Ukraine : Une journée au front avec une brigade d’assaut

Notre collaborateur a partagé le quotidien de soldats postés près de Bakhmout, jusque dans les tranchées. 

Photo : Fabrice de Pierrebourg

Grigory, 23 ans, se faufile tant bien que mal dans l’étroit compartiment avant de son antique char d’assaut T-72 stationné dans un boisé, et dissimulé sous un couvert de branchages. Quelques secondes plus tard, son engin de 40 tonnes datant de l’ère soviétique s’élance au milieu de volutes de fumée noire crachées par son moteur diésel, raclant des troncs d’arbres déjà écorchés, et labourant puissamment le sol détrempé avec ses chenilles.

« Chaque jour, nous nous rendons au front, parfois proche d’à peine un kilomètre, pour soutenir notre infanterie. Nous tirons sur toute cible désignée par notre commandement », explique ce mécanicien engagé depuis quatre ans dans les forces ukrainiennes.

Au même moment, à quelques kilomètres de là, « Topor », 25 ans, bandeau noir noué sur la tête, effectue un dernier réglage sur son mortier de 120 mm planté près d’une tranchée, dans un pré d’herbes séchées jonché de caisses de munitions et de douilles d’obus. Cela fait presque huit mois que lui et ses camarades occupent ce secteur isolé, malgré des bombardements incessants de l’artillerie et de l’aviation russes.

L’actualité a eu la rare opportunité de partager le quotidien de ces deux unités de la 10e Brigade, déployée quelque part au nord de Bakhmout, dans le Donbass. Les lieux exacts ne doivent pas être divulgués, ni même l’identité et le grade des militaires rencontrés. Cette journée fut l’occasion d’une immersion unique dans la réalité de cette bataille qui se déroule à la fois en milieu urbain, mais aussi dans la campagne. Une bataille d’artillerie et d’infanterie où chaque mètre est âprement disputé. Au prix de pertes humaines immenses.

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Le rendez-vous a été fixé par la brigade dans un petit village rural abandonné par quasiment tous ses habitants. Les soldats russes et les mercenaires du groupe Wagner l’encerclent presque complètement, mais aussi la campagne environnante. Pour les contourner, nous faisons de longs détours, empruntant des routes désertes, parsemées de chicanes en béton, de check-points, de carcasses d’autos écrabouillées et bordées de profondes tranchées. Les chemins sont défoncés, tantôt durs comme du béton, tantôt boueux. Nos téléphones cellulaires devront rester en mode avion, afin d’éviter d’être localisés par des drones espions de l’armée russe, puis éventuellement victimes d’une frappe.

À notre arrivée au point de rencontre, Grigory et ses deux équipiers de l’unité des blindés savourent tranquillement café et cigarettes devant la porte de la modeste maison en bois qui leur sert d’abri. Le coin cuisine est encombré de conserves, de boîtes de spaghettis, et une autre pièce sombre transformée en dortoir. Toutes les fenêtres sont occultées. Rien ne doit permettre de deviner leur présence dans ces lieux. Leur char T-72 est caché dans la forêt voisine. 

Le silence n’existe pas ici. Les bruits de déflagrations et de bombardements de toutes sortes, entrant et sortant, plus ou moins lointains, sont incessants, semblables à des roulements de tonnerre ininterrompus des soirs d’été. 

Chaque fois qu’ils reçoivent un ordre de tir, Grigory et ses frères d’armes doivent traverser un champ voisin au pas de course pour s’enfoncer dans la forêt. Tant que les arbres ne sont pas couverts de feuilles, l’engin est trop facilement repérable pour qu’ils restent autour en attendant les ordres.

Une roquette fichée dans le sol à quelques mètres du T-72 et les amoncellements « frais » de résidus de phosphore blanc ici et là dans le champ sont des indices que le secteur est régulièrement visé.

« Les Russes frappent quotidiennement ici, au rythme de sept à huit vagues d’attaques par jour depuis une semaine. La plupart du temps avec des bombes à fragmentation », me dira « Bankir », mobilisé au début de la guerre. « La veille, les Russes ont commencé à bombarder avec leur artillerie et du mortier à 8 heures du soir, à intervalles de 10 minutes. Parfois ils lancent des assauts pendant la nuit, même s’ils sont aveugles comme des taupes. » 

Il est temps de quitter ce village avec Bankir en direction d’une position de mortiers, là où sont postés Topor et ses camarades. Sauf pour le conducteur, le trajet se fera juché sur le dessus d’un vieux blindé MT-LB des années 1970. Trente minutes balloté en tous sens, visage fouetté par le vent et les projections de terre, accroché du bout des doigts à des saillies de métal pour éviter d’être projeté au sol. Et avec la hantise d’être visés par un tir d’artillerie. Ce sera pire encore au retour, courbé à l’intérieur de l’habitacle exigu et sombre, haut d’à peine un mètre, le casque cognant sans cesse au plafond, et baignant dans les vapeurs de diesel.

