Shanghai s’allume

L’argent est la nouvelle drogue des Shanghaïens, a constaté notre journaliste. Développement en accéléré, foules impatientes, vie nocturne débridée : la promesse d’un avenir meilleur rend les gens pressés…

Shanghai
Photo : Patrick Alleyn

La salle enfumée baigne dans la lumière rouge que diffuse l’écran mural où s’affi­chent les cotes de la Bourse de Shanghai. Le crépitement incessant des touches de claviers agace les oreilles : une centaine de Chinois, collés à autant de petits terminaux, tapent frénétiquement des ordres d’achat ou de vente d’actions. Ces gens ordinaires – retraités, ménagères, cols bleus et même un chef coiffé d’une toque – sont venus spéculer dans l’espoir de toucher le gros lot.

Je voulais savoir à quoi rêvent les Shanghaïens. On m’a dit d’entrer dans une banque, au hasard, et de demander « la salle de la Bourse » – une pièce généralement sans fenêtre qui occupe presque tout un étage. Les clients y entrent, enfoncent leur carte bancaire dans un terminal, allument une cigarette et s’élancent avec un frisson dans les montagnes russes du marché chinois.

« J’ai déjà gagné 1 000 yuans [155 dollars] en une semaine. C’est ce que je touche en un mois », lance, sans quitter son écran des yeux, Xu Qi Can, 24 ans, serveur dans un restaurant tout près de là. Chaque jour, il prend sa pause de l’après-midi pour venir jouer son maigre salaire, comme il le ferait au casino. Car les Shanghaïens parient sans cesse. Un titre flambe soudainement ? Ils achètent ! Son prix chute dans la même journée ? Ils s’empressent de vendre ! « Si je travaillais dans un bureau, je pourrais utiliser mon ordinateur pour jouer à la Bourse en cachette, dit le serveur. Tout le monde le fait. »

S’enrichir, le plus vite possible. C’est le mantra de la majorité des 20 millions d’habitants de Shanghai, le souffle qui anime cette pointe de terre hérissée de gratte-ciel à peine plus grande que la région métropolitaine de Montréal.

Le symbole de cette mégapole est la Perle de l’Orient, une tour de télévision plantée en 1995 sur la rive est du Huangpu, petit fleuve qui divise la ville en deux. Cette flèche futuriste pointée vers le ciel évoque un vaisseau spatial prêt à décoller. Elle est la promesse d’un avenir meilleur pour 1,3 milliard de Chinois, dont la moitié vit toujours dans la pauvreté. « Regardez autour, clame-t-elle du haut de ses 468 m. Ce que vous voyez est l’exemple à suivre. L’avenir de la Chine ! » Ce que l’on voit, ce sont les tours d’acier de Lujiazui, le Wall Street chinois, dont les têtes disparaissent dans l’épais brouillard hivernal. Des autoroutes surélevées qui se chevauchent et s’entremêlent comme des serpents dans un panier. Des carrefours illuminés d’ensei­gnes clignotantes et d’écrans géants. Et des Chinois, vêtus à l’occidentale, qui marchent d’un pas rapide, le cellulaire collé à l’oreille, dans ce Manhattan sorti de terre en moins de 20 ans.

La vie s’y déroule en accéléré. Comme si la rapidité brutale de son développement avait rendu Shanghai impatiente. À peine avez-vous payé votre course en taxi que le client qui suit – et il y en a toujours un – vous agrippe par le manteau pour vous tirer à l’extérieur de la voiture. Rien n’arrête le trafic automobile : un piéton est un obstacle à contourner ; une foule compacte qui traverse un boulevard, un mur à per­cer. Devant un wagon de métro, à l’heure de pointe, si vous ne poussez pas, vous n’entrez pas. Dans les innombrables centres commer­ciaux, on magasine comme mangent les affamés. Les allées grouillent de femmes chaus­sées de bottes à talons hauts, les bras chargés de sacs. Et la nuit, dans les bars, on s’éclate comme si ce jour était le dernier sur terre.

