Se tenir debout

Faudra-t-il bientôt chanter : « Des moules et puis des frites, des frites et puis des moules, et à l’occasion une rafale de kalachnikov » ? Notre journaliste, qui a séjourné récemment à Bruxelles, raconte.

La place de la Bourse, où a été élevé un mausolée à la mémoire des victimes du 22 mars. Le 27 mars, des hooligans ont troublé la paix de ceux qui s'y recueillaient. (Photo: AP/ G. Vanden Wijngaer/PC)
La place de la Bourse, où a été élevé un mausolée à la mémoire des victimes du 22 mars. Le 27 mars, des hooligans ont troublé la paix de ceux qui s’y recueillaient. (Photo: AP/ G. Vanden Wijngaer/PC)

Il y a de ces hasards, parfois. Ce matin-là, j’avais réussi à bloquer quelques heures pour écrire cet article sur Bruxelles promis à L’actualité. J’ai séjourné dans la capitale européenne à la fin février, dans le cadre de la Foire du livre — l’important salon du livre de l’endroit —, et il avait été entendu que j’en profiterais pour réaliser une « carte postale » de la ville, c’est-à-dire un portrait en style libre, à hauteur d’homme.

Je m’étais donc installé devant l’écran, au petit matin de ce 22 mars, un sourire aux lèvres, heureux de revenir sur la semaine exquise passée là-bas. J’avais ressorti mon calepin de notes, noirci d’impressions, de bribes de discussions avec des gens croisés durant mon séjour. Jusque-là, j’avais évidemment l’intention de traduire le climat qui régnait dans la capitale européenne depuis la fin de l’année dernière, quand il avait été établi que les terroristes ayant perpétré les attentats de Paris, le 13 novembre, étaient des résidents de Molenbeek, une commune bruxelloise.

Une rue typique du vieux Bruxelles. (Photo: J. Tutor/Alamy Stock Photo)
Une rue typique du vieux Bruxelles. (Photo: J. Tutor/Alamy Stock Photo)

Je voulais témoigner d’une certaine inquiétude, perceptible au détour des conversations ; je voulais dire qu’il y a, depuis, pas mal de soldats sur les places publiques, la Grand-Place comme les autres. Mais je voulais surtout dire que la plupart du temps on y parle d’autre chose, qu’on prend le métro sans hésiter, même s’il a été fermé pendant plusieurs jours à la fin de 2015 pour cause d’alerte terroriste élevée, et que même dans Molenbeek, où j’ai passé un après-midi, justement pour voir de près ce quartier dont les bulletins d’infor­mations de partout ont fait un « foyer de djihadistes » (on doit l’expression à la chaîne américaine CBS), tout est paisible et plutôt bon enfant.

Je voulais dire que, malgré les épisodes récents, Bruxelles pétille et enchante.

Je voulais dire tout ça dans mon article, ce matin-là, quand je me suis arrêté un instant pour écouter les nouvelles du jour.

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Serrement à la gorge, la « carte postale » venait de virer au rouge. Deux explosions à l’aéroport Zaventem, une autre à la station de métro Maelbeek — des endroits où j’étais passé si peu de temps auparavant. Plus de 30 morts, des centaines de blessés. Je ne savais pas encore de quel type d’explosif il s’agissait, mais je savais que ces bombes-là auraient un effet de bombe à fragmentation : la déflagration allait faire le tour du monde, nous en serions tous un peu les victimes.

Est-ce qu’il était naïf de croire que l’arrestation de Salah Abdeslam, quatre jours plus tôt, dans Molenbeek justement, n’allait pas susciter de réplique ? Sans doute, puisque le lien est depuis avéré entre ces attaques et la mise hors d’état de nuire de l’un des protagonistes des attentats de Paris. Chose certaine, ce 22 mars, c’est le pire des scénarios qui se concrétisait. Ce que redoutaient les autorités de cette ville où il fait bon vivre, vaguement nonchalante — trop ? —, dans laquelle nous refusions de voir l’un des théâtres principaux du terrorisme en Europe.

