Syrie : la vie en zone libre

Après 30 ans de dictature, la gestion d’une ville libérée n’est pas simple. Kafr Nabel, dans le nord-ouest du pays, essaie tant bien que mal de repartir sur de nouvelles bases.

Photo : Marie Kostrz
Photo : Marie Kostrz

Kafr Nabel est soulagée, mais reste sur ses gardes. Bien que cette ville de la province d’Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie, soit libre depuis août 2012, une pluie de roquettes et d’obus s’y abat encore chaque jour. Retranchée à un poste de contrôle à 10 km de là, près de l’autoroute menant de Damas à Alep, l’armée régulière ne cesse de pilonner la localité de 15 000 habitants, afin de rappeler à chacun le prix de la liberté. Nichée entre des ruines byzantines et des champs d’oliviers, Kafr Nabel est devenue un emblème de la révolution syrienne pour sa forte participation au soulèvement populaire.

Ce fracas quotidien de feu et d’acier n’est pas le seul défi de la population. Débarrassés du régime de Bachar al-Assad, les habitants ont dû s’atteler à la gestion de la ville. Responsables politiques, soldats et policiers ont en effet déguerpi lorsque les Chevaliers du droit, brigade de l’Armée syrienne libre (ASL) de Kafr Nabel, ont pris le contrôle de la ville. « On a aussi chassé tous ceux qui étaient des informateurs pour les services de renseignements », déclare fièrement Aboud, un combattant. L’ASL a reformé un service de police, et un tribunal gère les affaires courantes. Bureau de l’eau, de l’électricité ou encore de l’aide humanitaire : les services de la ville sont également pris en charge. Kafr Nabel n’a pas sombré dans l’anarchie.

Malgré cette bonne volonté, bien des problèmes demeurent, car prendre la relève des anciens dirigeants est loin d’être facile. Pour gouverner Kafr Nabel, un conseil local a été formé en janvier, mais son inefficacité est vivement critiquée. « Seuls des diplômés d’université ont été choisis pour y siéger, explique Mahmoud, membre du conseil depuis sa création. Nous sommes médecins, ingénieurs ou avocats, mais nous n’avons aucune expérience dans la gestion d’une ville. »

Ce chef d’entreprise, qui est aussi chargé du recensement des maisons détruites, regrette que le conseil n’écoute pas davantage les employés qui travaillent sur le terrain : «Souvent, ses décisions ne sont pas adaptées à la réalité. » Cet embrouillamini est avant tout la faute du régime, selon lui : « Personne n’est capable de prendre le relais des anciens responsables, car pendant 30 ans les employés du régime n’avaient aucune compétence, hormis celle de remplir des documents.»

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La présence d’ex-administrateurs rompus à l’exercice du pouvoir a d’abord été tolérée. Une initiative peu concluante, d’après Mahmoud. « La première personne qui a agi à titre de président du conseil est Walid Swaid, qui avait été maire de la ville de 2004 à 2010. Son état d’esprit était exactement le même qu’avant la révolution, ce dont personne ne veut plus à Kafr Nabel. » Pour désigner un conseil légitime, trois élections ont eu lieu, mais aucune ne s’est avérée concluante. « La dernière, celle d’août 2012, n’était même pas transparente ; elle était contrôlée par ceux qui étaient chargés de cette tâche sous le régime », dit un habitant en grimaçant. Difficile également d’organiser un vote représentatif de la population, car une partie des 15 000 habitants de Kafr Nabel a fui à cause des bombardements.

Très vite après sa création, le conseil a été désavoué par une centaine d’habitants mécontents. C’est aux sages de la ville qu’est revenue la délicate tâche d’en nommer les 15 nouveaux membres. Lors d’une de leurs dernières séances, le 2 avril, beaucoup de sièges étaient vides ; tous les sages n’avaient pas pris la peine de se déplacer. Munies d’une canne et coiffées du foulard traditionnel, les personnes présentes ont aussi détonné par leur grand âge. « Ce sont des membres de grandes familles, raille Ayham, activiste de 24 ans. Ils refusent que des jeunes, de rang plus modeste, participent aux discussions. » Avec la révolution, l’ordre traditionnel, qui place l’autorité entre les mains des aînés, est aussi remis en cause par la jeunesse, souvent en première ligne dans la révolte.

La population, elle, grogne. « Nous n’avons que deux heures d’électricité par jour, mais le conseil et les bureaux n’ont rien fait pour améliorer la situation », dénonce Ayham. Moteur de la révolution à Kafr Nabel, les activistes ont eux aussi fini par être divisés sur la question du conseil, et des rivalités sont apparues en leur sein. Ayham a un temps organisé une seconde manifestation, pour ne pas se mêler aux autres révolutionnaires. Chaque vendredi, de la mi-mars à la fin avril, les manifestants ont crié séparément pour la chute du même régime.

