Tous mobilisés 

Des étudiants aux grands-mères en passant par les agriculteurs et les commerçants, les Ukrainiens participent tous à l’effort de guerre à leur façon. 

Dans un village, une retraitée ukrainienne découpe des lanières de vêtements qui seront utilisées pour fabriquer des filets de camouflage pour l’armée. (Photo : Fabrice de Pierrebourg)

Ce ne devait être qu’une simple photo de maisons traditionnelles nichées au bord d’un petit lac recouvert d’une mince couche de glace. L’occasion aussi de faire une pause dans ce village perdu dans la campagne, après cinq heures de tours et de détours. Le chemin du retour de Kyiv vers Lviv, dans l’ouest du pays, s’annonçait long. La route la plus rapide traversait un secteur occupé par les Russes, et était donc à éviter.

J’avais à peine eu le temps de prendre quelques photos de ce paysage bucolique qui tranchait avec les scènes de guerre et de désolation que cinq hommes venus de je ne sais où nous entouraient, le regard sombre. L’un d’eux portait ostensiblement son fusil de chasse en bandoulière. Ils voulaient savoir qui nous étions et pourquoi nous prenions des photos. Toujours cette crainte omniprésente des espions et des « saboteurs russes », qui seraient infiltrés partout au pays.

Ce n’est qu’après que j’eus exhibé mon passeport ainsi que mon accréditation de l’armée ukrainienne que le ton s’apaisa un peu. « On surveille le village jour et nuit de notre propre initiative », m’a alors expliqué en anglais Taras, un étudiant âgé de 20 ans. « On a installé deux points de contrôle, à l’entrée et à la sortie. Au moindre problème, on appelle l’armée. Ce sont des habitants qui nous ont alertés de votre présence. » Taras vit à Kyiv, mais il est venu se réfugier ici chez ses grands-parents au début de la guerre.

Après quelques minutes de discussion, nous avons repris notre chemin. Avant d’être encore interceptés, quelques kilomètres plus loin, par deux policiers qui ont surgi de leur véhicule, fusils automatiques en main. À nouveau, il a fallu nous identifier et nous expliquer. Et j’ai dû montrer mes dernières photos. « Pourquoi avez-vous photographié un pont ? » a demandé un des policiers. Apparemment, il y avait un petit pont exactement là où nous étions arrêtés dans le village… 

Ces deux anecdotes peuvent prêter à sourire, mais elles illustrent parfaitement l’état d’esprit de mobilisation générale et de détermination qui imprègne les Ukrainiens que je croise tout au long de mon périple. Les militaires qui affrontent les Russes au nord et à l’est du pays, bien sûr. Mais aussi les civils. Peu importe leur âge, leur sexe, leur état de santé, leur statut social, nombreux sont ceux qui retroussent leurs manches pour leur pays. 

« C’est ce que j’appelle une chaîne de solidarité horizontale », explique Tetyana, qui travaille avec moi comme guide-interprète pendant une partie de mon périple ukrainien. « Il y a une véritable coopération entre les institutions et toutes les couches de la société civile. »

Certains s’engagent dans les unités de défense territoriale, ces milices citoyennes supplétives des forces de sécurité ukrainiennes. D’autres participent à l’effort de guerre en confectionnant sans relâche des mètres et des mètres de filets de camouflage pour l’armée avec des vêtements usés découpés en lanières, en transportant des fournitures médicales vers le front, en cuisinant des repas pour les déplacés, en patrouillant dans leur coin de pays. Ou en bravant le froid jour et nuit à un point de contrôle routier au confort spartiate.

Une jeune recrue en formation dans une unité de défense territoriale, au sud de Lviv. (Photo : Fabrice de Pierrebourg)

« Je suis prêt à rester là autant qu’il le faudra, et jusqu’à la fin », explique Oleg, alias Dynamite, son KelTec 2000 noir semi-automatique en main. « L’arme est américaine, mais le silencieux est ukrainien », se hâte-t-il d’ajouter en riant. Ce quinquagénaire est affecté à un barrage routier près de l’aéroport de Lviv, frappé récemment par un tir de missile. Il n’a pas hésité un instant à fermer son magasin d’armes pour se consacrer à sa manière à la défense de son pays. Qui va, assure-t-il, sortir victorieux de cette guerre. 

À 40 km de là, dans une petite ville de 7 000 habitants, Oleh, 37 ans, caméraman de profession, a monté en quelques jours une milice de défense et de surveillance regroupant près de 300 volontaires. Le plus jeune a 18 ans, le plus âgé 70 ans, raconte cet ex-étudiant en arts ayant appris la restauration de tableaux et de fresques anciennes. « Je n’ai jamais vu un tel effort collectif. Ce sont des étudiants, des agriculteurs, des entrepreneurs, des hommes d’affaires, des policiers retraités… Chacun donne de son temps. Quand il le peut. Si chaque homme en Ukraine prend les armes, il sera impossible de conquérir notre pays. » 

Plus les jours passent, plus les nouvelles en provenance du front laissent entendre que les Russes auraient déjà subi de lourdes pertes humaines (de 7 000 à 15 000 soldats tués, selon l’OTAN) et matérielles. En plus d’être en difficulté sur les deux fronts du nord-ouest au nord-est de Kyiv. 

Des informations dures à vérifier, mais qui galvanisent encore plus ces volontaires, comme Roman, qui dirige une petite unité de défense territoriale dans un village de la région de Lviv. « Ce sont de bonnes nouvelles », commente-t-il avec un large sourire tranchant avec ses yeux rougis de fatigue, vestiges de plusieurs nuits blanches. « Les Russes ne sont plus la seconde armée au monde, mais une armée de déchets (garbage). »

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Admirable et courageux peuple pour défendre leur liberté, souvent prise pour acquis par nos sociétés occidentales.

J’espère de tout mon coeur que les Ukrainiens résisteront et viendront à bout de l’offensive russe, avec le minimum de pertes possible. Leur détermination et leur grande résilience jouent nécessairement en leur faveur. Il FAUT absolument gagner.