Scottish ou British?

À la veille des éléctions au Parlement d’Édimbourg, les Écossais s’interrogent sur leurs relations avec Londres et sur l’indépendance. Seront-ils moins timorés que les Québécois?


 

Il fut un temps où Peter Howson, un roux colosse, était boxeur et soldat. Dans le ring, il savait se servir de ses poings. Dans son régiment écossais aussi. Mais c’était déjà un homme fragile, un alcoolique qui a fini par s’en remettre à Dieu pour échapper à ses démons. Désormais sobre, 24 heures à la fois, il se consacre à la peinture, 18 heures sur 24. On trouve ses tableaux — des titans, hooligans et martyrs suintant une virilité ténébreuse — dans les plus grands musées, à Londres, à New York et à Washington. Ce peintre est donc, sans conteste, un grand nom de l’art contemporain.

Mais s’agit-il de peinture écossaise ou britannique?

La question est moins innocente qu’il n’y paraît. À la veille des élections au Parlement d’Édimbourg, le 3 mai, elle souligne l’examen de conscience auquel se livrent actuellement les Écossais: Scottish or British? Trois cents ans après l’Acte d’union, qui a rattaché leur royaume à l’Angleterre, ils s’interrogent sur leur avenir, ainsi que sur leur place au sein de la Grande-Bretagne. Et tout indique qu’un Écossais sur trois sera tenté par les indépendantistes du Parti national écossais (Scottish National Partyou SNP).

Prenons le cas de Peter Howson. Difficile de faire plus britannique! Il a même accompagné les Casques bleus que Londres a envoyés en Bosnie dans les années 1990, en tant qu’artiste officiel du ministère de la Défense (ce qui ne l’a pas empêché de se faire tirer dessus). Mais Howson a aussi peint un saint André, le patron des Écossais, pour la Ville d’Édimbourg. Difficile de faire plus écossais!

Comme 79% de ses compatriotes, selon une enquête récente, Howson se considère d’abord comme Scottish, ensuite comme British. Ce peintre oppose même un refus global à Londre, puisqu’il il est souverainiste, quoique lucide. «Il faut du courage et de la passion pour faire l’indépendance, estime-t-il. Les gens à qui j’en parle me disent qu’ils ont peur. C’est la seule chose qui retient les Écossais, la peur — et la propagande anglaise.»

En allant aux urnes, les électeurs désigneront donc les 129 députés du Parlement d’Édimbourg, actuellement dirigé par un gouvernement de coalition formé du Parti travailliste écossais et du Parti libéral démocrate. Ils se prononceront aussi sur l’indépendance de leur nation (un mot qui ne fait pas débat). Si le SNP est porté au pouvoir, son chef, Alec Salmond, a promis de présenter, dans les 100 jours suivant son élection, un projet de loi organisant un référendum sur le sujet. Les électeurs se verraient demander s’ils accordent à leur Parlement le mandat de négocier «une nouvelle entente avec la Grande-Bretagne pour que l’Écosse devienne un État souverain et indépendant».

Il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec la stratégie qui a permis au Parti québécois d’accéder au pouvoir. «L’Écosse se retrouve dans la situation où se trouvait le Québec en 1976», dit le politologue britannique Roger Levy, auteur d’une thèse, à l’Université McGill, sur le nationalisme écossais. «Et le SNP a de véritables chances de l’emporter.»

Le premier ministre de la Grande-Bretagne, le travailliste Tony Blair, a accordé une plus large autonomie à l’Écosse et au pays de Galles, en 1998, et ces deux nations ont désormais la responsabilité, notamment, de la santé, de l’éducation et de la justice. C’est ce qui a permis à Édimbourg d’adopter des mesures populaires, comme l’abolition des droits de scolarité à l’université et la gratuité, pour les personnes âgées, des maisons de retraite.

