Un été américain

Que pense le simple citoyen états-unien de la guerre en Irak? De l’arrivée d’Obama? Comment vit-il les crises pétrolière et immobilière? Coup de sonde au sein d’une Amérique ébranlée dans ses certitudes.

Cet été, un peu partout aux États-Unis, des milliers de clients de petits restos déposeront un grain de café dans un des deux pots de verre placés en évidence près de la caisse et sur lesquels on peut lire «  Barack Obama  » et «  John McCain  ». Ils participeront ainsi au premier grand coffee bean ballot de l’histoire de leur pays.

Ce scrutin parallèle spontané est né au Hamburg Inn, petit resto d’Iowa City qui sert depuis 60 ans le déjeuner toute la journée. Le propriétaire, Dave Panther, avait d’abord organisé un coffee bean caucus, invitant les gens à voter pour le candidat démocrate ou républicain de leur choix au caucus de l’État. La veille du véritable scrutin, il avait compté les grains de café. Ses clients avaient vu juste  : Obama l’emportait sur Hillary Clinton, et John McCain était victorieux du côté républicain.

«  C’est important que les gens discutent de politique, qu’ils échangent leurs points de vue et, surtout, qu’ils aillent voter  », dit Dave Panther.Photos à l’appui, il s’enorgueillit d’avoir reçu dans son établissement presque tous les candidats à la présidence depuis la visite de Ronald Reagan, en 1980.

Les Américains du Midwest suivent d’ailleurs la campagne comme jamais. Et Dave en attribue la cause à la situation économique des familles, qui s’est détériorée au cours de la dernière année. On en perçoit déjà les répercussions, dit-il, et il donne pour exemple l’augmentation du prix des aliments. «  Le contenant de 35 livres [16 kilos] d’huile de soya produite en Iowa est passé de 30 à 45 dollars en trois mois. Et même si nous avons du maïs qui pousse dans les champs, tout près, nous en mettons moins souvent au menu parce que le prix a trop augmenté  », poursuit-il. L’accroissement de la demande, due à l’utilisation du maïs dans la production de l’éthanol, a fait grimper le prix de l’épi.

Les hausses répétées du coût des aliments ont donc obligé Dave Panther à refaire son menu et à augmenter ses prix. «  On a remarqué une baisse de la clientèle et, avoue-t-il, les gens laissent des pourboires moins généreux. Finalement, ce sont les serveuses qui en souffrent le plus.  »

Pour en savoir plus
On peut suivre le choix de milliers d’Américains en se rendant dans le site www.forkoveryourvote. com

Stonewall (Texas)

Les habitants de Stonewall, au Texas, auront en août une occasion rêvée pour se défouler, pendant la Harvest Trail. Au cours de cette tournée des vignobles, les célèbres Becker Vineyards — qui produisent les vins préférés de George W. Bush, dont le ranch se trouve à Crawford, non loin de là — organisent une activité unique  : le foulage aux pieds du raisin. «  Les gens qui en ont besoin pourront exprimer leurs frustrations  », dit avec un brin d’ironie Tamara Wickel, représentante commerciale du vignoble. Car Bush est loin de faire l’unanimité dans ce bastion républicain. «  Je respecte cet homme parce que personne n’aurait voulu être à sa place lors de la tragédie du 11 septembre 2001, explique-t-elle. Mais depuis, il a manqué de diplomatie et, aujourd’hui, je ne voterais pas pour lui.  »

Pour l’instant, en ce mois de juillet, ce sont les vendanges dans les 23 vignobles du Texas Hill Country, la nouvelle Napa Valley des États-Unis, et les employés s’affairent à la récolte. Plus de la moitié d’entre eux sont mexicains, et l’immigration illégale fait l’objet de nombreuses discussions et frustre bien des personnes dans la région, où la communauté hispanique s’est rapidement accrue, comme dans tout le reste de l’État. Sans ces travailleurs, la plupart des vignobles seraient à court de main-d’œuvre. Mais le contexte économique précaire inquiète les gens de l’endroit, qui craignent de perdre leur gagne-pain au profit d’étrangers.