Dans cette ruche, on finit par oublier les publi­cités de l’Exposition universelle, pourtant omniprésentes. Elles font appel à la fierté des Shanghaïens. « Le monde entier nous rendra visite, indique une affiche. Gardez votre ville pro­pre et agissez comme des gens civilisés. » Pour l’État, qui rêve de puis­sance, la réussite de cette manifestation qui durera six mois (du 1er mai au 31 octobre) est aussi cruciale que celle des Jeux olym­piques de Pékin, en 2008. C’est l’occasion de montrer à la Chine et au reste de la planète que la capitale économique du pays, bâtie en grande partie avec les milliards du Trésor public, peut bel et bien prétendre à un statut de métropole de classe internationale. Car Shanghai souffre d’un com­plexe d’infériorité par rapport à Tokyo, Hong­kong et Singapour, ses cousines asiatiques, qui attirent de plus grands talents dans les domaines de la finance, de la science et de la mode.

Les Shanghaïens, eux, semblent accueillir cette expo à bras ouverts, mais pour des considérations moins patriotiques. Nombreux sont ceux qui se demandent comment ils pourront tirer profit de la manne touristique qui pleuvra sur la ville – on attend des dizaines de millions de visiteurs. Une majorité de badauds, de chauffeurs de taxi et d’étudiants à qui j’ai demandé ce qu’ils pensaient de l’Exposition m’ont spontanément répondu, en anglais : « Good for business. »

Une telle attitude ne surprend pas Jin Guangyao, professeur d’histoire à l’Université Fudan, la Harvard locale. Lui-même natif de Shanghai, il me dit que les Shanghaïens sont réputés pour avoir la bosse des affaires. « Dans ce pays, on les appelle les Juifs de Chine ! » Ce surnom est de mise pour ceux qui habitent la terre promise des commerçants. Cité portuaire, Shanghai contrôle l’embouchure du fleuve Yangzi, qui traverse le pays d’est en ouest et relie des dizaines d’agglomérations industrielles, dont 14 sont plus peuplées que Toronto. Devant la ville s’ouvrent les routes de toutes les mers. Derrière elle, 500 millions de consommateurs piaffent d’impatience.

Ce jardin luxuriant du capitalisme a pourtant été en friche pendant 40 ans, la Chine de Mao ayant rejeté tout ce qu’avait été la Shanghai de Tintin et le lotus bleu et celle de La condition humaine, d’André Malraux, avec ses banques, ses concessions étrangères, ses casinos, ses fume­ries d’opium et ses bordels. En 1990, Deng Xiao­ping, successeur de Mao et père des réformes économiques, a proposé aux investisseurs internationaux de venir labourer ce jardin une nouvelle fois.

Ce fut la ruée. Au cours de cette décennie, plus du quart des grues de la planète s’élevaient dans le ciel de Shanghai. En 2004, la ville a attiré à elle seule pour six milliards de dollars d’inves­tissements étrangers, autant que toute l’Inde ! Les banques étrangères sont de retour. Plus d’une centaine, dont la Banque de Montréal et la Scotia, occupent ses tours. Toutes les marques veulent s’afficher. Chanel vient d’ouvrir une boutique sur le Bund – le célèbre boulevard de l’ancienne concession anglaise qui longe le Huangpu – en y lançant une collection Paris-Shanghai. Disney inaugurera un parc d’attractions d’ici 2014. Et depuis six ans, les bolides de la F1 courent sur le circuit de Jiading, dans le nord de la ville.

La nouvelle Shanghai construit sa légende en s’inspirant du rêve américain. On peut descendre à la gare sans le sou et faire fortune en quelques années, raconte-t-on dans les gargotes de tout le pays. Jiang Min en est la preuve vivante. Difficile de croire que cette femme de 37 ans, dont l’élégance rappelle Coco Chanel, est une ancienne paysanne de la banlieue nord de Shanghai. « Quand j’étais enfant, ma famille manquait de tout, même de riz », me dit-elle dans un bon anglais tandis que nous sommes attablés dans un chic resto italien, où elle m’a invité. À 23 ans, simple coiffeuse, elle emprunte de l’argent au voisinage et part étudier dans une école de beauté de Shanghai. Elle achète ensuite deux miroirs et deux fauteuils, et ouvre, en 1995, son premier salon de beauté. Quinze ans plus tard, Jiang Min est à la tête de la chaîne Golden Shine : 150 salons destinés à une clientèle aisée (dont 50 lui appartiennent), 800 employés et 6 écoles d’esthétique pour former la relève. « Le concept de chaîne n’existait pas dans l’industrie chinoise de la beauté, raconte-t-elle. L’idée m’est venue en observant le fonctionnement des restaurants McDonald’s et PFK, qui commençaient à s’implanter à Shanghai. »

