Un fantasme nommé Zanzibar

La puissance évocatrice de son nom, synonyme de harems, d’eunuques et de princesses, a traversé les siècles. Avec son histoire riche et ses plages parfaites, Zanzibar a beaucoup à offrir au visiteur exigeant.

L’étranger qui débarque au port de Zanzibar, en Tanzanie, n’est pas immédiatement subjugué par l’odeur entêtante des épices, comme il l’aurait été à l’époque où cet archipel de l’océan Indien était le premier producteur de clous de girofle au monde. Non, de nos jours, il est abordé par des badauds qui l’accueillent en lançant, en swahili, des « Bienvenue au paradis! »

Ce n’est peut-être pas tout à fait le jardin d’Éden, mais Zanzibar lui ressemble drôlement, avec ses plages au sable aussi blanc que la neige, ses récifs de corail, ses poissons bariolés et ses palmiers aux troncs incurvés. La puissance évocatrice de son nom, synonyme de harems, d’eunuques et de princesses, a par ailleurs traversé les siècles. Encore aujourd’hui, Zanzibar fait rêver. Le nom viendrait du persan zang (pays) et de l’arabe barr (noir). Cet archipel, après le passage des Perses et des Portugais, des sultans d’Oman et des Arabes de Moscat, des Anglais et des Indiens, a accouché d’une civilisation métissée, la civilisation swahilie.

Les deux principales îles — Unguja (appelée abusivement Zanzibar) et Pemba — ne se contentent pas de dépayser le voyageur d’origine nordique. Elles entremêlent les continents et les siècles pour l’amener à changer d’air (facile) et d’ère (moins facile).

Pour s’en convaincre, il suffit de se perdre dans le dédale des petites rues de Stone Town, le centre historique de la ville de Zanzibar, capitale de l’archipel. On remarque d’abord les lourdes portes de bois de jaquier, savamment sculptées, qui barrent l’accès à des jardins où foisonnent parfois la lavande, le henné et l’aloès. Comme au 19e siècle, lorsque ces demeures hébergeaient les familles de riches commerçants, propriétaires des plantations.

Dansces venelles, assis sur des bancs, des hommes coiffés de chèches brodés d’or boivent du thé enjouant aux dames avec des capsules aplaties: Coke contre Fanta. Des charrettes chargées de litchis écarlates ou de poires — que les vendeurs pèlent sous vos yeux — sillonnent ce quartier historique, classé patrimoine mondial de l’Unesco. Des cordes à linge donnent un air d’authenticité à un décor qui sera bientôt trop touristique. Car ce sont bien les touristes, source importante de devises, qui prennent la relève du clou de girofle, de la noix de muscade et de la cardamome, qui ont fait la fortune de l’archipel aux 19e et 20e siècles.

Le promeneur tombe inévitablement sur l’Emerson & Green, jadis résidence d’un riche commerçant, aujourd’hui hôtel de charme, à l’angle de deux rues trop étroites pour porter un nom (du moins sur mon plan). En empruntant un vieil escalier en bois, on découvre qu’une petite terrasse a été aménagée sur le toit. Le visiteur, prié de se déchausser avant de se laisser choir sur les tapis, poufs et coussins, se voit proposer un gin tonic, comme à l’époque où les Britanniques croyaient que cette boisson contenant de la quinine les protégeait contre la malaria.

Comment décrire la vue? Alors que le soleil se couche, que la chaleur s’atténue enfin — Zanzibar est à 6° de l’Équateur —, une douce magie opère. Les clochers, minarets et temples hindous dominent un horizon qui ne s’en laisse pas imposer: sûrs de leur fait, les palais construits par les sultans bombent le torse. Les toitures rouillées, accablées par la moiteur, commencent à souffler. À l’heure où apparaît Vénus, alors que l’azur se décolore, la palette des gris rappelle non pas une photo en noir et blanc, mais une image plus ancienne, plus délavée: un daguerréotype. Sur la mer sépia voguent des boutres. Même si leurs voiles triangulaires sont bien bombées, ils semblent immobilisés, englués dans un lointain passé.

