Sarko le Canadien

À l’occasion du Sommet de la Francophonie, le président de la France, Nicolas Sarkozy, croisera Stephen Harper, un homme avec qui il a tant de choses en commun…

Il suffit d’appeler le palais de l’Élysée pour saisir l’ampleur du cataclysme provoqué par l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, en 2005 : lorsqu’ils sont mis en attente, les correspondants entendent un message confirmant qu’ils ont bien obtenu « the French presidency ». Ciel ! Sky ! Le standard de l’Élysée est désormais aussi bilingue que celui du bureau d’un certain premier ministre… La France de Sarkozy et le Canada de Stephen Harper auraient-ils plus en commun qu’on ne le pense ?

En politique étrangère, les similitudes entre Paris et Ottawa sont patentes. Sarkozy et Harper, deux conservateurs, se sont rapprochés de Washington. La France ne critique plus l’intervention américaine en Irak. Elle tient, à l’instar du Canada, un discours musclé sur le nucléaire iranien. Elle joue un rôle en Afghanistan, même si la majorité des Français pensent que leurs troupes n’ont rien à faire là-bas. Après l’intervention russe en Géorgie — dossier où Sarkozy joue un rôle de premier plan en tant que président en exercice de l’Union européenne —, la France et le Canada ont dénoncé le retour des « sphères d’influence », principe selon lequel les superpuissances gardent un droit de regard sur ce qui se passe chez leurs voisins, comme à l’époque de la guerre froide.

Sur la scène internationale, la principale différence entre les deux pays tient peut-être à leurs relations avec la Chine. En clair : quelle importance donner aux droits de la personne ? Dans la tradition française — « Les États n’ont pas d’amis ; ils n’ont que des intérêts », disait de Gaulle —, Sarkozy est plus pragmatique que son homologue canadien : il a assisté à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques et il n’a pas rencontré le dalaï-lama lors du long séjour de celui-ci en France l’été dernier. Héritier de la tradition britannique — Londres continue de fonder sa politique étrangère sur quelques grands principes —, Harper met l’accent sur les droits de la personne : il a refusé d’aller à Pékin et a reçu le chef spirituel tibétain en octobre 2007, à Ottawa.

Mais pour beaucoup de choses, les deux hommes sont sur la même longueur d’onde, y compris concernant « le Québec comme nation dans un Canada uni ». Après le « Québec libre » de de Gaulle, la France a adopté une politique pro-québécoise sous couvert du « ni-ni », la non-indifférence (à l’égard de l’avenir du Québec) associée à la non-ingérence (dans les affaires internes du Canada). C’est le « Canada uni » qui intéresse désormais Sarkozy.

« Pour Nicolas Sarkozy, comme pour une partie des élites françaises, l’histoire du Québec libre, “y en a marre” », résume Philippe Moreau Defarges, chercheur à l’Institut français des relations internationales et auteur de La géopolitique pour les nuls (First). « Il veut mettre un terme aux rapports ambigus avec le Canada et rompre avec l’ère Chirac — le sentiment que la France tirait dans le dos de ses amis canadiens — et avec l’héritage gaulliste. »

C’est en France même que le rapprochement entre les deux pays est le plus saisissant. Le Canada est carrément nommé dans certaines « lettres de mission », mandats que le président et le premier ministre confient aux membres du gouvernement. Brice Hortefeux, ministre de l’Immigration, a été prié de s’inspirer de la politique mise en œuvre par certains pays amis, « par exemple le Canada ». Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, s’est fait rappeler l’importance de la réforme de l’État, « à l’instar de celle réalisée par le Canada », l’unique pays étranger mentionné.

Sarkozy admire-t-il le Canada ? Ou le Canada lui est-il simplement utile, un « laboratoire » qu’il peut ériger en modèle sans trop susciter la controverse — contrairement à un autre pays qu’il aime vraiment ? Lors d’un voyage à New York, en 2006, à l’époque où il était encore ministre de l’Intérieur, Sarkozy s’était enorgueilli d’avoir été surnommé « Sarko the American ». Si quelqu’un l’a déjà appelé « Sarko le Canadien », il ne s’en est pas vanté.

Le président semble cependant vouer une admiration sincère à un éminent et riche Canadien, Paul Desmarais. En février 2008, il lui a même remis la grand-croix de la Légion d’honneur, décoration que la France n’attribue qu’à de rares personnalités (notamment à ses propres présidents). À cette occasion, Sarkozy a présenté le fondateur de Power Corporation et grand actionnaire de la société pétrolière française Total comme un proche et un mentor. « Si je suis aujourd’hui président, je le dois en partie aux conseils, à l’amitié et à la fidélité de Paul Desmarais », rapportait le correspondant de La Presse (quotidien du groupe Gesca, que contrôle la famille Desmarais), seul journaliste présent à la cérémonie.