Pour l’instant, le conducteur file à haute vitesse sur de vastes étendues de plaines zébrées par de multiples pistes tracées dans la terre noire par tous ces allers et retours du front proche. En cette fin d’hiver, les chemins sont quasi impraticables, et compliquent les opérations logistiques autour de Bakhmout. Creusés d’ornières profondes de boue collante, ils se transforment en piège pour de nombreux véhicules.

À destination, nous retrouvons la demi-douzaine de soldats responsables de deux mortiers, un fixe et un tracté ayant une portée de 6 à 8 km. Ils ont établi leurs quartiers au fond d’une fosse de cinq mètres de profondeur, prolongée par un vieil abri bétonné, large de 1,5 m.

C’est dans cette cavité gorgée d’eau, quasi insalubre, qu’ils se sont aménagé un coin pour dormir et stocker leurs provisions. Un petit groupe électrogène alimente notamment une antenne satellite Starlink, lien essentiel avec leur commandement.

Il y a trois semaines que Topor et ses camarades sont en poste, dans des conditions de vie spartiate, sans aucun répit ni repos prévus à l’horizon, à surveiller sur une tablette l’apparition des coordonnées géographiques d’une cible à frapper. « Les mortiers tirent jour et nuit, tant que l’on a des munitions. Sinon on se rabat sur un char d’assaut », explique Bankir.

Un premier ordre est donné. Topor, « Habib » et Bankir escaladent au pas de course les caisses de munitions empilées en guise de marches et courent vers une autre tranchée, dans un pré d’herbes séchées jonché de caisses de munitions et de douilles d’obus. Ils enlèvent les branches qui camouflent l’un des mortiers. Aussitôt qu’ils laissent tomber l’obus de 120 mm dans le tube, les gars se bouchent les oreilles — et nous aussi — afin d’amortir le vacarme de la déflagration lors de l’éjection du projectile. Puis ils reviennent dans leur trou. À attendre. Le manège reprendra deux autres fois en notre présence.

Autour de nous, le bruit, encore : les détonations, parfois très proches, et les rafales d’armes automatiques continuent de claquer. « L’infanterie ennemie attaque de plus en plus souvent nos positions », constate Topor, engagé depuis six ans dans les forces ukrainiennes.

La 10e Brigade d’assaut de montagne à laquelle appartiennent Grigory, Bankir et les autres, fondée en 2015, a été récemment honorée par le président Volodymyr Zelensky pour l’« exécution exemplaire » des missions confiées à ses membres. Son but principal est de mener des missions d’assaut afin de libérer les secteurs occupés par les forces russes, mais elle peut être aussi chargée de missions plus défensives.

Bankir reconnait que la situation est « difficile ». Les hommes de la brigade doivent tenir coûte que coûte des positions défensives face à un ennemi supérieur en nombre, et capable de remobiliser encore et encore sur un secteur, « en une semaine ou deux, 100, 200 ou 500 soldats », qui se battent jusqu’à la fin sans reddition, « sinon ils se font tuer par leurs camarades ». Des soldats des forces régulières russes, mais aussi des Forces spéciales Akhmat appelées à la rescousse quand les Ukrainiens opposent une trop forte résistance dans une zone. « Ils tirent de l’artillerie. Si Dieu le veut, nos gars s’en sortent, sinon c’est comme ça… », constate Bankir, résigné.

Il réclame donc « plus d’armes modernes et un fucking gros tas d’obus ». Le militaire n’est pas le seul à déplorer le ralentissement de l’approvisionnement en munitions : cela limite dramatiquement les frappes d’artillerie qui, par exemple, peuvent soutenir les troupes au sol. La faute à l’industrie de l’armement des pays de l’OTAN, qui peinent à suivre la cadence des 5000 à 6000 obus tirés chaque jour par l’artillerie ukrainienne.

Comment garder le moral dans ces conditions-là, sans espoir d’une issue favorable prochaine ? « Avec du repos, dit Bankir, et si possible passer un peu de temps avec nos proches, avant de revenir défendre notre pays ! »

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