Mais la devolution — cette délégation de pouvoirs de Londres à Édimbourg — n’est pas suffisante pour bon nombre d’Écossais, qui ont l’impression que leur Parlement, installé dans un édifice ultramoderne ayant coûté 975 millions de dollars (10 fois plus cher que prévu), ne sert pas à grand-chose. Les électeurs s’en désintéressent: la participation au dernier scrutin, en 2003, n’a pas atteint 50%. Un chauffeur de taxi m’a même dit que le Parlement était «aussi utile qu’un cendrier sur une moto»! Beaucoup d’Écossais pensent qu’il faudrait renforcer les pouvoirs de leur gouvernement (un mot qui fait débat) ou faire l’indépendance.

L’Écosse, toutefois, ne connaît pas une explosion de ferveur nationaliste «à la québécoise». Quand on se promène dans les rues de la ville principale, Glasgow, qui ressemblent étrangement à certaines rues du Vieux-Montréal, on est frappé par l’absence du drapeau écossais (représentant la blanche croix de Saint-André sur fond bleu). S’il n’y avait pas, çà et là, des boutiques de location de kilts, on pourrait se croire dans n’importe quelle ville anglaise. On ne décèle pas non plus, dans les conversations ou dans la presse, d’anglophobie virulente, sentiment qui semble cantonné au domaine sportif. Pendant la Coupe du monde de soccer, l’an dernier, le First Minister de l’Écosse, le travailliste Jack McConnell, qui n’est pourtant pas indépendantiste, a même publiquement souhaité la défaite de l’équipe anglaise!

Nicola Sturgeon, députée du Parlement écossais et numéro deux du SNP, ressemble à une femme d’affaires dont la coiffure, la tenue, le ton seraient un peu sévères. Son parti, insiste-t-elle, a une conception civique, et non pas ethnique, du nationalisme. «Nous n’avons pas besoin de faire l’indépendance pour protéger notre culture, dit-elle. Elle n’est pas menacée.» Le meilleur argument en faveur de la souveraineté serait économique. Le SNP souhaiterait voir l’Écosse s’inspirer de l’exemple de petits pays comme l’Irlande, l’Islande et la Norvège, pour qui l’indépendance a été synonyme de prospérité.

Pauline McNeil est députée travailliste du West End, quartier de Glasgow en voie d’embourgeoisement où on trouve désormais moins de pubs que de cafés branchés. Elle me reçoit au bureau de sa circonscription, laquelle a la particularité de réunir un vieux chantier naval et un nouveau musée de la civilisation. Je veux savoir si les gens l’abordent souvent pour parler d’indépendance. L’air un peu perplexe, elle réfléchit pendant quelques secondes avant de me répondre. «Jamais.»

«L’autonomie que nous avons obtenue me suffit, dit-elle. Cela n’a aucun sens de chercher à obtenir une indépendance complète, alors que les États ont de plus en plus de mal à affirmer leur pouvoir. Il faut accepter que nous faisons, maintenant plus que jamais, partie intégrante d’une économie mondialisée. L’Écosse survivrait à l’indépendance, bien évidemment. Mais survivre n’est pas la meilleure des options.»

Des ministres travaillistes de Blair ont été plus tranchants, soulignant que la séparation serait lourde de conséquences. L’un d’eux a évoqué les «barbelés» qu’il faudrait installer à la frontière anglo-écossaise. Un autre a brandi le spectre de la perte de «centaines de milliers» d’emplois dans les banques et la finance. Aucun n’a encore parlé d’une éventuelle partition, probablement parce que la minorité anglaise (environ 800 000 personnes sur 5 millions d’habitants) est éparpillée sur tout le territoire. Ces interventions, que beaucoup d’Écossais considèrent comme alarmistes, pourraient se retourner contre eux.

