Un bien-cuit sans le «comedian-in-chief»

Pour la première fois en 36 ans, le président sera absent du dîner des correspondants de la Maison-Blanche. L’événement coïncide avec les 100 premiers jours de Trump.

Barack Obama à la fin de son discours de l’an dernier.

La tradition a 96 ans, et la présence des présidents y est presque aussi vieille. Le dîner de l’Association des correspondants de la Maison-Blanche se tient samedi, à Washington, mais sans la présence du président, une première en 36 ans. Donald Trump a décidé de bouder le bien-cuit.

La dernière fois, en 1981, Ronald Reagan avait une excellente raison: il était à l’hôpital après avoir été atteint par balle dans une tentative d’assassinat. Cette fois, c’est davantage une blessure d’orgueil qui explique l’absence de Trump.

 

Lorsqu’il a annoncé son absence, en février dernier, c’était neuf jours après une conférence de presse houleuse où il avait étalé sa colère envers les journalistes.

Mais le président ne restera pas chez lui pour autant. Pendant que les blagues fuseront sur son administration à Washington, il participera au même moment à un rallye partisan en Pennsylvanie.

Il faut dire que le souper de cette année coïncide avec les 100 premiers jours de sa présidence. Et le bilan est controversé, notamment sur le plan législatif: il a échoué à faire adopter une seule législation significative par le Congrès, pourtant contrôlé par le Parti républicain.

Son absence cette année va-t-elle ralentir les ardeurs de l’humoriste invité Hasan Minhaj, du Daily Show? Moins facile de faire des blagues quand la principale cible refuse de se prêter au jeu.

Le président Trump n’est pourtant pas dénué d’autodérision. Avant ses sautes d’humeur à l’endroit de Saturday Night Live, il avait animé l’émission en novembre 2015, pendant la course à l’investiture.

Et à peine trois semaines avant le scrutin, il n’avait pas boudé l’exercice au traditionnel bien-cuit de la fondation catholique new-yorkaise Alfred E. Smith, devant Hillary Clinton — qui lui avait rendu la pareille.

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Depuis quand le dîner est-il un incontournable à Washington?

Événement plutôt anonyme auparavant, le dîner des correspondants a acquis une importance inattendue en 2006. Le président Bush sortait écorché de la gestion désastreuse de l’ouragan Katrina, tandis que les forces américaines s’embourbaient en Irak. Son taux d’approbation était à 32 %.

Malgré cela, il a assisté au dîner devant la sensation Stephen Colbert, dont le personnage au Colbert Report était une parodie d’animateur conservateur à la Bill O’Reilly.

Pendant 16 minutes, l’humoriste a haché menu le bilan du président… devant un George W. Bush à la fois rieur et embarrassé. Il faut quand même souligner sa capacité d’autodérision.

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La vidéo a été visionnée 2 millions et demi de fois en 48 heures — ce qui était considérable en 2006. D’événement clin d’oeil à la fin des bulletins de nouvelles, le souper des correspondants est devenu un incontournable de la politique américaine cette année-là par son caractère viral. Il n’y a qu’à voir la longueur de l’article de Wikipédia sur le sujet pour en saisir l’ampleur.

Et c’est dans ce contexte que les performances de Barack Obama sont rapidement devenues scrutées — en plus d’être impressionnantes. La présence parmi ses auteurs de discours de David Litt (auteur à Funny or Die, il a travaillé avec Charlie Kaufman, et a été réalisateur pour The Big Bang Theory) n’y est pas étrangère.

Sa prestation finale, l’an dernier, conclue par les mots «Obama out» suivis d’un mic drop (échappée de micro) a fait école.

Le souper de 2011 a-t-il incité Donald Trump à se lancer en politique?

C’est une rumeur qui revient souvent. L’ancien conseiller de Trump, Roger Stone, l’affirme dans le documentaire «The Choice 2016», à PBS. Le New York Times avance la même chose.

En 2011, Donald Trump, présent au dîner, avait été la cible des moqueries de Barack Obama pour ses position pro-«birthers» — ceux qui doutaient que le président soit né aux États-Unis. Alors qu’il semble rire au départ, le visage de Trump se durcit au fil des pointes envoyées par Obama.

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Donald Trump a toujours nié avoir décidé de se lancer ce soir-là. Il affirme avoir trouvé le discours d’Obama très drôle, mais qu’il avait ri jaune devant celui de Seth Myers, qui avait lancé que Trump portait un renard sur la tête.

Quant à Obama, il a rappelé plus tard en entrevue qu’il n’était pas tout à fait conscient de l’effet de son bien-cuit: le souper se tenait la veille de l’assaut contre Oussama Ben Laden, et le président avait la tête ailleurs…

Dans les faits, Trump ne s’est pas présenté contre Obama en 2012. Il a appuyé Mitt Romney à l’investiture, refusant de quitter son émission de téléréalité.

Ce qui fait dire aux proches de Trump que l’événement aurait cristallisé quelque chose de plus profond chez Trump: le désir d’être pris au sérieux au sein du Parti républicain. Ce n’est pas tant par défiance envers Obama que par défi personnel qu’il aurait décidé de sauter dans l’arène quatre ans plus tard et d’y consacrer ses énergies.

Rappelons d’ailleurs que l’intérêt de Trump pour la présidence était connu: l’animateur Larry King sondait déjà son intérêt en 1987 et en 1988 (à une époque où Trump était beaucoup plus éloquent).

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Le projet est revenu en 1999, quand Trump a créé un comité exploratoire, première étape vers sa candidature, avant de finalement renoncer.

Un peu d’histoire

La White House Correspondents’ Association (l’association des correspondants de la Maison-Blanche) a été créée en 1914 lorsqu’on soupçonnait le président Woodrow Wilson de vouloir interdire l’accès à certains journalistes à ses conférences de presse.

Le dîner, lui, date de 1921. Il sert à amasser des fonds pour des bourses en journalisme. Calvin Coolidge a été le premier président à y assister, en 1924. À l’origine, la soirée ne comptait que des chansons et des performances artistiques.

Fait à noter, ce n’est qu’en 1962, sous John F. Kennedy, que les femmes y ont enfin été admises.

La formule de bien-cuit humoristique date de 1983, sous Ronald Reagan. Plusieurs personnalités ont été invitées à y prononcer un discours retraçant les moins bons coups de l’administration: Jay Leno (1987), Al Franken (1994 et 1996, il allait lui-même devenir sénateur par la suite), Jon Stewart (1997).

Le format a été exporté: le dîner de la tribune de la presse se tient à Ottawa (souvenez-vous de Michaëlle Jean à Infoman) comme à Québec chaque année.

N’empêche, certains médias américains boycottent la soirée depuis plusieurs années, dont le New York Times, le New Yorker et le Vanity Fair. Ils considèrent que l’apparence de proximité entre la classe politique et les médias est incompatible avec leur indépendance journalistique.

La plupart ont pris cette décision dans la foulée de l’invasion de l’Irak, alors que certains médias se sont sentis manipulés et instrumentalisés par l’administration Bush.

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