Son histoire n’est pas unique. Jackie Yun, Australienne d’ori­gine chinoise, débarque à Shanghai en 1999 pour y apprendre le mandarin. Elle s’associe alors avec un jeune Danois qui, incapable de trouver de bons sandwichs dans la ville, a ouvert un café. À 36 ans, cette petite femme souriante gère maintenant la chaîne Wagas, qui fait localement concurrence à Starbucks. Quinze cafés à Shanghai, 420 employés, un bistrot, une pizzéria et une bou­langerie industrielle pour fournir la chaîne en pain de qualité (une rareté dans ce pays de mangeurs de riz). Ses Wagas ne désemplissent pas, quelle que soit l’heure du jour, me jure-t-elle au milieu d’un grand loft qui sert de siège à la jeune société. « Les Shanghaïens habitent de petits appartements, tout juste bons pour y dormir. Ils passent leur temps libre à l’extérieur. Offrez-leur des endroits où flâner et ils viendront en masse. »

Pour une Jiang Min ou une Jackie Yun, il y a dix mille petits entrepreneurs shanghaïens comme Cheng Bei Qiong. Cette femme de 29 ans vient de quitter un emploi mal rémunéré de traductrice dans une entreprise d’import-export pour lancer sa propre affaire… d’import-export. La minuscule chambre qu’elle occupe dans le trois-pièces de ses parents lui sert de bureau. « Il y a quelques mois, j’ai reçu d’Australie une commande d’accessoires de mariage. Nous avions entassé les boîtes ici », dit-elle en indiquant le salon. En ce moment, elle construit son site Web, attend d’autres commandes, économise pour acheter de l’espace dans un entrepôt et rêve au succès.

S’enrichir, le plus vite possible. C’est à se demander si les gens pensent à autre chose dans cette ville. « Il doit bien y avoir quelque endroit encore épargné par cette frénésie capitaliste ? » ai-je demandé à mon interprète, Lu, âgée de 29 ans. Nous avons sauté dans un taxi pour nous rendre au temple du Bouddha de jade, haut lieu du bouddhisme zen entouré de tours d’habitation. Mauvais choix. Les 120 moines au crâne rasé qui habitent ce complexe centenaire aux murs jaunes et aux toits courbes ont fait vœu de pauvreté, mais le véritable seigneur des lieux est le dieu yuan (l’unité monétaire chinoise). Que demandent les fidèles agenouillés devant Bouddha et tenant bien haut des bâtons d’encens ? « Santé et fortune », me répond Xu Dong Lai, responsable des communications du temple. La salle de réunion dans laquelle il me reçoit pourrait être celle du conseil d’admi­nistration de Bombardier, avec sa table de bois massif et ses fauteuils de cuir. Le temple renferme des comptoirs d’objets porte-bonheur, une boutique d’autels bouddhistes, un salon de thé, un restaurant végétarien et même un bar à smoothies. Pour gérer tout ça, 40 moines se sont armés d’un MBA ! Xu Dong Lai n’en est nullement gêné. « Tous les profits vont à des œuvres de charité », affirme-t-il.

