité tous ses jeunes combattants, surnommés « lionceaux du califat », dans sa propagande. Ils étaient filmés à l’entraînement dans leurs tenues de camouflage adaptées à leur petite taille, ou même utilisés, comble de l’horreur, comme bourreaux dans des scènes d’exécution de prisonniers.

Morad posant devant la bannière de l’EI lorsqu’il était enfant soldat ; Fawaz dans le désert en tenue de combattant. CRÉDIT ?

Fawaz et Morad figurent, eux, dans une vidéo de propagande tournée en décembre 2017, lors d’une attaque d’envergure contre des miliciens chiites irakiens, à la frontière syro-irakienne. Les deux frères sourient quand ils se revoient sur les images. Et pourtant, l’aîné y apparaît avec une arme automatique à la main, en train de grimper en courant sur un monticule, tandis que le cadet se tient derrière une mitrailleuse fixée à l’arrière d’une camionnette Toyota maquillée de boue couleur sable.

Jour après jour, ils ont appris à manier les AK-47 et les lance-roquettes RPG ainsi qu’à tirer des grenades. « Qu’est-ce que je fais là…? Pourquoi je fais ça ? » se questionnait Morad. Il était si frêle qu’il n’était pas capable de résister au recul de l’arme lorsqu’il tirait. Les djihadistes les galvanisaient en leur montrant des images des attentats de Paris et de Nice. « Regardez ! Nous sommes partout ! Nous pouvons tuer des mécréants où nous voulons dans le monde. »

Ils ont finalement été envoyés à Deir ez-Zor, en Syrie, pour rejoindre un bataillon de 33 lionceaux âgés de 12 à 17 ans, affectés d’abord à la défense de l’aéroport militaire local, puis aux combats dans la région. Leurs journées étaient rythmées par le fracas des bombardements russes et par les assauts des troupes gouvernementales ou des Forces démocratiques syriennes (FDS). De cette époque, Fawaz conserve des séquelles physiques : des éclats d’obus dans le corps et des problèmes auditifs. Morad n’a rien oublié : « Ils [les djihadistes] nous utilisaient parfois comme boucliers humains. J’étais obligé de combattre, de tirer… J’avais si peur… Quand nous revenions du champ de bataille, je me cachais dans un véhicule en me demandant quand tout cela allait se terminer. »

L’aéroport a été reconquis par le régime syrien en septembre 2017, au terme d’intenses combats. Les deux jeunes frères ont été rescapés le printemps suivant et rendus à leur famille par des passeurs travaillant pour le gouvernement de la région du Kurdistan, après deux tentatives de sauvetage infructueuses au cours de leurs trois ans et demi dans l’uniforme des lionceaux. Parce que Fawaz et Morad, qui avaient été inscrits sur une liste de kamikazes potentiels « pour aller au paradis », refusaient de déserter. Non pas par crainte d’être exécutés, mais parce qu’ils avaient fini par être imprégnés de l’idéologie du groupe armé État islamique. Le paradoxe, expliquent-ils aujourd’hui, est que malgré l’horreur qu’ils subissaient, ils se sentaient investis de la mission de défendre l’EI et son projet de califat. Jusqu’à ce qu’ils se rendent compte, en « grandissant », de la folie dans laquelle ils avaient été précipités.

Leur père ne tarit pas d’éloges pour les autorités du Kurdistan irakien qui, dès l’été 2014, ont monté une opération colossale de récupération des yézidis kidnappés. Une initiative de l’actuel président de cette région autonome, Nerchivan Barzani, alors premier ministre, s’empresse de me souligner le haut fonctionnaire chargé du dossier des yézidis, Khairi Bozani, pendant notre rencontre le lendemain à Erbil. « Notre priorité était de sauver les survivants, peu importe ce que cela coûterait. Nous voulions aussi humilier les gouvernements canadien, américain, etc., qui n’avaient rien fait pour venir au secours de ces milliers de gens. »

Les officiels kurdes ont d’abord envoyé des équipes sur le terrain pour noter l’identité des disparus, mais aussi celle des morts. Puis ils ont tenté de négocier avec les djihadistes. En vain. Parmi la population arabe de la région du Sinjar, ils ont alors bâti un réseau d’informateurs et de complices chargés de racheter pour leur compte femmes et enfants yézidis lorsque l’occasion se présentait. Des intermédiaires locaux motivés par leurs convictions ou par l’argent. « Un travail dangereux », souligne néanmoins Khairi Bozani, lui-même yézidi, entre deux gorgées de café. « Trois Arabes qui travaillaient pour nous ont été démasqués et décapités. »

L’opération s’est compliquée quand le groupe terroriste a fini par découvrir l’existence du réseau. Dès lors, les otages yézidis n’étaient revendus ou cédés que dans les rangs de l’EI. Et les sommes exigées pour un rachat ont été revues à la hausse.

