Se jeter à l’eau

Pas facile de se rendre dans les camps des réfugiés du Darfour en pleine saison des pluies…

(Photo : Ben Curtis / AP / PC)

Pendant que les Darfouriens s’enfuient vers l’ouest, une nuée de journalistes lorgnent la direction opposée. « Ils veulent tous aller à l’est », dit en rigolant un fonctionnaire de N’Djamena, capitale du Tchad et point de passage obligé de ces journalistes désireux de se rendre dans les camps de réfugiés, près de la frontière avec le Soudan.

Nous voilà à bord d’un avion Hercules de l’armée française qui fait la navette entre N’Djamena et la base militaire française d’Abéché, point de chute de l’aide humanitaire destinée aux camps de réfugiés. À raison de trois vols par jour, l’armée française achemine plus de 100 tonnes de matériel de secours. Cent tonnes de matériel… et quelques journalistes, qui s’épargnent ainsi un trajet de 800 km en 4 x 4 sur une route de terre cahoteuse que la pluie transforme rapidement en gadoue. De juillet à septembre, les oueds – les rivières enfantées par les averses torrentielles – sectionnent littéralement les routes en deux.

« Toutes nos activités liées à la construction du camp de Trégine sont arrêtées à cause de cet oued », maugrée Abdulaï Sale, de la Croix-Rouge. Derrière lui, un camion s’est enlisé dans le limon qui tapisse le fond de la rivière. Sa cargaison de planches de bois, destinées à la construction d’un hôpital, gît sur la rive de l’oued Mourra, large de près de 200 m et profond de plus de 1 m.

Pour les novices que nous sommes, l’oued Mourra, qui coupe la route principale entre l’est du Tchad et le Soudan, à 150 km du camp de Breidjing, impressionne. Notant notre inquiétude, notre chauffeur – « Chef », comme il nous demande de l’appeler dans son français approximatif – affirme: « Demain, on va pouvoir passer. »

À elle seule, cette situation illustre la difficulté que pose la saison des pluies pour l’acheminement du matériel et des vivres aux camps de réfugiés.

Le lendemain, le niveau d’eau a baissé et Chef a bon espoir de pouvoir traverser. « C’est fort, c’est très fort! » lance-t-il en parlant de la puissance de notre 4 x 4.

On sent une certaine fébrilité chez les chauffeurs. Pendant plusieurs minutes, ils étudient le courant, discutent du meilleur parcours. Finalement, de l’autre côté de la rive, un chauffeur se décide. À toute allure, il lance sa jeep.

Des deux côtés de la rivière, la foule s’anime, crie à tue-tête. Galvanisé, le chauffeur enfonce la pédale au plancher. Le moteur rugit, on a l’impression qu’il va caler, il y a de l’eau jusqu’au capot, mais la mécanique tient bon. Chanceux, habile, le chauffeur passe. Premier aujourd’hui à vaincre l’oued Mourra, il ne peut cacher sa fierté. D’autant plus que sa victoire est saluée par les youyous stridents des femmes et les tirs de pistolets des hommes. Chaque passage est une victoire sur l’attente, bruyamment célébrée.

Encouragés par ce premier succès, deux autres chauffeurs se lancent à l’eau. L’oued Mourra, qui n’a pas dit son dernier mot, arrête leur avancée à mi-chemin. Le courant est fort et les véhicules s’enlisent, tanguant dangereusement. C’est alors que des dizaines de villageois, par la seule force de leurs bras, poussent les véhicules enlisés jusqu’à l’autre rive. Moyennant bakchich, bien sûr. Les affaires seront bonnes aujourd’hui. Du moins, pour eux.

Chef s’impatiente: « Ça va? On part? » Inquiets, nous décidons finalement de tenter notre chance. « On va passer! Il faut avoir confiance! » répète Chef avec conviction. Inch Allah! (Si Dieu le veut.)

Il y a des jours où, malgré tout, la volonté divine mérite elle aussi son petit bakchich.

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