Territoires occupés : 350 000 colons, ça pèse lourd

Le nombre de colons juifs en territoires occupés est désormais si important qu’il est devenu quasi impossible d’envisager la création d’un état palestinien indépendant en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, dit le journaliste Charles Enderlin. Les sionistes religieux sont aux portes du pouvoir.

La colonie juive Ma'aleh Adoumim. Pour les sionistes religieux, la Cisjordanie est une terre sacrée qui doit revenir aux Juifs. Photo : Reuters / Ammar Awad
La colonie juive Ma’aleh Adoumim. Pour les sionistes religieux, la Cisjordanie est une terre sacrée qui doit revenir aux Juifs. Photo : Reuters / Ammar Awad

Ils sont convaincus que la Bible leur octroie un titre de propriété éternel sur la Palestine des temps anciens. Ils sont aussi convaincus que leur présence aujourd’hui en Israël constitue l’accomplissement d’un plan divin. Et ils croient que l’aboutissement de ce plan les conduira à construire le troisième Temple juif à Jérusalem, là même où sont érigées aujourd’hui des mosquées. Il s’agit des Juifs nationalistes religieux, aussi appelés sionistes religieux. Ils ont été, depuis 1967, à l’avant-garde de la colonisation juive des territoires palestiniens. Ils sont quelques centaines de milliers (au sein d’une population de sept millions d’Israéliens), mais leur influence sur la politique d’Israël dépasse largement leur poids démographique.

Le vieux routier du Moyen-Orient Charles Enderlin vient de leur consacrer un livre minutieusement documenté : Au nom du Temple. Israélien, journaliste, il couvre le conflit israélo-palestinien depuis plus de 40 ans. Enderlin est le correspondant de France Télévisions à Jérusalem et il collabore à de nombreux médias, dont Radio-Canada.

Son livre est une synthèse historique troublante, qui montre comment, au fil des dernières décennies, le conflit entre Israéliens et Palestiniens s’est transformé de guerre territoriale en guerre de religion. Une situation dans laquelle les compromis deviennent presque impossibles, dit-il.

Charles Enderlin — Photo : Joel Saget / AFP / Getty Images
Charles Enderlin — Photo : Joel Saget / AFP / Getty Images

Qui sont ces nationalistes religieux et quel est leur programme ?

Leur idéologie est fondée sur cette vision selon laquelle le retour à Sion [nom ancien de la terre d’Israël, à l’origine de celui de l’Organisation sioniste mondiale, créée en 1897 par Theodor Herzl, journaliste et écrivain juif austro-hongrois] est en fait une initiative divine. La création de l’État d’Israël n’a été pour eux qu’une étape dans un processus qui va conduire à l’arrivée du Messie, à la Rédemption. Pour ces sionistes religieux, la terre d’Israël — l’Israël et la Cisjordanie actuels — est une terre sacrée qui doit revenir aux Juifs. Leur programme est tout simple : avancer sur le terrain et empêcher la création d’un État palestinien. Leur but est de contrôler la Cisjordanie, Jérusalem-Est et l’esplanade des Mosquées, troisième lieu saint de l’islam, qui est aussi le seul lieu saint juif, avec ce qui reste du Temple d’Hérode d’il y a 2 000 ans.

Pourquoi ce Temple est-il important ?

Le mont du Temple [NDLR : situé au cœur de la vieille ville de Jérusalem] est également le Haram al-Charif des musulmans, le troisième lieu saint de l’islam. C’est là que le Temple d’Hérode se trouvait ; il a été détruit par les Romains au moment de la grande révolte des Hébreux, en l’an 70 de l’ère moderne. Et depuis cette époque, jamais les Juifs n’avaient contrôlé leur seul lieu saint. Il ne reste aujourd’hui que les ruines de l’endroit où se dressait le premier Temple, celui de Salomon [détruit par Nabuchodonosor près de 600 ans av. J.-C.], et du deuxième, celui d’Hérode. Selon les prophéties bibliques, la venue du Messie sera précédée de la construction du troisième Temple sacré.

