Rwanda : retour sur les lieux du crime

Le génocide de 1994, qui a coûté la vie à 800 000 personnes, hante la communauté internationale, qui n’a pas su l’empêcher. D’autres crimes graves ont pourtant été commis au Rwanda, selon la journaliste québécoise Judi Rever.

Photo: Chip Somodevilla/Getty Images
Le président rwandais Paul Kagame (Photo : Chip Somodevilla/Getty Images)

Un crime peut-il en cacher un autre ? Depuis 1994, des journalistes, romanciers, scénaristes et dramaturges ont abondamment écrit sur le génocide de la minorité tutsie au Rwanda, un crime contre l’humanité souvent comparé à l’Holocauste.

Vingt ans plus tard, les procès de génocidaires présumés, accusés d’avoir dirigé le massacre de 800 000 personnes ou d’y avoir pris part, se poursuivent à Kigali. Des exilés, dont Léon Mugesera, qui s’était caché au Canada, sont régulièrement renvoyés dans leur pays pour être traduits en justice.

D’autres crimes qui auraient été commis à la même époque restent toutefois impunis. Le président, Paul Kagame, fait lui-même l’objet d’accusations graves. En 1994, lorsqu’il dirigeait le Front patriotique rwandais (regroupant des insurgés pour la plupart tutsis), il est soupçonné d’avoir ordonné le massacre de milliers de civils hutus non armés, ce qui pourrait le conduire devant un tribunal international, du moins en théorie. L’universitaire belge Filip Reyntjens, une autorité en ce qui concerne l’Afrique des Grands Lacs, soutient même que Kagame est « peut-être le plus grand criminel de guerre au pouvoir aujourd’hui ».

Kagame est aussi mis en cause dans des tentatives d’assassinat d’opposants, tant au Rwanda qu’à l’étranger. La journaliste québécoise Judi Rever a obtenu des enregistrements téléphoniques en apparence accablants pour son régime. On y entend un militaire réputé proche de Kagame chercher à recruter un tueur. Il est question d’éliminer deux opposants en exil en Afrique du Sud : Patrick Karegeya (assassiné le 1er janvier dans une chambre d’hôtel de Johannesburg) et Faustin Kayumba Nyamwasa (qui a fait l’objet de deux tentatives d’assassinat dans la même ville). Le président a nié avoir commandité l’assassinat de Karegeya, déclarant cependant au Wall Street Journal qu’il « regrettait » ne pas l’avoir fait…

Kagame a été réélu en 2010 avec 93 % des voix ; il est presque aussi populaire en Occident. Aux yeux de Judi Rever, toutefois, il est temps qu’Ottawa cesse de le soutenir et demande à la Cour pénale internationale d’enquêter sur ses éventuels crimes.

* * *

Un rapport de l’ONU accusait Paul Kagame de crimes graves dès 1994. Pourquoi n’en a-t-on pas entendu parler à l’époque ?

L’auteur de ce rapport, le consultant Robert Gersony, s’appuyait sur les déclarations de Hutus réfugiés notamment au Zaïre, aujourd’hui la République démocratique du Congo, qui avaient été témoins du massacre de milliers de civils hutus en 1994. Il écrivait que ces crimes étaient organisés et systématiques, qu’il ne s’agissait pas d’initiatives individuelles. L’ONU a étouffé ce document, parce que ses conclusions étaient accablantes et explosives : la rébellion de Kagame était accusée d’avoir commis des crimes de guerre dans l’est et le nord du Rwanda. Ce rapport a fait l’objet de discussions à l’ONU, en septembre 1994, mais on a estimé que le rendre public déstabiliserait Kagame, qui venait de prendre le pouvoir et qui recevait déjà des accolades de l’Occident pour être venu à bout des extrémistes hutus.

