« The Big Easy » a eu son big one

Il y a trois ans, le romancier Guillaume Vigneault signait dans ce magazine le portrait d’une ville mythique: La Nouvelle-Orléans. Coiffé d’un titre prémonitoire (« La ville qui ne devait jamais exister »), son texte est revenu à notre mémoire et à celle des lecteurs de L’actualité. En voici des extraits, précédés des réflexions que les événements récents ont inspirées à l’auteur.

Je me souviens distinctement de cette ligne d’horizon étrange, dont la vue m’avait frappé à l’occasion d’un repas d’écrevisses dégusté sur les rives du lac Pontchartrain. Instinctivement, je clignais des yeux, comme sous l’effet d’une illusion d’optique, mon oeil se refusant à admettre que le niveau du lac se confonde ainsi avec la ligne des toits des maisons bâties en contrebas de la digue. C’est de cette perspective improbable, sortie d’un tableau mal exécuté, que je me suis souvenu lorsque j’ai appris que les digues ceinturant La Nouvelle-Orléans avaient cédé en deux endroits sous les assauts de Katrina.

Plus tôt dans la journée, il avait semblé que la ville mythique allait de nouveau s’en tirer. L’oeil de l’ouragan l’avait manquée d’un cheveu et les dégâts s’annonçaient en deçà du pire. Mais la chance obscène dont jouissait La Nouvelle-Orléans jusqu’à présent s’est finalement tarie.

À l’heure où j’écris ces lignes, on chiffre de moins en moins timidement les pertes humaines. On évoque la possibilité d’épidémies. Dans une ville au tissu social déjà périlleusement élimé, on tire aujourd’hui au M16 sur des gangsters et sur des violeurs, mais aussi sur des voleurs d’eau en bouteille. Au désastre naturel de Katrina est en train de s’ajouter une catastrophe humanitaire sordide – et d’autant plus honteuse qu’elle était dans une large mesure évitable. Car comme les corps gonflés qui émergent maintenant par centaines dans les rues inondées de la ville, des preuves de plus en plus accablantes de l’incurie criminelle de l’administration républicaine font elles aussi surface jour après jour. Et dans un cas comme dans l’autre, ça sent tragiquement mauvais.

Remisant ma rage ordinaire et repensant à mon portrait très personnel de la ville, bricolé il y a déjà trois ans pour L’actualité, ce sont forcément les gens de La Nouvelle-Orléans qui me reviennent en mémoire, particulièrement ceux qui m’ont prêté leurs mots et leurs regards le temps d’un verre partagé à la terrasse du Café du Nouveau Monde. À l’heure qu’il est, je sais pertinemment que certains sont en sécurité à Lafayette, entassés chez des cousins, contemplant avec un désarroi incrédule l’ampleur de la tâche à venir. En revanche, j’ai aussi la franche intuition que d’autres, sous les chaînes de leur indigence, ont coulé avec la ville. Pour ce que ça vaut, je les salue bien bas, les uns comme les autres.

EXTRAITS

Les premiers colons français de 1718, auxquels on avait textuellement promis rien de moins qu’un éden – « la Venise du Nouveau Monde »! -, ne trouvèrent à La Nouvelle-Orléans guère plus qu’un simple poste de traite, quelques cabanes et des tentes, plantés au beau milieu de marais pestilentiels peuplés de serpents et d’alligators. Ajoutez à cette première vague de colons des esclaves arrachés à l’Afrique, des Espagnols venus gérer une province sur laquelle ils ne régneront que 41 ans, des milliers d’Acadiens déportés des Maritimes – les Cajuns, qui s’établiront davantage dans les bayous que dans la ville elle-même – et vous obtenez un sacré recours collectif en perspective.

En sa qualité de porte d’entrée sur le Mississippi, l’emplacement de La Nouvelle-Orléans était essentiellement stratégique. En vérité, il n’aurait jamais dû être envisagé pour y fonder une ville: il se trouve de deux à trois mètres au-dessous du niveau de la mer!

Aujourd’hui, cette improbable métropole représente un véritable cauchemar pour tout urbaniste. À la moindre averse soutenue, la ville doit être drainée par 22 stations de pompage, qui rejettent, au moyen d’un vaste réseau de canaux surélevés, des milliers de mètres cubes d’eau à la seconde dans le bassin du lac Pontchartrain, au nord. Le sol est si humide qu’il est impossible d’y inhumer les morts; on les place donc dans des tombeaux hors de terre, ce qui donne aux nombreux cimetières de la ville – the cities of the dead – un caractère particulièrement macabre.