Vous avez donc chez les fondamentalistes messianiques ceux qui sont pour la reprise d’un culte juif sur l’esplanade des Mosquées — ce que les musulmans refusent, bien entendu — et ceux qui veulent y construire le troisième Temple juif. Le problème de la souveraineté sur ce lieu est une des raisons de l’échec des négociations de Camp David entre Israël et les Palestiniens, en juillet 2000. Cela dit, le blocage politique ne concerne pas seulement le mont du Temple, mais bien l’ensemble des colonies en Cisjordanie.

Nous sommes très loin des premiers sionistes qui ont créé l’État d’Israël…

Tout à fait. Dans les années 1970, les sionistes religieux étaient très minoritaires. Le sionisme de Theodor Herzl visait à créer un foyer national juif, un État libéral où les rabbins seraient cantonnés dans leurs temples, les synagogues, et dont le vice-président, notamment, serait un Arabe. Cela n’a pas plu aux rabbins orthodoxes, pour qui ce sionisme était une hérésie. Selon eux, le retour à Sion était interdit et ne devait se réaliser que dans le cadre d’un processus messianique. Mais depuis, d’autres rabbins orthodoxes ont revu cette analyse et ont décrété que le retour en Terre sainte, même s’il avait été mis en œuvre par des laïcs, reflétait une volonté divine. Autrement dit, d’après eux, même si les premiers sionistes étaient néocommunistes — ce sont eux qui, notamment, ont créé les kibboutz —, n’étaient absolument pas religieux et critiquaient même parfois la religion juive assez violemment, ils étaient mus sans le savoir par la main de Dieu, obéissant à leur insu à un plan divin.

Jusqu’à quel point peut-on faire l’adéquation entre le mouvement des nationalistes religieux et la colonisation ?

La colonisation, c’est leur but. Pour eux, la Cisjordanie ne peut appartenir qu’aux Juifs. Dans le cadre de ce processus messianique, il n’est donc pas question de permettre la création d’un État palestinien indépendant. D’ailleurs, quelques semaines après la conquête de la Cisjordanie, en 1967, un de leurs rabbins avait décrété que la main qui signerait le transfert d’un pouce de ce territoire à des non-Juifs devrait être coupée.

Ce sont donc des fanatiques que vous décrivez.

Il y a des fanatiques parmi eux, mais on ne peut pas considérer ce mouvement dans son ensemble comme fanatique. C’est un mouvement qui n’est plus du tout marginal. C’est aujourd’hui un des principaux courants de la société israélienne. On y trouve des gens qu’on pourrait considérer comme modérés, qui sont, par exemple, partisans d’intégrer les Palestiniens dans un grand Israël en leur accordant, à plus ou moins long terme, tous les droits politiques. Vous avez par ailleurs des extrémistes, qui sont en faveur de l’expulsion ou du départ des Palestiniens de Cisjordanie.

Ils ne sont plus en marge… Ils sont aussi, en partie, au gouvernement.

Ces sionistes religieux sont alliés à la droite nationaliste, qui est représentée par le Likoud du premier ministre Benyamin Netanyahou. À l’heure actuelle, ils sont au gouvernement. Dans le nouveau gouvernement issu des élections de janvier dernier, le ministre de l’Économie et de l’Industrie est un ancien président du Conseil des colonies, le ministre de l’Habitat est un des fondateurs du mouvement des implantations, le président de la commission parlementaire des Finances — qui, tout de même, autorise les budgets — est lui-même un des anciens responsables de ce mouvement. C’est un gouvernement qui préconise le développement de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.

Doit-on comprendre que, selon vous, la solution de deux États — Israël et la Palestine — côte à côte, c’est terminé ?

