Syrie: «Le régime s’est adapté à la crise»

Le conflit en Syrie entre dans son dix-neuvième mois, et les combats se poursuivent avec la même férocité aux quatre coins du pays. Bilan: 27 000 morts, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, et 250 000 réfugiés, d’après le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés. Et pourtant, le régime de Bachar al-Assad tient bon, l’opposition et les rebelles poursuivent leur lutte armée, et les grandes puissances restent campées sur leurs positions.

Syrie: «Le régime s’est adapté à la crise»
Photo: Manu Brabo/AP/PC

 

Pour décrypter ce conflit toujours sans issue, L’actualité s’est entretenu avec Peter Harling, directeur de projet pour l’International Crisis Group (une ONG dirigée par Louise Arbour) en Syrie, au Liban et en Irak.

 

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Le diplomate canadien Mokhtar Lamani, qui dirigera le bureau de l’ONU à Damas, a affirmé que le dialogue entre les parties belligérantes en Syrie était très difficile, puisqu’il existe une « fragmentation inimaginable » et que « dans chaque camp, il y a plusieurs camps ». Sa mission est-elle possible ?

Le successeur de Kofi Annan en tant que médiateur de l’ONU, Lakhdar Brahimi, a lui-même déclaré que sa tâche était quasiment impossible. C’est à se demander pourquoi il l’a acceptée.

Rappelons d’emblée que cette mission onusienne est née de l’incapacité des membres du Conseil de sécurité [États-Unis, Royaume-Uni, France, Russie, Chine] à se mettre d’accord sur quoi que ce soit d’autre. L’Occident conçoit la chute du régime syrien comme le point de départ de toute solution à une crise qui pourrit, et la Russie et la Chine rejettent par principe toute ingérence occidentale et craignent par ailleurs qu’une transition trop rapide n’aggrave le conflit.

Cette mission procède donc d’un blocage qu’elle n’a pas les moyens de surmonter. Cette polarisation permet aussi aux parties sur le terrain d’échapper aux pressions que pourrait exercer une communauté internationale plus cohérente dans sa vision. Brahimi est surtout face à ce problème, et il n’a donné jusqu’à présent aucune indication qu’il est en meilleure posture que son successeur pour le surmonter.

Des pays étrangers interviennent dans le conflit syrien. Qui soutient qui ? Et quelles sont les répercussions sur le conflit ?

Une multitude d’acteurs étrangers interviennent dans ce conflit, surtout de manière à assurer sa perpétuation. Les alliés traditionnels du régime, à savoir l’Iran et le Hezbollah, ainsi que ses amis plus conjoncturels que sont Moscou et Pékin le soutiennent sans contrepartie, ce qui l’encourage à poursuivre dans la même voie, bien que celle-ci éloigne toujours plus toute perspective de résolution du conflit. La seule solution que ces alliés semblent pouvoir envisager consiste à demander à l’opposition de ranger les armes, d’accepter la victoire de l’adversaire et de faire confiance aux vœux pieux que le régime formule en matière de réformes.

De l’autre côté, des pays aussi variés que les États-Unis, le Qatar, le Royaume-Uni, la Turquie, la France et l’Arabie saoudite poussent l’opposition à continuer son combat, sans vraiment lui donner les moyens de triompher. Ils aimeraient voir le régime tomber et veulent nuire à ses alliés, mais s’inquiètent aussi à l’idée de perdre le contrôle, et ce, de différentes manières : avec l’émergence d’éléments radicaux au sein de l’opposition armée ; par la mutation du conflit vers une guerre régionale ; ou dans l’hypothèse d’une chute du régime ouvrant la porte au chaos.

Au fond, toutes les parties externes se satisfont de pousser leurs pions sur l’échiquier syrien avec pour objectif principal de prévenir toute victoire adverse, au lieu de rechercher des compromis.

La Russie surtout mais également la Chine sont les deux puissances au Conseil de sécurité qui refusent d’exiger le départ de Bachar al-Assad. Pourquoi sont-elles si tenaces dans leur position ?

Leurs motivations sont multiples, mais peuvent se résumer en trois axes. Le premier est anti-islamiste. Moscou et Pékin se méfient des islamistes en général, et plus particulièrement de ceux qui sont susceptibles d’influencer les minorités musulmanes se trouvant sur leur territoire national. Pour cette raison, ils voient d’un mauvais œil les soulèvements dans le monde arabe.

Le deuxième est antidémocratique. Contrairement aux doubles discours des Occidentaux, qui se targuent de défendre les droits de l’homme tout en les assujettissant bien souvent à leurs intérêts stratégiques, les Russes et les Chinois assument plus ouvertement leurs intérêts propres. Ils ne croient pas à la démocratisation du monde arabe, y voient une forme de complot américain et préféreraient que la vague s’arrête avant qu’elle atteigne leur voisinage, notamment en Asie centrale.

Le troisième axe est antioccidental. La Russie et la Chine sont lasses d’un ordre international dans lequel l’Occident définit les règles du jeu à l’ONU et se permet toutes les ingérences. Le conflit syrien a éclaté à un moment charnière, quelques années après la guerre en Irak et juste après l’intervention en Libye, qui a été la dernière goutte d’eau.

Alors que le conflit entre dans son 19e mois, quelle est son issue la plus probable ?

L’idée selon laquelle le régime est de plus en plus faible et qu’il suffit de pousser encore un peu plus fort pour le voir enfin tomber continue d’avoir cours. Pourtant, elle est fausse. Le régime s’est adapté à la crise. Il s’est reconstruit autour d’un noyau dur de combattants et de sympathisants très déterminés. Il est devenu indifférent à l’isolement diplomatique, aux pertes économiques, à l’opprobre médiatique, aux morts dans son camp ou parmi les civils, aux défections, qui n’atteignent pas ses structures profondes. Il peut continuer longtemps dans la même logique destructrice, à moins que ses alliés n’exigent de lui une attitude plus constructive. Mais pour l’instant, ceux-ci se contentent de reprocher au camp adverse de ne pas adopter lui-même une approche plus conciliante. En bref, les conditions paraissent réunies pour un conflit qui durera longtemps.

Une intervention décisive est peu probable : si les intérêts stratégiques occidentaux, les provocations du régime et les souffrances des Syriens ne l’ont pas déclenchée jusqu’ici, difficile d’imaginer ce qui pourrait le faire, à moins d’un scénario catastrophe. Les États-Unis l’ont du reste signifié clairement au régime : leurs seules exigences fermes concernent l’utilisation des armes de destruction massive, leur transfert ou la perte de contrôle sur celles-ci. En d’autres termes, toutes les autres actions sont permises.

 

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