Pendant ma visite du vignoble, Tamara Wickel me montre fièrement la bouteille de cabernet servie à la Maison-Blanche lors de la visite du président russe, Vladimir Poutine, à George W. Bush. Mais le vin préféré des Bush est le Viognier, commandé à l’occasion du souper de départ de Karl Rove, conseiller principal du président, tant détesté. «  Ce vin est devenu populaire auprès de la population, mais on ne mentionne pas son origine  », me dit Tamara. Lorsque je lui demande si les Becker Vineyardsproduiront une cuvée spéciale pour souligner la fin du mandat du président, comme ils l’ont fait en d’autres occasions, sa réponse est catégorique  : «  Non.  » Le départ de W. ne sera pas pleuré en cette terre républicaine.

Los Gatos (Californie)

Debbie et Dan Ross ont choisi de s’établir à Los Gatos (les chats), une jolie petite ville de 36 000 habitants entourée de collines et dont le nom rappelle que des lynx occupaient la région au siècle dernier. Principalement habité par des artistes il y a 30 ans, ce coin paisible est aujourd’hui le lieu de résidence préféré des artisans de la Silicon Valley. Mais voilà que Dan et Debbie perdent leurs voisins. En raison des ravages causés par des températures extrêmes et de la crise immobilière, l’année a été difficile dans le sud de la Californie, et le couple, incapable de s’acquitter de ses obligations financières, a été forcé de vendre sa maison à perte. Dan, courtier immobilier le jour et percussionniste dans un groupe de blues le soir, est particulièrement préoccupé par cette situation.

La dégringolade immobilière, tout comme la conjoncture économique du pays, n’est guère rassurante. «  Nous voulons que nos deux enfants puissent aller à l’université, et les droits de scolarité sont exorbitants aux États-Unis. Il nous faudra amasser près de 200 000 dollars pour chacun d’eux d’ici 12 ans  », me confie Dan. Il met donc les bouchées doubles en cumulant deux boulots, et Debbie, qui s’était permis de rester à la maison pour s’occuper de leurs garçons de quatreet six ans, devra retourner enseigner le pilotage.

Les Ross suivent donc l’élection présidentielle avec passion, mais ils ont peu de discussions avec les gens de leur entourage. «  Nous vivons une récession et nous sommes en guerre. Pourtant, lorsque nous allons à la partie de soccer de notre fils, personne ne parle de rien, comme si tout allait bien  », dit Dan. Lui et sa femme s’étonnent aussi que la population n’ait pas davantage envie de se soulever et de descendre dans les rues pour manifester.

Tous deux ont besoin de savoir quelles solutions les candidats à la présidence apporteront pour sortir l’économie du marasme. Avec 9 trillions de dollars de dette et plus de 500 milliards de déficit, le pays doit carrément réévaluer ses priorités, pensent-ils. Dan, jusqu’à ce jour républicain, a pris une décision  : suivre Barack Obama. «  Il saura faire les bons changements  », espère-t-il.

Scranton (Pennsylvanie)

Bill Rosick, 50 ans, préfère qu’on l’appelle «  Dollar Bill  ». Ce n’est pas qu’il soit riche. Bien au contraire. Il travaille le jour dans un dépanneur et le soir comme chauffeur de taxi pour pouvoir payer le loyer de son petit studio dans la banlieue de Scranton, en Pennsylvanie. Qu’à cela ne tienne  ! Il a ainsi la chance de discuter avec les habitants de sa ville, où Hillary Clinton elle-même a été baptisée. Les Clinton sont d’ailleurs des habitués de la région  : l’été, ils passent du temps en famille à leur chalet de Winola, à 40 km de là. Les conversations glissent donc souvent vers la politique et Dollar Bill a justement une opinion sur tout.

Ses clients sont principalement des personnes âgées qui doivent se rendre à l’épicerie, à la pharmacie, chez le médecin ou à la banque. Le premier commentaire qu’il entend lorsqu’un passager monte dans son taxi concerne le prix de base indiqué sur son compteur  : de 2,57 $ en janvier, il a grimpé à 3,00 $ en mai et passera sans doute à 4,00 $ cet été. Une course qui coûtait une dizaine de dollars en coûtera bientôt près d’une douzaine. Une hausse considérable pour des gens qui gagnent peu. «  Mais le prix de l’essence n’arrête pas d’augmenter, il faut bien que j’adapte mon tarif  », se plaint Dollar. Pour des collectivités comme celle de Scranton, les hausses continues du prix de l’essence sont devenues un sérieux problème. «  Les distances sont grandes et s’il n’y a pas de transports en commun, vous devez prendre votre voiture pour vous déplacer. Les gens n’ont guère d’autre choix  », conclut-il.

