Torture à la syrienne

Pour avoir rêvé de liberté, un Syrien sans histoire a vécu 70 jours d’enfer. Aujourd’hui réfugié au Liban, Abu Omar ne rêve que de vengeance. Notre journaliste l’a rencontré.

Photo : AFP

Quand Abu Omar (nom fictif) parle des hommes qui l’ont torturé, sa voix est aussi froide que la rage qu’il ressent à leur égard.

« Jamais je ne pourrai leur pardonner, dit-il. S’ils ne sont pas traduits en justice, c’est moi-même qui me vengerai. Main­tenant, je sais comment torturer un homme et je pourrai leur rendre la pareille. »

Vêtu d’une chemise rayée et d’une veste de cuir, le visage couvert d’une épaisse barbe noire, Abu Omar est assis dans un café en banlieue de Tripoli, dans le nord du Liban. Il a trouvé refuge ici il y a deux mois, après s’être sauvé de Syrie. Il fait partie de ces milliers de civils, militants et manifestants qui ont été capturés et empri­sonnés par les forces de sécurité syriennes parce qu’ils essaient, depuis un an, de renverser le régime du président, Bachar al-Assad.

Arrêté le 20 mai 2011 dans sa ville natale de Baniyas, Abu Omar a été incarcéré pendant 70 jours dans six prisons, où il dit avoir été battu et torturé à répéti­tion. « J’ai été plus chanceux que d’autres, admet-il. Certains sont restés plus de six mois en prison. »

Jusqu’à 27 ans, il a mené la vie d’un citoyen ordinaire. Diplômé en droit islamique, il travaillait pour le magasin familial, sortait avec ses amis, fréquentait la mosquée. Puis, le 15 mars 2011, un soulèvement populaire a ébranlé Daraa, au sud de Damas, et fait monter la tension au pays d’un cran. « Baniyas a été l’une des premières villes à se rebeller, se rappelle Abu Omar, et je n’ai pas manqué une seule manifestation. » Ce qui, au départ, était une revendication pour des réformes économiques et la libération de dissidents est devenu une véritable révolte quand les forces gouvernementales ont répondu par une répression qui a fait, selon les Nations unies, plus de 5 000 morts à ce jour.

Le 7 mai, des dizaines de tanks et des milliers d’agents des forces de sécurité sont entrés dans Baniyas et ont repris les quartiers sunnites passés sous l’autorité des dissidents. Recherché par les agents du Moukhabarat (le service de renseignement militaire), Abu Omar s’est caché chez divers amis jusqu’au 20 mai, quand il a été repéré par un espion local au moment où il rendait une courte visite à sa famille. Une heure plus tard, des hommes en uniforme frappaient à sa porte. « Il était inutile de résister, dit-il. Ils auraient détruit la maison. »

Abu Omar a été emmené à la base militaire de Lattakia et enfermé dans une cellule obscure d’un mètre carré. Nu, menotté, les yeux bandés, il a été conduit une heure plus tard dans la salle d’interrogatoire, où six officiers l’ont battu. « Ils m’ont accusé d’être responsable de la révolte, de faire partie d’un complot étranger visant à renverser le gouvernement et aussi, parce que je suis très religieux, d’être membre des Frères musulmans. » Comme il niait tout, les officiers ont redoublé de brutalité. Ils ont appliqué des élec­trodes sur ses doigts, ses oreilles, ses organes génitaux, augmentant le courant à chaque nouvelle décharge. « C’est une sensation impossible à décrire, explique-t-il, les yeux fixés au sol. Les chocs électriques sont si puissants que votre poitrine semble exploser. Vous n’avez pas d’autre choix que de crier. » Mais il n’a pas cédé : « Si j’avais fait de faux aveux pour qu’ils arrêtent, j’aurais passé les 15 prochaines années en prison. »

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(Photo : Reuters)