Kagame a été accusé de faire taire des dissidents, y compris à l’étranger. Vous avez obtenu des enregistrements téléphoniques dans lesquels un officier propose une somme importante à un Rwandais pour l’assassinat d’opposants rwandais en Afrique du Sud…

Une copie des enregistrements m’a été fournie par celui qui les a faits, Robert Higiro, un ancien major qui a rompu avec Kagame. Les services de renseignement rwandais ont tenté de le recruter, en 2011, pour qu’il tue deux figures de l’opposition en exil : Patrick Karegeya et Faustin Kayumba Nyamwasa. Sauf qu’au lieu de les assassiner, il a enregistré ses conversations avec les services de renseignement qui tentaient de l’embaucher. 

À quoi bon faire assassiner des opposants en exil ?

Nyamwasa possède des informations qui pourraient changer à tout jamais le regard que l’Occident porte sur Kagame. On peut même penser que ces informations pourraient valoir au président un procès pour crimes de guerre devant un tribunal international. Kagame se méfie particulièrement de Nyamwasa, parce que ce dernier a de bonnes relations avec des officiers rwandais encore à Kigali. Ceux-ci pourraient être tentés de le renverser dans un coup d’État.

Pourquoi ne divulguent-ils tout simplement pas ces informations ?

Parce que ces opposants font eux-mêmes l’objet d’accusations graves. Nyamwasa, par exemple, aurait ordonné des massacres de civils hutus, selon un témoin. En ce qui concerne Karegeya, un ancien chef des services de renseignement rwandais, j’ai appris qu’un tribunal espagnol avait cherché à l’inculper et à demander son extradition à l’Afrique du Sud. En Espagne, il a fait l’objet d’une enquête relative à l’assassinat, en 1998 au Kenya, d’un ancien ministre rwandais de l’Intérieur. Si ces preuves les accablent eux-mêmes, il est normal qu’ils hésitent à les divulguer.

Une quarantaine d’officiers rwandais ont été accusés, en Espagne, de crimes de guerre et de génocide. Pourquoi n’ont-ils jamais été inquiétés ?

Pas un seul n’a été extradé vers Madrid. On peut penser que des facteurs politiques pèsent dans la balance : les pays où ils se sont réfugiés veulent avoir de bonnes relations avec le Rwanda. Il faut garder à l’esprit que ce tribunal espagnol est aussi en possession de preuves impliquant Kagame, mais qu’il ne peut pas le mettre en accusation, parce que ce dernier est un chef d’État en exercice.

Certains de ces officiers occupent des fonctions importantes aux Nations unies…

L’un d’eux, Karenzi Karake, est même devenu le « numéro deux » de la mission de maintien de la paix que les Nations unies et l’Union africaine ont envoyée au Darfour…

Pourquoi le Canada a-t-il choisi de se taire ? Parce la communauté internationale a besoin de Casques bleus africains au Darfour ou en République centrafricaine ?

C’est en partie pour cela : l’ONU a un besoin criant de Casques bleus et les pays riches rechignent à fournir des troupes. Le Rwanda aime le prestige que lui confère sa participation à des opérations de maintien de la paix. Il faut dire aussi que son armée est mieux entraînée et plus disciplinée que d’autres. Mais le Canada, comme l’ONU, se tait parce qu’il se sait coupable de n’avoir rien fait pour empêcher le génocide en 1994. La même chose est vraie de pays comme les États-Unis et le Royaume-Uni. Ils continuent de couvrir Kagame, parce que, même s’ils savaient ce qui se passait, ils n’ont rien fait.

Le Canada a-t-il eu tort de renvoyer le génocidaire présumé Léon Mugesera dans son pays, en 2012 ?

Bien sûr. Mugesera est accusé, probablement avec raison, d’avoir incité au génocide. Mais son procès ne sera pas juste et équitable. Les procès au Rwanda s’apparentent aux procès soviétiques sous Staline. Il arrive qu’on torture des accusés pour leur arracher des aveux. La décision d’Ottawa est d’autant plus irrationnelle que le Canada a adopté une Loi sur les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre qui aurait permis de le juger.

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