La vie continue, malgré les ruines et le pillonnage de la ville par l'armée régulière. Des paysans offrent leurs légumes, et tous les vendredis, il y a manifestation pour la chute du régime de Bachar al-Assad. Photo : Mohammad Bacha
La vie continue, malgré les ruines et le pilonnage de la ville par l’armée régulière. Des paysans offrent leurs légumes, et tous les vendredis, il y a manifestation pour la chute du régime de Bachar al-Assad. Photo : Mohammad Bacha

Parmi les moins engagés des habitants, la confusion s’est installée. Au coin d’une rue poussiéreuse, Oqbey, un épicier, attend des clients à qui la guerre a subtilisé le pouvoir d’achat. « Je pensais que la deuxième manifestation était pour les islamistes opposés au régime », soupire-t-il. Ceux-ci ont pourtant peu d’influence à Kafr Nabel. Fort dans la région, le groupe djihadiste Jabhat al-Nosra dispose d’une base dans la ville, mais ses partisans n’ont jamais été autorisés à participer aux manifestations. « Début février, ils se sont fait expulser du rassemblement du vendredi », se souvient un jeune présent ce jour-là. Partisans d’un État civil, les activistes conservent jalousement la liberté d’expression qu’ils ont acquise avec la chute du régime de Bachar al-Assad dans leur ville.

Mohammad Saloum garde une distance par rapport à ces brouilles. Il a créé Al-Ghourbal, un journal satirique. Imprimé en Turquie, ce bimensuel est distribué à Kafr Nabel et dans les villages des environs. Les activistes, le conseil, l’ASL : personne n’est épargné par sa publication. « On reçoit parfois des menaces, parce que les gens doivent s’habituer à entendre différents points de vue et à être critiqués », dit-il. Si beaucoup ont voulu la liberté d’expression, tous n’acceptent pas encore d’en être la cible.

Au milieu d’une rue écrasée par un soleil de plomb, Ahmad, plombier jadis employé de l’État, répare le plus gros tuyau d’alimentation en eau de Kafr Nabel. Une initiative personnelle : sans chef depuis la libération de la ville, il a décidé par lui-même de conduire les travaux. Il regrette toutes ces bisbilles. « On doit mettre nos différences d’opinions de côté. » Pas facile, après trois décennies de despotisme. « On a voulu notre liberté, mais on ne sait pas quoi en faire à présent, constate Raed Fares, un activiste. On est tout de même heureux. On sera de plus en plus efficaces, ce n’est qu’une question de temps. »

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Photo : Marie Kostrz
Photo : Marie Kostrz

Un caricaturiste contre le régime

Depuis le début de la révolution, Ahmad Jalal, jeune dentiste de formation, peint chaque semaine un dessin piquant contre le régime, ses alliés ou la communauté internationale. Ces dessins sont brandis lors des manifestations du vendredi à Kafr Nabel. Partagés sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook, ils sont une source d’inspiration et de réconfort pour les Syriens. Les activistes créent aussi régulièrement des slogans. Un de leurs messages, en appui aux victimes des explosions au marathon de Boston, le 15 avril, a fait le tour du monde ; des Bostoniens ont en retour consacré une affiche à Kafr Nabel.

 

 

Barack Obama et Vladimir Poutine. L'un soutient les rebelles, l'autre le régime. Photo : Evan Vucci / AP / Presse Canadienne
Barack Obama et Vladimir Poutine. L’un soutient les rebelles, l’autre le régime. Photo : Evan Vucci / AP / Presse Canadienne

Le conflit s’intensifie

Deux ans et 93 000 morts plus tard, le conflit syrien entre dans une nouvelle phase. Les promesses venant d’Europe et des États-Unis de fournir armes et munitions aux rebelles en guerre contre le président Bachar al-Assad sont en voie d’être réalisées : les rebelles ont reçu des missiles antichars américains à la fin juin.

Ce soutien logistique arrive à un moment clé pour la coalition disparate de rebelles, qui contrôle la partie nord de ce pays de 21 millions d’habitants. Les forces alliées au président al-Assad viennent de reprendre le contrôle de la ville d’al-Qseir, près de la frontière libanaise, et menacent maintenant de prendre Alep, point de ravitaillement stratégique pour les rebelles.

Ce qui a débuté par des manifestations pacifiques contre l’autoritarisme du président al-Assad, il y a deux ans, s’est rapidement transformé en une guerre civile à l’échelle du pays, dont les ramifications traversent désormais les frontières.

Le président peut aujourd’hui compter sur le soutien militaire de la Russie — qui pendant de nombreuses années lui a fourni des armes —, de l’Iran et du Hezbollah libanais, ainsi que sur le soutien diplomatique de la Chine. Les forces rebelles, réunies sous l’étiquette de l’« armée syrienne libre », sont en fait une coalition sans commandement central qui regroupe des centaines de groupuscules aux intérêts parfois opposés. Aux côtés de factions syriennes modérées combattent des éléments extrémistes liés à al-Qaida, ce qui complique les efforts diplomatiques pour résoudre le conflit. Le premier ministre du Canada, Stephen Harper, a ainsi condamné le « régime de brutes » du président al-Assad lors d’un sommet du G8 en juin, mais a refusé pour l’instant d’apporter une aide militaire aux rebelles. Le Canada a accordé jusqu’à présent 115 millions de dollars en aide humanitaire aux réfugiés syriens.

Pierre Chauvin

 

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