Je ne sais pas, mais la probabilité de la mettre en œuvre paraît extrêmement réduite. Lors du retrait israélien de Gaza, en 2005, il avait fallu mobiliser 13 000 militaires et policiers pour évacuer 8 000 colons. Aujourd’hui, avec 350 000 colons israéliens en Cisjordanie, faites le calcul ! Et ce n’est pas tout : actuellement, près de 40 % des officiers d’infanterie — souvent ceux des unités d’élite — vivent dans les colonies ou appartiennent au mouvement sioniste religieux. Je suis convaincu qu’un pourcentage important d’entre eux refuserait de participer à une éventuelle évacuation de la Cisjordanie, voire risquerait de s’y opposer par la force. Je pense qu’il est désormais quasi impossible d’envisager une telle évacuation et donc la création d’un État palestinien indépendant en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.

Le dôme de la mosquée al-Aqsa, à Jérusalem. L'esplanade des Mosquées, où elle est construite, est à la fois le troisième lieu saint de l'islam et le seul lieu saint juif.
Le dôme de la mosquée al-Aqsa, à Jérusalem. L’esplanade des Mosquées, où elle est construite, est à la fois le troisième lieu saint de l’islam et le seul lieu saint juif. Photo : Ryan Rodrick Beiler / Alamy

En lisant votre livre, on a l’impression que le conflit, qui était à l’origine territorial, est devenu un conflit religieux.

Absolument. Pas seulement à cause de la vision des sionistes religieux. C’est aussi, chez les Palestiniens, la vision des radicaux islamistes. Autant les sionistes religieux considèrent qu’il n’y a pas de place pour une Palestine indépendante en terre d’Israël, autant le Hamas estime qu’il n’y a pas de place en Palestine pour un État juif. La solution territoriale devient donc de plus en plus difficile à mettre en place. Le conflit devient de plus en plus religieux et donc de plus en plus dangereux.

Et comment se positionne Benyamin Netanyahou dans cette évolution ?

Il a une vision nationaliste que l’on pourrait qualifier d’extrême. Il appartient au courant selon lequel le peuple juif a un droit, non pas religieux mais historique, sur l’ensemble du territoire : Israël et les territoires palestiniens. Et c’est cette alliance entre la droite nationaliste et le sionisme religieux qui continue.

Et pourquoi Netanyahou a-t-il formulé une nouvelle exigence à la paix avec les Palestiniens, soit que ceux-ci reconnaissent Israël comme un État juif ?

C’est une exigence que beaucoup considèrent comme bizarre. Car, en 1948, c’est bien un État juif que Ben Gourion avait proclamé. Et il a toujours déclaré que l’État d’Israël était l’État dans lequel le peuple juif était souverain. D’ailleurs, l’exigence de reconnaître la judaïté de l’État n’a été formulée lors d’aucune négociation de paix précédente, que ce soit avec l’Égypte ou avec la Jordanie. Et aucun pays qui a établi des relations avec l’État d’Israël n’a eu besoin de reconnaître ce caractère.

Même le président Barack Obama semble avoir jeté l’éponge et ne demande plus l’arrêt de la colonisation.

La récente visite du président Obama en Israël a fait la preuve que l’administration américaine avait renoncé. Lors de son précédent mandat, pendant quatre années, le président des États-Unis a tout fait pour relancer les négociations de paix, pour obtenir de Benyamin Netanyahou le gel de la colonisation — ç’a été partiellement fait pendant quelques mois. Obama voulait aussi que les négociations pour définir, sinon les frontières, du moins les limites à partir desquelles on pouvait procéder à des échanges de territoires, soient faites sur la base de la ligne de cessez-le-feu de 1967. Il n’a pas réussi. Et lors de sa dernière visite à Jérusalem, en mars, il n’en a absolument pas parlé. Il a dit aux Palestiniens : « Cessez d’exiger l’arrêt de la colonisation, vous ne l’aurez pas. Négociez sur cette base. »

Étant vous-même un Israélien laïque, dans quel état d’esprit êtes-vous quand vous regardez tout ça ?

Je regarde ça comme un journaliste. J’attends de voir la suite. C’est une situation de blocage absolu. Or, les impasses au Proche-Orient n’ont jamais duré éternellement. Il s’est toujours passé quelque chose.

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