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Les militaires canadiens vont se retirer d’Afghanistan en 2011, après une décennie de présence dans ce pays. L’effort a été considérable : 140 morts et des dizaines de milliers des militaires qui ont acquis une solide expérience de combat, de pacification et de reconstruction. Que feront donc les Forces armées après leur retrait ? Les chercheurs Jocelyn Coulon et Michel Liégeois proposent un retour aux sources : se réengager dans les opérations de paix, qui ont fait la gloire du Canada sur la scène internationale. Depuis la Somalie et le Rwanda, il y a plus de 15 ans, elles ont considérablement changé. Voici des extraits de leur étude.

Que feront donc les Forces armées après leur retrait d’Afghanistan en 2011 ?
Photo : Ryan Remiorz/PC

Les Canadiens aiment à rappeler qu’ils ont inventé le « maintien de la paix » en 1956, lorsque Lester B. Pearson proposa la création d’une force de Casques bleus afin d’accompagner le règlement de la crise de Suez. Cet héritage prend par­fois des proportions mythiques – nous serions essentiellement une nation de « gardiens de la paix » – et donne lieu à des surenchères politiques et même commerciales, comme l’illustre une publicité télévisée en anglais de la brasserie Molson, en 2000, où on peut aperce­voir un jeune homme s’écriant : « Je crois au maintien de la paix et non au maintien de l’ordre, je m’appelle Joe et je suis canadien. »

Paradoxalement, au moment même où Joe le Canadien fait du maintien de la paix une caractéristique de son identité, le Canada a amorcé depuis plusieurs années un changement vers des interventions plus robustes qui confinent à l’imposition de la paix. Le Canada fait la guerre. Il se détache de l’ONU pour s’enga­ger dans des missions de l’OTAN. Deux explications à ce changement de politique. Premièrement, les échecs de Somalie, de Bosnie et du Rwanda traumatisent les Canadiens et les Occidentaux, qui ne font plus confiance à l’ONU pour gérer ou régler les conflits. Deuxièmement, l’OTAN, mais aussi l’Union européenne et d’autres organisations, investit le champ des opérations de paix avec des moyens supérieurs à ceux de l’ONU et la volonté d’utiliser la force pour éviter les massacres et génocides.

Les opérations de paix entrent alors dans une période de bouleversements importants. L’ONU réagit aux échecs et à la désaffection des Occidentaux en amorçant une vaste réforme de ses missions. Elle se dote d’une nouvelle structure, de nouveaux moyens, et les États membres ne reculent plus à confier aux Casques bleus des mandats plus robustes. Parallèlement, l’ONU, l’OTAN, l’UE et d’autres organisations tissent des liens afin de travailler ensemble pour se partager le fardeau du maintien de la paix. Ce nouvel élan se fait sentir rapidement. En janvier 1989, il existe huit opérations de paix gérées par l’ONU et une – la Force multinationale et observateurs, dans le Sinaï – sous le commandement d’une coalition ad hoc. Vingt ans plus tard, en septembre 2009, la transformation du paysage est stupéfiante : quelque 200 000 soldats de la paix de différentes organisations internationales œuvrent dans 40 missions sur cinq continents.

Sur le plan politique et opérationnel, le résultat des transformations au sein de l’ONU est pour le moins novateur. La mission au Liban (FINUL) en est un bon exemple. C’est bien une opération de maintien de la paix de l’ONU. Son mandat ne s’éloigne guère de ceux des opérations dites traditionnelles, mais à y regarder de plus près, les différences sont considé­rables, et ce, à tous les niveaux : armement lourd (chars de combat, missiles antiaériens, composante navale…), règles d’enga­gement renforcées, état-major de la Force adapté aux standards « OTAN », création d’une « cellule militaire stratégique » au sein de l’ONU, non-subordination du commandant de la Force à un chef de mission. Le Canada n’a donc plus rien à craindre des nouvelles opérations de paix de l’ONU, d’autant plus que l’expérience acquise par ses troupes en Afghanistan pourrait être d’une grande utilité dans ces opérations où la force peut être utilisée, et où la mission et ses effectifs sont mieux défendus qu’auparavant.

