Le phénomène «Slow TV» ou la téléréalité nouveau genre en Norvège

Oubliez les séries policières haletantes et les romans-feuilletons «olé-olé» : en Norvège, les émissions qui cartonnent sont celles qui présentent — à heure de grande écoute — des croisières sur un paquebot ou des femmes qui participent à un marathon de tricot ! Échappatoire logique à un quotidien trop stressant ?

Juste à temps pour le temps des Fêtes cuvée 2013, les Québécois abonnés au service illico de Vidéotron ont pu profiter d’un réconfortant feu de foyer télévisé — version régulière à la chaîne 553 et version «festive» (agrémentée de cantiques de Noël) au 552.

Les Norvégiens aussi ont eu droit au leur… et plus encore, gracieuseté du mouvement «Sakte TV» («Slow TV»), qui s’implante de plus en plus solidement dans leur paysage télévisuel et qui est perçu de l’extérieur comme un véritable phénomène médiatique.

Mis en lumière par certains médias étrangers — dont BBC News et L’Express — voilà quelques semaines, il consiste en la diffusion d’émissions de télévision de (très) longue durée par la chaîne nationale NRK.

Quelques exemples ? Un trajet en train de près 10 heures (sans interruption !), de la ville de Trondheim jusqu’à Bodø :

 

… Un marathon de tricot d’une durée de huit heures, qui débute par la tonte des moutons en direct (cliquez sur la photo pour assister aux deux premières heures ; en norvégien, bien évidemment) :

tricot

 

… Une croisière de cinq jours à bord du paquebot Hurtigruten, à l’ombre des fjords (version écourtée à cinq minutes ci-dessous) :

 

«Voilà la téléréalité à son sens premier : quelque chose d’authentique, présenté en temps réel, sans coupure ni altération», explique Rune Moeklebust, directeur de la programmation chez NRK, lorsqu’on lui demande d’expliquer l’idée derrière la série Minutt for minutt (minute par minute).

Des émissions qui captivent clairement les Norvégiens. Ainsi, 1,2 million de téléspectateurs ont suivi avec intérêt le parcours en train, et quelque 3,2 millions d’entre eux (sur une population totale de 5,1 millions d’habitants) se sont branchés sur l’expédition maritime du Hurtigruten.

Parmi eux : de nombreux aînés, soit — qui se sont dits «complètement hypnotisés» par leur écran —, mais aussi «plusieurs jeunes, intrigués par l’aspect innovateur et inusité de telles émissions», rapporte Rune Moeklebust.

Professeur de sociologie à l’Université des sciences et de la technologie de Trondheim, Arve Hjelseth croit que ce genre télévisuel, aussi inhabituel soit-il, s’inscrit comme une réponse logique au rythme de vie effréné des sociétés occidentales.

«[La] Slow TV est l’occasion de s’asseoir, de relaxer et de contempler quelque chose», indique-t-il, ajoutant qu’il peut s’avérer tentant, pour un diffuseur, de «plonger dans un format à contre-courant, alors que tant d’autres suivent toujours la même recette».

Le dernier projet en cogitation chez les artisans de la «Sakte-TV» (décrété «Mot de l’année 2013» par les médias norvégiens) ? Une journée dans la vie d’un escargot, émission dont la date de diffusion n’a pas encore été annoncée.

Flairant un intérêt, une centaine de réseaux de télévision américains ont acheté une version condensée — réduite à un format «documentaire» d’une heure — de l’émission Nordlandsbanen minutt for minutt, soit le trajet de train de 10 heures, rapportait il y a quelques jours le quotidien australien Herald Sun. Pour éviter de déstabiliser un peu trop le public étasunien peu habitué à ce format, les producteurs y ont néanmoins intégré une trame musicale.

Reste à voir si le phénomène «Slow TV» gagnera le Québec. À quand la cuisson, minute par minute, d’un pot-au-feu cuisiné par Ricardo diffusée sur nos écrans ? L’attente de sept heures et demie d’un patient aux urgences d’un hôpital montréalais ? Un trajet en voiture dans le parc des Laurentides capté en pleine tempête hivernale (histoire d’y ajouter quand même un élément de suspense) ? Oh, the possibilities !