Un bouquet de fleurs déposé devant le Manneken-Pis, symbole de l'indépendance d'esprit des Bruxellois. (Photo: Reuters/V. Kessler)
Un bouquet de fleurs déposé devant le Manneken-Pis, symbole de l’indépendance d’esprit des Bruxellois. (Photo: Reuters/V. Kessler)

La « carte postale » à caractère touristique allait attendre. Je me suis d’abord inquiété de quelques amis, dont je savais qu’ils étaient là-bas. J’ai pris des nouvelles de Dominique Janelle, qui partage son temps entre Montréal et Bruxelles depuis qu’elle y a ouvert la librairie Tulitu, où est mise en valeur, notamment, la littérature québécoise. Elle m’a décrit l’ambiance rue de Flan­dre, où est située la librairie. « Presque tous les commerces sont fermés depuis ce matin. Nous, nous avons décidé d’ouvrir nos portes malgré tout. Les clients entrent, émus, profondément solidaires des victimes. Nous sentons que ça les rassure de venir se réfugier auprès des livres, dans un lieu de réflexion. »


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J’ai aussi eu un échange avec Jeremy Laniel, animateur radio et chroniqueur littéraire arrivé à Bruxelles quelques heures plus tôt, la veille des attentats. « C’est la première fois que je viens, alors ç’a été tout un baptême de la ville, disons. La journée est éprouvante, mais je continue de penser qu’il ne faut pas céder à la peur, à la haine et à l’ignorance. Il faut se relever, continuer de voyager. Le monde dans lequel on vit grandit dans le voyage et la rencontre. Personne ne peut faire “sauter” la solidarité et la découverte de l’autre. C’est peut-être galvaudé comme discours, mais j’y crois. »

Puis, Jeremy cite une phrase de Tchekhov, dont l’écrivaine française Maylis de Kerangal a récemment tiré le titre d’un roman : « Il faut enterrer les morts et réparer les vivants. »

Comme toujours, la cible des attentats n’est pas anodine. Un aéroport international, une station de métro à proximité de la Commission européenne…

Un agent de sécurité privé vient au secours d'une femme blessée dans l'attentat à la station de métro Maelbeek. (Photo: Michael Villa/Getty Images)
Un agent de sécurité privé vient au secours d’une femme blessée dans l’attentat à la station de métro Maelbeek. (Photo: Michael Villa/Getty Images)

Bruxelles est une ville complexe, un enchevêtrement d’instances gouvernementales — régio­nales, nationales, conti­nentales —, une tour de Babel où se côtoient en outre le français, le néerlandais et l’anglais ; un point focal de l’Europe contemporaine où on se chamaille souvent, mais où on cultive sans relâche l’idée du vivre-ensemble. Une ville d’architecture et de culture, qui compte plus de 60 musées couvrant tous les champs, de l’Art nouveau à la BD en passant par l’érotisme et, bien entendu, la bière.

Bruxelles, en somme, est un livre ouvert sur des siècles d’histoire et de croisements culturels, aux antipodes de la société mono­chrome et fermée sur elle-même dont les djihadistes font la promotion.

Va-t-on continuer d’y séjourner entre amis, en famille, en amoureux, même si nous sommes maintenant « en guerre » contre le terrorisme, comme n’hésitent plus à le dire les chefs d’État européens, et que cette guerre a pour terrain les pavés les plus fréquentés du Vieux Continent ? Va-t-on finir par y chanter : « Des moules et puis des frites, des frites et puis des moules, et à l’occasion une rafale de kalachnikov » ?

Le quartier Molenbeek, décrit dans la presse comme un «foyer de djihadistes». (Photo: François Bouchon/Figarophoto)
Le quartier Molenbeek, décrit dans la presse comme un «foyer de djihadistes». (Photo: François Bouchon/Figarophoto)

Bien sûr qu’on va continuer d’y séjourner. Parce que les fous d’Allah ont beau se faire exploser un peu plus souvent et dans des lieux un peu plus publics, l’incidence sur les statistiques restera quasi nulle : chacun de nous a environ 50 fois plus de risques de mourir frappé par la foudre et 250 fois plus de risques de mourir dans sa baignoire que dans un attentat terroriste.

Surtout, cette ville est du côté de la vie, et nous incite à y rester nous aussi. Déjà, le jour même des attentats, dans tous ces mots tracés à la craie sur le bitume de Bruxelles, on voyait bien le refus de la population de céder à la panique et l’intention de se tenir debout dans la tourmente.

Et déjà, on recommençait à croquer dans des « mitraillettes », ces sandwichs bourrés de frites si populaires en Belgique, même si pour un temps il faudra travailler un peu plus fort pour trouver leur nom amusant.