Nous sommes donc persuadés qu’il est dans l’intérêt national du Canada de se réengager dans les opérations de paix. Il est toujours difficile de définir clairement ce qu’est l’intérêt national d’un pays. […] À première vue, cela devrait sauter aux yeux : sa position géographique en Amérique du Nord et ses liens économiques étroits et profonds avec les Américains rendent incontournable l’alignement du Canada sur les États-Unis. Toutefois, le Canada ne s’est jamais mécaniquement aligné sur les États-Unis, car ses gouvernements successifs ont toujours défendu une vision plus large de l’intérêt national : le Canada est aussi un acteur sur la scène internationale. Et il a une bonne raison pour cela, raison exprimée avec clarté par Gerald Helleiner, professeur d’économie à l’Université de Toronto : « La première priorité pour un pays comme le Canada, qui dépend dans une si large mesure de la stabilité et de la prévisibilité du système économique international, doit assurément être la stabilité et l’ordre du système international. » Or, la stabilité et l’ordre du système international reposent d’abord et avant tout sur la paix. À partir de ce constat, le Canada a, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, opté pour le multilatéralisme par son adhésion à l’OTAN, l’ONU, l’OSCE et bien d’autres organisations. Il a aussi toujours pris un soin particulier à participer à des interventions militaires (guerres ou missions de paix) dans le cadre de coalitions. Cela explique son engagement pour les opérations de paix.

Dans le cas particulier de sa participation aux opérations de paix, beaucoup pourraient se demander : « mais qu’est-ce que le Canada a apporté au maintien de la paix et qu’en a-t-il tiré ? » Nous croyons que le bilan n’est pas mince. Une étude de la RAND Corporation, aux États-Unis, portant sur l’expérience de l’ONU dans huit missions de paix complexes a conclu que sept de ces théâtres d’opérations connaissent la paix. Le Canada a participé, à des degrés divers, à toutes ces missions et est donc en droit d’en partager le succès. Quelques dizaines de millions de personnes vivent désormais en paix, ce n’est pas rien.

Si le lien de cause à effet est difficile à établir et à documenter, nous en avons, disent certains historiens et analystes, tiré certains bénéfices. De manière générale, le gouvernement canadien a longtemps pensé, avec justesse d’ailleurs, que les opérations de paix « parvenaient avec efficacité à éviter qu’un feu de broussailles ne devienne un holocauste nucléaire ». Notre engagement au Congo, en 1960, s’inscrivait dans ce sens. Il a donc bien servi nos intérêts et ceux de l’OTAN en cette période de guerre froide. Lyndon Johnson se serait souvenu de notre participation à la mission de paix à Chypre, en 1964, lorsqu’il a accepté de signer, en janvier 1965, un pacte de l’automobile plu­tôt favorable à nos intérêts. Nos liens com­merciaux et nos contrats avec l’Algérie sont passés de 600 millions de dollars par an à quatre milliards (en 2007) depuis qu’en 2000 son président, Abdelaziz Bou­teflika, à la tête de l’ex-Organisation de l’unité africaine à ce moment-là, demanda à Jean Chrétien d’envoyer des soldats entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Depuis 2002, la participation des troupes canadiennes au rétablissement de la paix en Afghanistan, dans le cadre d’une première mission de stabilisation à Kaboul puis d’une mission de combat dans la région de Kandahar, est saluée mondialement.

Ce bilan, très sommaire, rejoint des aspects importants de notre politique étrangère : assurer notre prospérité et notre sécurité grâce au maintien de la paix, renforcer la démocratie et le respect des droits de la personne, et participer au développement économique et social d’une partie de l’humanité.

La participation du Canada aux opérations de paix n’a jamais été et n’est pas l’alpha et l’oméga de notre politique étrangère. Au cours des dix dernières années, les autorités gouvernementales canadiennes ont préféré engager le Canada dans des interventions militaires en dehors du cadre de l’ONU et, dans le cas particulier de l’Afghanistan, dans une mission de lutte anti-insurrectionnelle. Ce choix est parfaitement légitime. Mais les Canadiens et leurs élites doivent aussi se rappeler que Pearson a laissé un héritage dont l’étonnante transformation et la grande vitalité surprennent. Le monde entier fait dorénavant des opérations de paix – ancienne comme nouvelle version – un de ses instruments par excellence pour la gestion ou le règlement des conflits. Le Canada, fort de cette tradition et de l’expérience exceptionnelle et courageuse de ses militaires en Afghanistan, est dorénavant en mesure de se réengager dans les opérations de paix.

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Jocelyn Coulon est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, affilié au CERIUM, et Michel Liégeois est professeur de relations internationales à l’Université de Louvain, en Belgique.

Qu’est-il advenu du maintien de la paix ? L’avenir d’une tradition, janv. 2010, 58 p., Canadian Defence & Foreign Affairs Institute

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