Vu son impopularité (45 % d’opinions favorables), Sarkozy a plus que jamais besoin de conseils. Sa dégringolade tient, entre autres, à la crise qui s’annonce. Les perspectives de croissance sont faibles (1,5 % en 2008). Le chômage est reparti à la hausse (7,5 %). L’inflation atteint 3 %. Les exportations diminuent. Le déficit public frôle 3 % du PIB, ce qui pourrait provoquer les foudres de la Banque centrale européenne, les pays de la zone euro s’étant engagés à ne pas dépasser ce seuil. Quant à la dette publique, elle s’élève à 65 % du PIB. Le premier ministre, François Fillon, est allé jusqu’à déclarer que l’État français était « en faillite ».

Si la ministre de l’Économie, Christine Lagarde, a déjà évoqué l’adoption d’un « plan de rigueur », le gouvernement se garde de parler d’« austérité », ce qui serait politiquement suicidaire. Ce dernier serre discrètement la ceinture d’un État qu’il considère comme pansu : un fonctionnaire sur deux qui part à la retraite ne sera pas remplacé (30 600 postes de moins en 2009). Il n’est plus question de baisser les impôts, tel que Sarkozy l’avait pourtant promis pendant la campagne présidentielle. Au contraire, les prélèvements sont même à la hausse. Le gouvernement compte augmenter les cotisations que les employeurs versent à la caisse de retraite de leurs employés (équivalent du Régime des rentes du Québec). Il créera une nouvelle taxe sur les placements pour financer le « revenu de solidarité active », des allocations destinées aux « assistés sociaux » qui se trouvent un emploi. Une nouvelle taxe sur les compagnies d’assurances renflouera l’assurance maladie.
Mais il n’est jamais franchement question de faire reculer la dette publique, comme ce fut le cas dans le Canada des années 1990. Tout au plus espère-t-on la « stabiliser ». La partie s’annonce difficile. « C’est un combat de tous les jours, car le penchant pour la dépense publique est grand dans notre pays, souligne le ministre du Budget, Éric Woerth. Il n’est pas acceptable que nos enfants paient la facture des services publics que nous utilisons. C’est vraiment une question d’équité, de morale. Et cet effort de maîtrise doit être mené dans la durée si l’on veut qu’il porte ses fruits. »

L’État français finira peut-être par jouer un rôle plus discret qu’avant, mais pas son président. Les adversaires de Sarkozy continuent de lui reprocher son hyperactivité. Dans un débat diffusé par la radio publique France Culture, le constitutionnaliste Guy Carcassonne a dénoncé le « foisonnement anarchique » des lois adoptées à la va-vite. « On considère que, ce qu’il faut, c’est réagir vite, a-t-il soutenu. Avant, on appelait ça de la “précipitation”. Aujourd’hui, on appelle ça de la “réactivité”. »

Les idées du président ont continué de fuser, mais elles n’ont pas toujours été lumineuses, comme celle de confier à des élèves du primaire, à titre individuel, la mémoire d’un enfant juif déporté vers les camps de la mort pendant la Deuxième Guerre mondiale. (Le projet a été abandonné.) Sarkozy a lancé des concepts ambitieux, peut-être creux. À l’étranger, il a réclamé un « nouvel état d’esprit » et « un New Deal écologique et économique ». En France, il a fait l’éloge de sa « politique de civilisation ».

Pas étonnant que Pierre Moscovici — dirigeant socialiste qui ne compte pas parmi ses admirateurs — l’ait comparé, dans un livre qu’il lui a consacré, Le liquidateur (Hachette), à son plus illustre prédécesseur. « Sarkozy, au fond, ne se reconnaît qu’un égal, […] le général de Gaulle lui-même. Il estime être lui aussi confronté à des défis inédits — remettre en mouvement un pays immobilisé, casser un modèle social obsolète, rebâtir un système politique à bout de souffle. »

Ce système politique, Sarkozy a déjà commencé à le remodeler. Il a adopté des lois prolongeant la semaine de travail, qui sont passées comme une lettre à la poste. Peut-être parce que seule une minorité de travailleurs bénéficient dans les faits d’une semaine courte : avant cette réforme, les Français faisaient en moyenne 41 heures (alors que la moyenne québécoise est de 35 heures, justement).

Sarkozy peut aussi s’enorgueillir d’avoir fait adopter une réforme constitutionnelle qui, entre autres, l’autorise à prendre la parole devant les députés et les sénateurs, à la manière d’un président américain prononçant un discours sur l’état de l’Union. Cette réforme avait été précédée d’un débat orageux. Pour Robert Badinter, ancien ministre socialiste de la Justice, Sarkozy voulait uniquement faire entériner son « hyperpuissance ». Le Parti socialiste (PS) s’y est opposé, même si certains points étaient tirés de son propre programme.