Manning Ogden, qui est entrepreneur en construction, connaît bien les problèmes logistiques que posent les conditions du terrain. Tout en manoeuvrant habilement sa camionnette sur un boulevard lézardé de crevasses, il partage son exaspération. « Les résidants se plaignent tout le temps des routes, des fondations des maisons qui s’enfoncent, des pelouses inondées à la fin de l’été. Mais dès qu’on refait une digue ou un viaduc, ils se plaignent des inconvénients causés par les travaux. Qu’ils essaient donc de couler du béton sur de l’eau, pour voir! Cette ville ne devrait pas exister… C’est un privilège d’y vivre, au fond », conclut-il d’un ton sévère, soudain contraint à un détour par… la réfection d’un canal.

La situation géographique particulière de la ville n’a pas comme seules conséquences les incessants inconforts de ses habitants. Au fil des décennies, l’endiguement systématique du Mississippi – pour améliorer la navigation, mais aussi pour satisfaire les besoins d’une industrie pétrochimique colossale dont les raffineries constellent les berges – a érodé la zone tampon que constituaient les marais de l’estuaire du grand fleuve. Si bien que, s’il advenait un ouragan majeur comme ceux qui, bon an, mal an, viennent frapper les côtes de la Floride, la ville serait complètement désarmée devant la crue violente des eaux.

Selon le pire des scénarios, le tiers de la ville pourrait se retrouver sous 10 m d’eau, et ce, pendant des semaines. Avec un avertissement de 72 heures, un maximum de 75 000 personnes pourraient être évacuées à temps – d’après « les estimations les plus pessimistes », car il n’y a pas de consensus sur la question -, alors que le périmètre menacé en compte cinq fois plus.

Les études paraissent absolument farfelues, tant leurs projections sont cataclysmiques. Et l’on sourit devant un t-shirt qui clame: « ‘Til the great flood… Laissez les bon [sic] temps rouler! » Mais quand le New York Times – qui est tout sauf un journal farfelu – affirme en substance la même chose, on se pince.

Des budgets ont bien été votés pour rebâtir les remparts naturels de la ville, mais ces sommes semblent s’être égarées dans les dédales tortueux de la politique louisianaise, réputée pour former une classe à part pour ce qui est de la corruption. (Dans les années 1930, un gouverneur de la Louisiane, condamné à 10 ans de pénitencier pour fraude, déclara à la fin de son procès: « Que voulez-vous, ce sont les risques du métier! »)

À l’approche de la saison des pluies, John Williamson, mon astrologue de Jackson Square, a donc fait ses bagages. « Ce n’est pas une question de si, mais une question de quand, et je sens que ce n’est pas mon été chanceux », dit-il sobrement, une catastrophe dans le regard.

Attablé devant un gigantesque plateau d’écrevisses au bord du lac Pontchartrain, Manning Ogden, le pourtant pragmatique entrepreneur en construction, n’est pas plus optimiste. Alors, pourquoi reste-t-il? « Toute ma vie est ici, répond-il lentement. Et puis on ne va pas se sauver. Il y a un risque évident, mais on a tout de même inventé le poker! » Il éclate de rire, de concert avec son fils Michael, 15 ans. Les crawfish sont délicieux.

Le matin de mon départ, je suis allé boire mon café au lait sur les berges du Mississippi. Fidèle à elle-même, La Nouvelle-Orléans semblait faire la grasse matinée, émergeant à regret des vapeurs d’une autre nuit de débauche. Sur le pont du Natchez, un steamer d’époque, l’orchestre entonnait un air de dixieland. La rue de Bourbon, lavée à grande eau comme chaque matin de l’année, se préparait pour les festivités du soir. À la voir ainsi, à la fois industrieuse et alanguie, j’ai songé que La Nouvelle-Orléans avait l’air aussi prête à affronter un ouragan que moi un double bourbon sans glace, c’est-à-dire pas du tout. Mais cette ville, qui a vu naître le poker, semble jouir d’une chance infatigable. Et d’un talent certain pour… le bluff.

 

Cher Guillaume,

J’ai dû y retourner juste avant l’ouragan. La maison de retraite avait abandonné ma grand-mère de 96 ans et ma grand-tante. J’ai attendu que la tempête passe et je suis parti au moment où les digues commençaient à se rompre. Je vais trouver un endroit près de La Nouvelle-Orléans – Laplace, par exemple – et attendre que le travail reprenne.

Affectueusement,

Manning Ogden

(Courriel reçu le 6 septembre 2005)