Jack Geekie, enseignant et militant travailliste de longue date, m’a fixé rendez-vous dans un café de la rue Brunswick, qui donne sur l’église protestante où a été baptisé John A. Macdonald, premier à avoir été élu premier ministre du Canada. Geekie pense que les arguments alarmistes ne fonctionnent plus. «Les gens n’y croient pas: les Écossais savent qu’ils n’ont pas besoin de passeport pour aller en Irlande! dit-il. Le fond du problème, c’est que les travaillistes n’ont jamais réfléchi à la façon de s’opposer au SNP. La gauche ne sait pas comment combattre le nationalisme.» Mais le nationalisme sait comment combattre la gauche. Le SNP n’a qu’à prononcer le nom de Blair.

Le 1er mai, l’impopulaire premier ministre fêtera ses 10 ans au pouvoir, un anniversaire qui permettra aux Écossais de se remémorer — 48 heures avant d’aller aux urnes! — à quel point ils le détestent. Ils désapprouvent d’abord son virage à droite. Même si les Écossais se sont enrichis au cours des dernières années — les cafés Starbucks poussent comme des champignons à Glasgow —, beaucoup d’électeurs n’ont pas oublié leurs origines modestes. Ils savent que la gauche s’est forgée dans les chantiers navals, l’industrie lourde et les mines de charbon, et ils ont l’impression que le New Labour de Blair est désormais trop à droite. Les Écossais lui reprochent aussi sa politique étrangère proaméricaine. «On devrait débattre de la santé et de l’éducation, des champs de compétence du Parlement écossais», dit Alf Young, responsable de la page éditoriale du Glasgow Herald, le principal quotidien. «Mais pour beaucoup de gens, ces élections seront l’occasion de dire à Tony Blair: nous désapprouvons ce que vous avez fait en Irak. Ils veulent lui infliger une leçon.»

Si je dois me fier au récital de chanson politique auquel j’ai assisté au Royal Glasgow Concert Hall, une grande salle de spectacle, cette leçon pourrait être retentissante. Sur la scène, les bardes qui entretiennent la flamme de la tradition folk se succèdent et martèlent tous le même message. Brian McNeill entonne un refrain dénonçant une guerre made in Britain («Deux minutes de silence pour les morts, deux minutes de silence pour les mourants»). Archie Fisher suit avec un air aussi pacifiste qu’ironique («Que Dieu bénisse la coalition!»). Le suivant, Mick Hanly, raconte une histoire vraie: son beau-fils, enrôlé dans les marines, est revenu d’Irak traumatisé…

L’Irak, d’où 1 600 soldats britanniques sur 7 100 seront retirés, est un sujet dont les électeurs sont incapables de faire abstraction. Le sentiment antiguerre ne peut pas profiter au Parti conservateur, qui a approuvé l’intervention américaine. Il peut uniquement servir le SNP, nettement plus pacifiste. Si la politique étrangère n’est pas du ressort du Parlement d’Édimbourg, le SNP prévoit la fermeture de la base navale sur la Clyde, le fleuve qui arrose Glasgow, ce qui empêchera les sous-marins porteurs de missiles nucléaires de stationner en Écosse.

Pour relancer l’économie, dont le taux de croissance annuel est d’environ 2%, le SNP met l’accent sur une réduction du fardeau fiscal des entreprises. Mais il parle aussi d’augmenter les dépenses publiques, particulièrement dans les services sociaux. Ces derniers seraient financés par le pétrole de la mer du Nord, une manne qui devrait revenir en priorité à l’Écosse, estiment les nationalistes. De leur côté, les travaillistes font valoir que l’Écosse profite de son appartenance à la Grande-Bretagne et qu’elle en tire même un «bénéfice», qu’une étude estimait à 11 milliards de livres (25 milliards de dollars) en 2004-2005.

