Rwanda: de la haine et des restes humains

Aménagé au sommet d’une colline sur un site clôturé qui lui donne de petits airs d’Auschwitz, le mémorial de Murambi comporte de nombreux bâtiments, ceux d’une école jadis en construction et qui s’est transformée en un immonde abattoir pour humains.

«Puis-je prendre une photo?» En posant la question, j’étais aussi sûr d’obtenir une fin de non-recevoir que de ne pas avoir le droit, moralement, d’appuyer sur le déclencheur. Mais c’était plus fort que moi: le réflexe du Reflex, sans doute.

Durant trois jours, tant mon guide que mon chauffeur rwandais étaient réticents à m’emmener voir le site de Murambi, le plus troublant qu’il me fut jamais donné de visiter, pire que Dachau, pire que Tuol Sleng, l’école des supplices des Khmers rouges. Et pire que Nyamata et Ntarama, que je venais tout juste de voir la veille.

«Je suis allé une fois à Murambi, et plus jamais je n’y retournerai, me répétait inlassablement Amani, mon guide. Désormais, quand j’y emmène quelqu’un, j’attends au portail. Il y a peut-être des membres de ma famille, parmi ces corps: après tout, nous ne sommes pas si loin de Butare, où ils vivaient avant d’être massacrés…»

Crédit: Gary Lawrence
Photo: Gary Lawrence

Aménagé au sommet d’une colline sur un site clôturé qui lui donne de petits airs d’Auschwitz, le mémorial de Murambi comporte de nombreux bâtiments, ceux d’une école jadis en construction et qui s’est transformée en un immonde abattoir pour humains, apprend-on dans le petit musée des horreurs créé sur place.

D’abord secoué par les images et les histoires que j’y ai vues et lues, j’ai ensuite été apaisé en sortant, grâce à la joliesse du cadre ambiant: tout autour s’étendent des collines verdoyantes, des rizières, des plantations de thé, des vallées riantes.

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Photo: Gary Lawrence

Puis, j’ai senti monter en moi de fortes bouffées d’angoisse, à mesure que je m’approchais des anciens charniers et que je réalisais ce que je m’apprêtais à voir. Comme si des milliers de mânes voulaient m’en décourager, ou m’intimer de respecter leur non-sépulture, en tentant de m’en détourner. Et j’ai vu.

Dans chaque pièce des bâtiments pareils à de lugubres casernes émanent des relents de remugle. Mais il y gît surtout des corps tordus de douleur, des spectres pétris d’effroi, des cadavres plastinés par leur brève inhumation, côte à côte et presque pêle-mêle sur de simples treillis de bois.

Crédit: Gary Lawrence
Photo: Gary Lawrence

Figés dans leurs derniers instants, les corps faméliques et blanchâtres dégagent un aspect d’autant plus fantômatique qu’ils ont été couverts de chaux, pour les conserver. Parfois, leur position parle d’elle-même: une main aux doigts crispés, peut-être pour freiner un coup de machette; deux bras formant un semblant de bouclier sur la tête, en vain.

Parce que les génocidaires ne faisaient pas dans la dentelle, il n’y a pas que des adultes parmi ces 848 étranges momies. Dans sa Frousse autour du monde, Bruno Blanchet raconte que lors de sa visite de Murambi, sa guide est allée jusqu’à toucher du doigt le crâne d’un bambin troué d’une balle. Comme si elle avait elle-même besoin de se convaincre qu’elle ne rêvait pas.

J’ai eu plus de chance: mon guide, Eric Gabazi, avait davantage de réserves et de pudeur, et il n’a pas insisté quand il m’a vu demeurer dans l’embrasure de la porte de chaque pièce où il m’emmenait. Trop troublant, trop triste, trop horrible, trop gênant de partager des gènes avec les responsables de ce gâchis.

Eric Gabazi, rescapé du génocide et guide au mémorial de Murambi - Gary Lawrence
Eric Gabazi, rescapé du génocide et guide au mémorial de Murambi. Photo: Gary Lawrence

Dans la nuit du 21 avril 1994 – certains parlent plutôt du 19 au 22 avril -, plus de 40 000 Tutsis et Hutus modérés ont été éliminés ici, dans ces bâtiments où ils s’étaient réfugiés, sous le couperet ou le gourdin clouté d’un nombre incalculable de meurtriers pour qui tuer était devenu l’ordinaire du quotidien. «Ils sont venus des villages de partout aux alentours pour aider les miliciens interahamwe», raconte Eric Gabazi, qui a perdu toute sa famille durant le génocide.

C’est aussi à Murambi que fut lancée l’opération Turquoise, où l’armée française s’est établie sous mandat de l’ONU, en juin 1994. Encore aujourd’hui, son rôle demeure controversé, et certains l’accusent toujours d’avoir soutenu les génocidaires, voire d’avoir facilité leur fuite. «Ici, au-dessus de l’un des charniers, les Français avaient même aménagé un terrain de volley-ball», pointe du doigt Eric Gabazi, laissant sous-entendre qu’ils savaient.

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Photo: Gary Lawrence

Quoi qu’il en soit, de tous les mémoriaux érigés ou aménagés sur les lieux-mêmes des carnages du génocide rwandais, celui de Murambi demeure le pire, ou le meilleur, c’est selon.

Le pire à voir, si on craint d’être bouleversé à jamais; le meilleur de tous, pour dissuader quiconque aurait l’idée saugrenue, un jour, de recommencer.

 

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