Ma tête tournait. Je voulais, le temps d’une journée, fuir cette Shanghai de l’argent. Destination : rue Moganshan, dans un quartier d’usines textiles désaffectées transformé en enclave de sculpteurs, de peintres et de vidéastes, une véritable oasis de tranquillité en bordure du centre-ville. Nouvelle déception ! « N’allez pas croire que ces artistes sont différents des autres Shanghaïens », me dit Thomas Charvériat, artiste français de 35 ans qui a ouvert sa galerie, Island 6, il y a quatre ans. « Il suffit qu’un Allemand passe ici et achète 3 000 dollars le portrait d’une jeune femme souriant de toutes ses dents pour que tout le monde se mette à peindre des sourires ! »

Cette obsession du yuan cache autre chose. On n’a qu’à discuter quelques minutes avec un Shanghaïen devant une tasse de thé vert fumant pour découvrir qu’elle découle d’une autre idée fixe, plus forte à Shanghai que partout ailleurs en Chine : celle de devenir propriétaire. À Shanghai, dit le proverbe, pas d’argent, pas de petite amie, pas de maison, pas d’épouse. « C’est inscrit profondément dans la culture locale, dit la psychologue Liu Jun. Devenir propriétaire est, pour une majorité de gens, une condition sine qua non à la fondation d’une famille. » Les parents et les amis sont souvent mis à contribution, précise la femme de 40 ans : « Une de mes jeunes clientes, qui a sombré dans la dépression, était contrainte par ses parents à vendre dans la rue, tous les soirs, des cartes d’abonnement à un gymnase afin d’aider son frère à constituer une mise de fonds pour l’achat d’une maison. » Selon un sondage mené en décembre dernier par le site d’actualités XXBC.cn, le Shanghaïen est l’homme le plus stressé de Chine, en raison de ses difficultés à trouver une épouse.

Ce stress s’amplifie au rythme où la bulle immobilière gonfle. Dans les 10 dernières années, le prix des logements a quadruplé à Shanghai. Un trois-pièces dans une tour d’habitation d’un quartier populaire se vend autour de 350 000 dollars. (Dans l’ancienne concession française, quartier cossu aux rues bordées de platanes, les grandes maisons coûtent six ou sept millions.) Mais un couple de jeunes diplômés universitaires gagne à peine 18 000 dollars par année.

La multiplication des fang nu, ces « esclaves du logement » qui consacrent souvent les trois quarts de leur revenu aux mensualités hypothécaires, a inspiré un téléroman à succès. Wo Ju, littéralement « maison d’escargot », raconte les déboires d’un jeune couple de Shanghai qui peine à rembourser son emprunt. Pour l’aider, la sœur de l’héroïne accepte de devenir la maîtresse d’un fonctionnaire corrompu. En décembre, après deux ans de diffusion, cette populaire série a été retirée des ondes, les censeurs la jugeant sans doute trop réaliste…

Shanghai évolue à une vitesse fulgurante. En réaction à l’expression « esclaves du logement » vient d’en naître une autre : « mariage nu », qui désigne une union par amour, sans acquisition préalable d’un appartement, ni cérémonie, ni lune de miel. Une frange marginale de la jeunesse de la ville commence à adopter ce mode de vie. « Le mariage nu est devenu le symbole du rejet des valeurs matérialistes de la société », explique la psychologue Liu Jun.

Comme toutes les eaux se mêlent à l’océan, toutes les idées circulent à Shanghai, disent les Chinois. Et lorsque l’une d’elles, originale, cohérente, irrésistible, s’imprime dans la tête de ses jeunes – qui sont les plus instruits de Chine -, ce n’est souvent qu’une question de temps avant que l’ensemble du pays l’adopte. En 1921, Mao et ses compagnons, révoltés par l’exploitation éhontée des ouvriers de Shanghai, fondèrent le Parti communiste chinois dans une maison de la concession française. En 1966, un million de jeunes gardes rouges se rassemblèrent sur la place du Peuple, vaste parc au cœur du centre-ville, pour lancer la Révolution culturelle, qui a envoyé des millions de citadins chinois aux champs.

Aujourd’hui, les jeunes Shanghaïens n’ont aucune envie de révolution. Mais certains commencent à remettre en question cette course folle à l’enrichissement qui justifie tout ce qui se fait en Chine. « L’idéologie émergente est celle d’un développement qui tient compte de l’humain et de son environnement », dit l’historien Jin Guangyao.

Ce n’est qu’une graine semée dans le jardin luxuriant du capitalisme. Mais si un jour Shanghai se décide à la faire pousser, la planète pourra être optimiste. Car les choses vont vite dans cette ville…

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