Les habitants de Scranton sont également préoccupés par les coûts élevés des soins de santé. Quelque 47 millions d’Américains n’ont pas de régime d’assurance maladie. En Pennsylvanie, plus de 750 000 personnes vivent sans filet de sécurité sociale. Actuellement, l’accessibilité des soins de santé pour tous reste une promesse illusoire.

Il faut des changements, mais à Scranton, on ne croit pas aux contes de fées. Tout ce que la population souhaite, selon Dollar Bill, c’est que les choses changent pour le mieux, ou qu’au moins elles redeviennent comme avant, à l’époque de Bill Clinton.

Atlanta (Géorgie)

«  Être démocrate à New York était trop facile  », dit Mijha Butcher avec sérieux. Fervente démocrate, elle a quitté sa ville natale pour s’établir à Atlanta, dans l’État républicain de la Géorgie. Et pour mieux militer, la jeune femme de 31 ans, avocate de formation, s’est engagée dans l’organisation des jeunes démocrates d’Atlanta, qu’elle préside.

Au quartier général, des dizaines de bénévoles sont à l’œuvre. Ils organisent des house parties, de petites réunions chez des particuliers, où une vingtaine de jeunes discutent de leurs préoccupations et de l’avenir du pays. En sourdine, on entend la chanson «  Don’t Stop (Thinking About Tomorrow)  », de Fleetwood Mac.

Les primaires et les caucus qui se sont tenus dans les 50 États américains ont enregistré des taux records de participation chez les jeunes de 30 ans et moins. Au total, 50 millions d’entre eux seront en droit de voter aux élections de novembre. Encouragés par ces données, les jeunes ont pris d’assaut Internet et lancent des invitations à des pique-niques et à des concerts dans les parcs. Ils ont créé des séances de discussions, des mega-meetings dans Facebook et MySpace. Ils se sont même fabriqué des personnages dans Second Life pour s’assurer de ratisser le plus large possible.

Mijha souhaite que Barack Obama soit élu président en novembre, mais elle reste lucide. Les jeunes ont la réputation d’être apathiques et de ne pas se présenter aux urnes le jour du vote. «  Mais cette fois, dit-elle avec détermination, nous n’avons aucune excuse pour manquer à notre devoir de citoyen. L’enjeu est trop important.  »

La situation économique des jeunes sera moins reluisante que celle de leurs parents. Avec un pays dont l’endettement est incommensurable, ils ne s’attendent pas à toucher une pension de vieillesse et savent que les coûts des soins de santé augmenteront. Déjà, la recherche d’emplois sera plus difficile pour les diplômés de 2008, selon le site Careerbuilder.com. Seulement 58 % des employeurs prévoient embaucher de jeunes diplômés, alors que l’an dernier on en comptait 79 %. «  Aurons-nous encore un travail le mois prochain, aurons-nous les moyens d’acheter notre première maison et d’avoir des enfants, mais surtout, selon quelles valeurs les élèverons-nous  ?  » se demande Mijha, qui se marie dans moins de trois mois.

C’est cette dernière question qui pousse les jeunes à s’exprimer. Mijha considère que la prochaine élection va permettre aux États-Unis de revenir sur la bonne voie. «  Il faut dire au reste du monde  : “Nous sommes de retour  !”  » Fini l’arrogance, les ultimatums et la falsification de faits. Elle croit qu’il y a un besoin urgent pour le peuple américain de s’unir dans le but de surmonter les problèmes auxquels il fait face.

Mijha se souvient de la campagne présidentielle de 1992, lorsque Bill Clinton parlait d’espoir dans ses discours. La chanson de Fleetwood Mac lui revient en tête. C’est justement en pensant à demain qu’elle et des milliers de jeunes passent l’été à militer.

Denver (Colorado)

La beauté des Rocheuses du Colorado fait parfois oublier l’immense nuage de pollution suspendu au-dessus de Denver, la capitale. On estime que la moitié de cette pollution est le résultat de la circulation automobile. Pourtant, le Colorado est le quatrième État au pays où les gens utilisent le plus leur vélo pour se rendre au travail.

Amoureux du grand air, les Coloradiens se réfugient en montagne l’été. Mordus d’exercice, ils font de la bicyclette, du camping, du canot, du rafting ou de l’escalade. Le Colorado est aussi l’État dont la population compte le moins d’obèses de tous les États-Unis.

