Shalom Berlin

Le judaïsme refleurit sur les rives de la rivière Spree, tout près du lieu où les nazis ont fomenté la « solution finale », expédiant six millions de Juifs à une mort innommable. Eh oui !

Hermann Simon, directeur de la fondation Neue Synagoge Berlin / Photo : Dominiqu
Hermann Simon, directeur de la fondation Neue Synagoge Berlin

Quelques casquettes se sont faufilées parmi les kippas. Ce vendredi matin, il y a concert à la synagogue Rykestrasse. Hermann Simon, 60 ans, sourit aux anges. Ce fils de rescapés de l’Holocauste a célébré sa bar-mitsva ici même, en 1962, peu avant que le temple perde son rabbin. Située jadis à l’est du mur de Berlin, la plus grande synagogue allemande a longtemps sommeillé, puis a été restaurée à coups de millions d’euros il y a deux ans. Aujourd’hui, un chant nostalgique monte dans la lumière des menoras. Le destin a de ces revanches…

Directeur de la fondation Neue Synagoge Berlin – Centrum Judaicum, Hermann Simon a une autre victoire à son actif : la reconstruction de la « nouvelle synagogue », fameuse pour son dôme doré. Rasé pendant la guerre, cet édifice a rouvert en 1995 et sert maintenant de centre culturel. En plein quartier Mitte, là où résident des Juifs depuis des siècles. « Vous voyez ces arbres devant la façade ? demande l’historien. Quand nous les avons plantés, ils n’étaient que des pousses qu’il fallait arroser. À Berlin, la culture juive est encore une plante fragile. Mais il y a une chance à saisir, qui n’existait pas il y a 30 ans. »

Le judaïsme refleurit sur les rives de la rivière Spree, qui traverse la capitale sur une quarantaine de kilomètres. Eh oui ! tout près du lieu où les nazis ont fomenté la « solution finale », expédiant six millions de Juifs à une mort innommable.

Après la guerre, des survivants sont revenus à Berlin. Il a fallu attendre la chute du Mur, cependant, pour que la modeste collectivité israélite se remette à croître. Des fidèles sont arrivés de l’Union soviétique grâce à un programme d’immigration, puis des États-Unis et d’Israël, avec les entreprises qui s’établissaient dans la nouvelle capitale. Aujourd’hui, la communauté, forte de 12 000 âmes, est celle qui croît le plus vite en Europe. Elle a ses écoles, ses médias, ses restos kascher. Et même son festival, les Journées de la culture judaïque, en septembre.

« Avant régnait ici une vision conservatrice de la vie juive. Les nouveaux arrivants ont introduit une foi plus libérale. La ville compte maintenant 13 synagogues de toutes les mouvances », décrit Noa Lerner, fidèle qui suit de près la renaissance du judaïsme en Europe.

L’historienne et théologienne ne pensait pas se lancer en affaires lorsque, en 2000, elle a créé pour les touristes un site Internet sur le Berlin juif. Deux ans plus tard, débordée par les demandes d’aide, elle fondait Milk and Honey Tours. Ses employés guident environ 3 000 visiteurs par année dans la capitale allemande, ainsi que dans d’autres villes, de Rome à Tallinn. « Les touristes viennent à Berlin pour visiter les cimetières. Lorsqu’ils repartent, toutefois, ils emportent l’image d’une culture juive bien vivante. »

Difficile de marcher dans Berlin sans tomber sur des Stolpersteine, ces pavés en laiton gravés au nom des victimes de la Shoah. L’artiste Gunter Demnig a posé les premiers dans Kreuzberg en 1997. Depuis, il en a placé plus de 20 000 en Allemagne et dans les pays voisins. N’importe qui peut souligner la mémoire d’un disparu, contre la somme de 95 euros. La formule est toujours la même : « Ici vivait Ilse Rosenberg, née en 1891, déportée en 1940, assassinée en 1942 à Auschwitz. »

La ville compte aussi 80 monuments commémoratifs. Le plus marquant est le monument en hommage aux Juifs assassinés d’Europe, inauguré en 2005 près du parlement. Cette immense esplanade, couverte de stèles en béton gris évoquant des sépultures anonymes, semble éternellement vide. C’est que les curieux qui s’y aventurent disparaissent vite entre les blocs géants, lisses et froids… Le public se presse également au Musée juif, dont les longues fenêtres ressemblent à des blessures ouvertes dans la façade de zinc – un chef-d’œuvre construit en 2001 par l’Américain Daniel Libeskind.

Certains Berlinois sont exaspérés de voir leur cité trans­formée en « capitale du repentir ». La plupart, toutefois, ont fait la paix avec leur histoire. « Au-delà du devoir de mémoire, ils ont un vrai plaisir à découvrir la culture juive. Aux activités de la communauté, comme les concerts de musique klezmer, 90 % de l’assistance n’est pas juive », précise la directrice des guides de Milk and Honey, Carolyn Gammon, qui a émigré il y a deux décennies… du Nouveau-Brunswick !

Hermann Simon, lui, ne déménagerait pas. « Le temps des valises bouclées est terminé, se réjouit-il. Nous, Juifs de Berlin, sommes enfin arrivés chez nous. »