Au total, les Kurdes affirment avoir consacré un budget de six millions de dollars américains au sauvetage de kidnappés (le chiffre exact n’a pas été dévoilé), dont une trentaine d’enfants soldats. Une somme qui inclut les salaires, la logistique et les frais de fonctionnement de ce bureau spécialisé, tient à préciser Khairi Bozani. L’argent versé directement ou indirectement aux djihadistes est un sujet de conversation délicat, parce qu’il vaut à l’occasion aux Kurdes des accusations de financement du terrorisme. En juin 2016, Ban Ki-moon, alors secrétaire général de l’ONU, avait dénoncé lors d’une séance publique de l’organisation mondiale le versement d’une somme de « 45 millions de dollars américains de rançons » en 2014 au groupe armé État islamique pour la libération de yézidis. Une déclaration mensongère, honteuse et hypocrite, continue de déplorer l’officiel kurde, qui avait d’ailleurs envoyé une missive de protestation à New York. « Les gouvernements occidentaux n’hésitent pas, eux, à payer des rançons si, par exemple, un de leurs diplomates est kidnappé… […] C’est un crime d’avoir dit ça. »

Aujourd’hui, les Kurdes affirment se sentir encore bien seuls face à deux nouveaux défis, celui des soins à apporter aux jeunes femmes yézidies toujours traumatisées par les sévices sexuels subis et celui du désengagement des ex-lionceaux. « Ils doivent être réhabilités, mais personne ne nous fournit cette aide sur le terrain. Ni les ONG, ni l’ONU, ni les gouvernements étrangers », soutient Khairi Bozani. Un rapport de la Mission d’assistance des Nations unies pour l’Irak, divulgué en août 2016, mentionnait pourtant qu’« un soutien psychosocial et médical est nécessaire de toute urgence, notamment pour les victimes de violences et d’esclavage sexuels. Par ailleurs, tout doit être fait pour permettre aux yézidis et aux autres communautés déplacées de retourner dans leur région d’origine dans des conditions dignes et sûres ».

Ce qui est plus inquiétant, estime Khairi Bozani, c’est que bon nombre de ces ex-enfants soldats représentent toujours un danger. « Ils savent fabriquer des bombes. L’un d’eux m’a affirmé, après m’avoir serré la main très fortement trois fois de suite, qu’il était capable d’en faire une en moins de deux heures, peu importe où il se trouvait. Peut-être que certains ont encore des contacts avec les djihadistes. Et ça nous fait peur. L’ironie est que vous, Occidentaux, consacrez beaucoup de ressources à la réhabilitation des djihadistes et de leurs familles, mais pas à l’aide des victimes de Daech [EI] », conclut-il, amer.

Fawaz et Morad tentent de se reconstruire, entourés de leurs proches. Ils se savent miraculés. Ils font partie des 13 seuls survivants de leur petit bataillon de 33. Beaucoup de leurs jeunes compagnons d’infortune seraient morts lors de la bataille de Baghouz en 2019. De cette époque noire, ils conservent dans leurs téléphones quelques photos d’eux en djihadistes, qu’ils n’hésitent pas à me montrer. À quoi rêvent-ils désormais ? Si le cadet répond spontanément, dans un grand éclat de rire, vouloir émigrer au Canada, l’aîné semble incapable d’imaginer son avenir. Son regard est presque perdu. Sa mère intervient : « Daech a ruiné leur jeunesse. Ils ne sont pas allés à l’école. Au mieux, ils travailleront dans les champs. »

La ville de Dohuk, au Kurdistan irakien, près de laquelle se sont réfugiés la plupart des yézidis ayant fui le Sinjar en 2014. (Photo : Fabrice de Pierrebourg)

Pendant ce temps-là, des charniers continuent d’être découverts. Autant de rappels sinistres du drame qui s’est déroulé dans le Sinjar. Des fosses communes remplies de corps qui sont autopsiés par des spécialistes de l’institut médicolégal de Bagdad. L’ADN est systématiquement prélevé pour tenter d’établir leur identité. Ces informations sont aussi communiquées à l’équipe spéciale d’enquêteurs des Nations unies, dont le mandat est de « recueillir, conserver et stocker des éléments de preuve en Irak d’actes susceptibles de constituer des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et des crimes de génocide perpétrés par le groupe terroriste EI (Daech) ».

Près de 3 000 yézidis sont toujours portés disparus. De nombreuses femmes et jeunes filles seraient encore détenues en Irak et en Syrie. « Nous voulons que ces massacres soient reconnus par la communauté internationale comme un génocide, que ces djihadistes soient jugés pour ces crimes contre l’humanité et que l’Irak promulgue une loi qui punirait ceux qui séquestrent ces femmes », plaide Bassam, un Kurde qui travaille sur le terrain pour le compte du bureau de sauvetage des yézidis. Une cause portée dans le monde par une des leurs, Nadia Murad, Prix Nobel de la paix en 2018.

Khidir, lui, espère le retour prochain de ses quatre filles, otages de combattants en Syrie, dans le secteur d’Idlib, près d’Alep. Mais pas question pour la famille de retourner dans son village situé à une centaine de kilomètres seulement de son refuge actuel. « C’est trop dangereux. À cause des milices chiites, des bombardements turcs [sur des positions du PKK, la milice armée kurde, ennemie numéro un d’Ankara]… Il y a aussi des membres de Daech qui se sont rasé la barbe pour se fondre dans la population. Et notre maison est probablement détruite. »

Khidir s’arrête quelques secondes. Puis il reprend : « Tous nos cauchemars sont restés dans notre village… »

Le drame yézidi du Sinjar en chiffres

Population estimée avant août 2014 : 400 000

De 2 000 à 5 500 yézidis tués en août 2014

6 414 yézidis portés disparus depuis août 2014

3 523 yézidis rescapés depuis (dont 1 990 de moins de 18 ans)

360 000 déplacés dans 17 camps au Kurdistan

73 charniers découverts

Sources : Gouvernement du Kurdistan et ONU

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Nadia Murad, mentionnée ci-dessus, a publié The Last Girl. La traduction française s’intitule Pour que je sois la dernière. Yazidie kidnappée par Daesh, elle a réussi à s’échapper et raconte toute l’horreur qu’elle a vécue aux mains de ses bourreaux. Des photos qui apparaissent ci-dessus apparaissent dans l’original anglais. Témoignage de tout ce qu’elle a vécu au front. Cette femme est une inspiration.

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