Dan Grunig ne fait pas exception. Passionné de cyclisme, il enfourche tous les jours son vélo et parcourt en moyenne plus de 400 km par semaine. «  J’ai toujours eu une bicyclette. Je me souviens que je devais faire sept kilomètres pour me rendre à l’école  », raconte-t-il. En ouvrant la porte du condo qu’il partage avec sa compagne, Suzanne, on constate à quel point le sport fait partie de sa vie. Pas un, pas deux, mais quatre vélos sont suspendus au mur de l’entrée.

Ce cycliste de longue date est aussi directeur de Bicycle Colorado, organisme sans but lucratif dont l’objectif est d’accroître l’accessibilité des routes de l’État aux cyclistes. «  Il y a trois raisons pour lesquelles il est important d’encourager l’utilisation du vélo  : améliorer notre état de santé, contribuer à la qualité de l’environnement et ménager nos infrastructures routières  », explique Dan. Il déplore le manque de planification du département des Transports et réclame l’ajout de pistes cyclables à chaque nouvelle route construite.

Adepte de l’exercice en montagne, Dan se prépare à la grande expédition qui se tient chaque été dans les Rocheuses, la Ride the Rockies. Plus de 2 000 personnes se joignent à l’aventure et parcourent 900 km en une semaine. Le trajet permet aux participants de prendre conscience de l’importance de protéger l’environnement.

En cet été électoral, des partisans des deux camps politiques brandiront leurs banderoles tout le long du parcours, tandis que la foule encouragera les participants. Le Colorado est un État baromètre cette année, et avec l’assemblée d’investiture du Parti démocrate, qui se tiendra dans la capitale, on s’attend à beaucoup d’activités politiques. Il ne serait même pas surprenant de voir Barack Obama faire un bout de chemin avec les participants. John McCain pourrait y être aussi, mais vu son âge et ses blessures de guerre, personne ne s’attend à ce qu’il enfourche sa bicyclette.

Brighton (Colorado)

Veronica sait bien qu’elle n’est pas la seule à se ronger les sangs. Des milliers de mères américaines vivent la même détresse qu’elle à l’idée que leur enfant en mission en Irak peut perdre la vie à tout moment. Une semaine à peine après le départ de son fils Shane, en avril, quatre soldats avaient été tués dans une embuscade. Elle avait dû attendre trois jours à la suite de la publication de la nouvelle dans les journaux avant que Shane puisse enfin lui faire savoir qu’il n’était pas du nombre. Ces jours-là, Veronica ne souhaite pas les revivre.

Shane n’avait que 14 ans en 2001, lorsque les tours du World Trade Center ont été détruites. Bien que l’administration Bush n’ait jamais réussi à prouver qu’il existait un lien entre al-Qaida et Saddam Hussein, il tenait à aller en Irak afin de contribuer à sécuriser son pays. Mais Veronica voit les choses autrement. «  Shane est trop jeune pour comprendre qu’il met sa vie en danger à cause d’une mauvaise décision de notre président. Je prie tous les jours pour qu’il revienne en un seul morceau, physiquement et psychologiquement.  »

Heureusement pour elle, sa belle-fille, Maegan, a quitté la base militaire de Camp Lejeune, en Caroline du Nord, afin de se rapprocher de la famille. Veronica est comblée par la présence de son petit-fils, Matthew, qui a 18 mois.«  Il ressemble à Shane lorsqu’il avait le même âge  », jure-t-elle.

Les appels de son fils rythment sa vie. Celui-ci se montre encourageant, même s’il ne cache pas que les affrontements se sont intensifiés là-bas. Depuis le début de la guerre, plus de 4 000 soldats sont tombés au combat et près de 30 000 autres ont été blessés. Sous la chaleur torride, les conditions sont précaires, et Shane ainsi que ses compagnons sont conscients du danger qui les entoure. «  Les moments de repos n’existent pas  », a-t-il confié à sa mère.

Veronica ne connaît pas davantage le repos. «  Tout ce que je peux faire, c’est me dire que tout va bien.  » Chaque fois qu’un soldat tombe là-bas, elle remercie le ciel que ce ne soit pas son fils. Mais elle a aussi une pensée pour la famille en deuil et se demande à quoi servent toutes ces vies sacrifiées.