Après 11 jours, il a été transféré à une autre base militaire, cette fois à Damas. À son arrivée, on l’a forcé à se mettre à genoux sous un soleil de plomb. Il est resté 30 heures dans cette position, sans manger, puis on l’a jeté avec sept autres prisonniers dans une cellule si exiguë qu’il fallait y dormir assis. Pour toute nourriture, ils devaient se partager un bol d’olives et un bol de yogourt le matin, et une assiette de riz et du pain le soir. Mal­gré la faim, ils n’ont jamais eu de conflit, assure Abu Omar. « Nous étions tous dans la même galère. »

Il n’a pu se laver qu’après 15 jours de captivité. « La douche a duré une dizaine de secondes, sans savon ! dit-il avec dérision. C’était la même histoire pour aller aux toilettes : un gardien attendait à la porte pour vous battre si vous preniez trop de temps. » Quand on l’a surpris en train de prier, on l’a suspendu, tête en bas, à l’intérieur d’un pneu et battu sans ménagement. On lui a même fait subir une fausse exécution. « On m’a traîné dans la cour, on m’a bandé les yeux et mis le dos au mur. Quand j’ai entendu les gardiens tirer en l’air, je me suis presque évanoui. Ce furent les 15 pires minutes de ma vie. »

Abu Omar a ensuite échoué dans une prison souterraine de Damas, où il est resté 50 jours. « Les conditions de détention étaient un peu meilleures, raconte-t-il. Je partageais une grande cellule avec 75 autres prisonniers, nous disposions d’une toilette et il y avait assez de place pour s’étendre sur le côté. » Ses codétenus venaient de Homs, de Hama, d’Idlib, de Damas. Certains étaient des vieillards, d’autres des adolescents. Tous avaient été arrêtés durant la répression. « Les gardiens nous insultaient et nous battaient, mais j’étais dorénavant habitué, affirme-t-il sans hésiter. Après 10 minutes, le corps ne ressent plus aucune douleur. »

Abu Omar était convaincu que s’il parvenait à ne pas craquer, il serait un jour relâché. À la fin de juillet, sa résilience a porté ses fruits. En moins d’une semaine, on l’a transféré trois fois de prison. Et on lui a enfin permis de communiquer avec sa famille, qui le croyait mort et cherchait déjà à récupérer son corps. « Quand j’ai téléphoné à la maison, mon frère n’a pas reconnu ma voix », raconte-t-il avec émotion.

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Le procès d’Abu Omar, qui devait se tenir à Tartous, une ville à 40 km de Baniyas, n’a jamais eu lieu. Après deux audiences, sa famille a réussi à amasser assez d’argent pour soudoyer le juge, qui l’a remis en liberté. Abu Omar prétend ne pas savoir combien son père a dû débourser, mais il estime que, dans des cas comme le sien, les sommes exigées se situent entre 6 000 et 8 000 dollars.

Quelques heures à peine après être rentré chez lui, il a reçu la visite d’un ami, venu l’avertir qu’il était à nouveau recherché par les agents du Moukhabarat. Il a dû se cacher jusqu’à ce que son père trouve le moyen de le faire sortir du pays. Il a quitté la Syrie début septembre pour Dubaï et, quand son visa de visiteur a expiré, en décembre, il a choisi de venir s’établir à Tripoli, où il est maintenant hébergé par un organisme de secours syrien.

Dans cette ville située à 15 km de la frontière, qui est l’un des centres de l’oppo­sition en exil et de sa branche armée, l’Armée syrienne libre, Abu Omar est devenu cyber­activiste. En attendant de pouvoir rentrer chez lui, il reste discret, car le gouvernement de Damas a beaucoup d’alliés au Liban, dont le Hez­bollah, et certains dissidents auraient été kidnappés et remis au Moukha­barat. Mais il ne craint pas d’être repris : « La prison m’a endurci, dit-il. Elle m’a donné de l’assurance. »

Il ne doute pas que le régime al-Assad finira bien par tomber. « Nous, les Syriens, nous nous sommes enfin réveillés, dit-il, plein d’espoir. Nous avons juste besoin de temps pour atteindre notre but. » (Traduction : Martine Desjardins)