Il s’en est fallu de peu pour que cette réforme ne passe pas. Elle n’a été adoptée par le Congrès (l’Assemblée nationale et le Sénat réunis) qu’avec une voix d’avance. Celle d’un socialiste : Jack Lang, ex-ministre de la Culture. Sa prise de position a accentué, au sein du PS, la discorde que Sarkozy avait semée en confiant des postes importants à des membres de l’opposition au nom de « l’ouverture ». (De là à soupçonner que Harper s’est inspiré de son exemple en nommant John Manley, ex-ministre libéral des Affaires étrangères, à la tête du groupe d’experts dont le mandat est de définir le rôle possible du Canada en Afghanistan…)

Pour tenter d’harmoniser leurs positions, les socialistes se réuniront en congrès en novembre, à Reims. Cela ne sera pas facile. « L’essentiel du débat ne peut plus être entre nous », plaidait un groupe d’élus, dont l’ancien premier ministre Pierre Mauroy, dans une lettre ouverte. Le constat est terrible. Comme si le PS reconnaissait qu’il n’était pas arrivé à croiser le fer — rôle premier de l’opposition — avec un président dont l’influence n’a cessé de croître, notamment dans les médias. Les socialistes semblent avoir du mal à canaliser la grogne manifeste des électeurs. Beaucoup de Français pestent contre Sarkozy, comme beaucoup de Québécois pestent contre Harper, éprouvant un sentiment de résignation et d’impuissance, peut-être parce qu’ils pensent que quelqu’un devra bien, tôt ou tard, faire le boulot…

Certains applaudissent Sarkozy. D’autres lui reprochent de ne pas apporter de réponses à des problèmes graves, comme celui des jeunes désœuvrés des banlieues. Chaque week-end, la « racaille » (comme Sarkozy les a déjà qualifiés) incendie des voitures. À l’occasion de la fête nationale, le 14 juillet, 600 véhicules ont été brûlés (100 fois plus qu’à Montréal-Nord), mais les médias en ont à peine parlé. Trop banal. Entre les admirateurs et les voyous, la majorité des Français, coincés entre un pouvoir qui s’assume et une opposition qui fait pitié à voir, « font le dos rond », comme on dit à Paris. Ainsi, peut-être, que la majorité des Québécois face à Harper.

La principale différence entre Sarkozy et Harper, finalement, tient peut-être à leurs femmes. À moins que Laureen Harper, à la faveur de la nuit, ne chuchote à son mari « Tu es ma came » (ma drogue), titre d’une chanson que Carla Bruni Sarkozy a dédiée au sien.

Oui ou ouais ?

  • Les Français approuvent les réformes de Sarkozy ? Rien n’est moins sûr, si on se fie aux pétitions qui s’accumulent. Mais les grèves qui ont eu lieu jusqu’à maintenant étaient de faible ampleur.
  • Un texte, « Sauver l’hôpital public », a été signé par 11 000 personnes, dont plus de 2 500 médecins, pour dénoncer le nouveau mode de financement des hôpitaux (financés désormais sur la base des services rendus et non plus, comme c’est le cas au Québec, à partir d’un budget global).
  • Plus de 1 000 artisans de la télévision publique ont signé une pétition dénonçant la volonté de Sarkozy de supprimer la publicité sur les chaînes publiques, sans qu’on sache clairement comment sera financé le manque à gagner. La socialiste Catherine Tasca, ancienne ministre déléguée à la Communication, a assimilé ce projet à une « mise à mort » de l’audiovisuel public. D’autant plus qu’en raison d’une nouvelle loi, Sarkozy aura désormais le droit de nommer le futur président de l’entité qui chapeaute la télé publique, France Télévisions (tout comme le premier ministre du Canada nomme le président de Radio-Canada).
  • Plus de 100 000 personnes ont signé des pétitions dénonçant ce qu’elles estiment être la privatisation de La Poste.

La réforme constitutionnelle pour les nuls

  • Le président pourra s’exprimer devant les deux Chambres du Parlement (l’Assemblée nationale et le Sénat).
  • Le Parlement doit donner son aval à toute intervention militaire à l’étranger qui se poursuit au-delà de quatre mois.
  • Le premier ministre pourra faire appel à la procédure permettant l’adoption d’un texte sans vote au Parlement une seule fois par session.
  • Création du poste de « défenseur des droits » (ombudsman).
  • Un référendum peut être organisé à l’initiative de 20 % des membres du Parlement soutenus par 10 % des électeurs inscrits (s’exprimant par voie de pétition).
  • Reconnaissance des langues régionales (breton, corse, alsacien, etc.) comme « patrimoine de la France ».
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