S’il est beaucoup question d’économie dans les discussions, celles-ci font souvent un détour par la psychologie. On entend souvent dire que les Écossais manqueraient de confiance en eux (du moins ceux qui n’ont pas émigré). Cette idée a fait l’objet d’un essai, The Scots’ Crisis of Confidence, de Carol Craig, qui alimente le débat actuel. Pour surmonter leur manque d’assurance, les Écossais devraient, conclut l’auteure, cesser de s’interroger sur leur identité. «Au lieu de se pencher sur l’identité écossaise, il faudrait se pencher sur l’identité individuelle», écrit-elle.

Nicola Sturgeon, du SNP, croit elle aussi que ses concitoyens manquent de confiance en eux. «Cela fait 300 ans que Londres nous dit que nous sommes trop faibles, trop pauvres et trop stupides pour être indépendants, dit-elle, et cela a fini par pénétrer notre psyché nationale.» Elle constate qu’il est plus facile d’apeurer que d’apaiser. «Les gens veulent être rassurés au sujet de leur retraite, de leur niveau de vie. Je pense que l’Écosse se portera mieux après l’indépendance, mais je ne peux pas le prouver.»

Les Écossais seraient-ils plus timorés que les Québécois? Rien n’est moins sûr. D’autant plus qu’ils sont plutôt favorables à l’indépendance. Comme on pourrait s’y attendre, tout dépend de la question. Telle que formulée par le SNP, qui parle de la négociation d’une nouvelle entente, elle recueillerait une majorité de Oui (52%). Mais lorsqu’on demande aux Écossais de se prononcer sur la «séparation» ou la «destruction» de la Grande-Bretagne, les opinions favorables tombent à 40% et à 30%, respectivement.

Même si le SNP gagnait les prochaines élections, il aurait énormément de difficulté à organiser un référendum. En effet, 56 sièges sur 129 sont désignés au scrutin proportionnel, ce qui a favorisé la multiplication des partis politiques (huit formations sont représentées au Parlement, sans parler des députés indépendants). Il est donc quasi impossible pour un seul parti de former un gouvernement. Avec moins de 50% des sièges, le parti au pouvoir doit faire appel au soutien de petits partis.

Il est «absolument impossible» que le SNP, malgré sa popularité dans les sondages, gagne une majorité absolue de sièges, selon le politologue John Curtice, professeur à l’Université de Strathclyde. S’il obtient une majorité relative, il pourrait chercher à s’allier à d’autres indépendantistes (aux verts, notamment) et organiser un référendum. Mais s’il doit s’associer à des formations anti-indépendantistes (comme le Parti libéral-démocrate), ce qui semble plus vraisemblable, il sera vite placé devant un dilemme: gouverner ou faire l’indépendance. «Pour arriver au pouvoir, le SNP sera obligé de sacrifier le référendum», prédit John Curtice. C’est d’autant plus plausible que le SNP a toujours été tiraillé entre une aile «fondamentaliste» et une aile «gradualiste» («étapiste», dirait-on au Québec).

L’Angleterre et l’Écosse sont-elles condamnées au divorce? En tout cas, le désamour semble partagé par les deux époux. Un récent sondage du Daily Telegraph a montré que 68% des Anglais souhaitaient eux aussi faire l’indépendance! En 2005, déjà, une autre enquête avait révélé que seulement 48% d’entre eux se considéraient avant tout comme britanniques. Les destins des deux nations semblent toutefois liés, comme ceux de deux parents qui auraient eu de nombreux enfants ensemble. Dans le débat actuel, par exemple, il est peu question de la livre sterling et de la reine Élisabeth II, parce que le SNP a indiqué qu’une Écosse indépendante garderait l’une et l’autre.

À court terme, une percée indépendantiste serait synonyme d’embarras pour le ministre des Finances, Gordon Brown, l’Écossais qui succédera à Blair lorsque ce dernier démissionnera. On n’en est pas encore là. Mais en mai, les électeurs écossais feront entendre leur voix. Leur message, s’ils n’avaient pas l’accent écossais mais québécois, pourrait tenir en quelques mots: «Égalité ou indépendance!»