Zanzibar était, au 19e siècle, le point de rencontre de deux grandes puissances: l’Empire britannique et le sultanat d’Oman, un État du Golfe dont l’influence se faisait sentir sur toute la côte orientale de l’Afrique. Les signes de cette cohabitation sont partout. D’abord dans l’architecture. Un sultan a même déjà demandé à un ingénieur écossais de lui construire un palais, dont le style porte l’étrange nom de « victorien tropical », comme s’il s’était agi de faire revêtir un bikini à notre vieille reine. Le résultat est justement un peu burlesque.

La cathédrale anglicane, elle aussi du 19e siècle, a été construite dans un style arabe et gothique, sur l’emplacement même du marché aux esclaves, où 50 000 malheureux étaient vendus chaque année. L’autel est posé à l’endroit exact où se trouvait le poteau où les hommes et les femmes qui résistaient à leurs maîtres étaient fouettés. À partir de Zanzibar, des Arabes ont lancé des razzias jusqu’à l’intérieur du continent. C’est pourquoi un proverbe swahili dit que les tambours de Zanzibar font trembler l’Afrique. L’esclavage n’y a été aboli qu’en 1897.

La servitude a marqué les esprits, même après l’émancipation des captifs. Pas toujours facile d’imaginer la liberté. « À Zanzibar […], les esclaves eux-mêmes sont pour l’esclavage… », dit un personnage de Paradis, roman de l’écrivain zanzibarite Abdulrazak Gurnah (Le Serpent à plumes, 1999). La princesse Emily Ruete, qui, au 19e siècle, s’est exilée en Europe après avoir épousé un riche commerçant allemand, a de son côté brossé un tableau tout en nuances de la famille de son père, le sultan Said le Grand, et de sa concubine, originaire du Caucase, dans Mémoires d’une princesse arabe, la première autobiographie d’une femme arabe.

Stone Town pourrait faire penser à d’autres médinas, de Marrakech à Jérusalem. Mais il suffit d’observer les femmes pour constater qu’on n’est pas vraiment dans un pays arabe. Les Zanzibarites portent tantôt des tenues islamiques, qu’il s’agisse du hidjab ou d’un voile qui masque tout le visage sauf les yeux, tantôt des boubous à la mode africaine(le continent est à 35 km). Mais la plupart des femmes mêlent les deux tenues, et personne ne semble s’émouvoir à la vue d’un voile qui glisse de la tête et retombe sur l’épaule. Elles sont plus émancipées qu’il n’y paraît. La vaste majorité (88 %) des jeunes femmes (de 15 à 24 ans) savent lire et écrire. C’est mieux que les Tanzaniennes dans leur ensemble.

Les islamistes veillent tout de même au grain. Il fut un temps où l’archipel désignait une Miss Zanzibar, mais les concours de beauté sont désormais interdits. Les serveuses, qui proposent de la Kilimanjaro, la bière tanzanienne, viennent souvent du continent, où les musulmans sont minoritaires; les Zanzibarites les plus pieuses ne serviraient pas une boisson harum (péché)! De même, lorsqu’un employé de mon hôtel me fait remarquer que Freddie Mercury, l’ex-chanteur du groupe rock britannique Queen, mort du sida en 1991, est né tout près, il ajoute qu’il désapprouve l’homosexualité. Des intégristes musulmans ont d’ailleurs interdit, en 2006, la commémoration du 60e anniversaire de naissance de Mercury, né Farrokh Bulsara, parce qu’il avait « violé l’islam » (même s’il n’était pas musulman, mais zoroastrien). Si l’homosexualité est mal vue, l’archipel de Zanzibar passe pour tolérant, surtout par rapport à ceux qui, en Tanzanie continentale, courent le plus de risques, les albinos. Selon les croyances populaires, ces « blancs » sont considérés comme des porte-bonheur vivants. Tellement qu’on les assassine pour posséder une partie de leur corps. Afin d’échapper à ces crimes, beaucoup d’albinos se sont réfugiés à Zanzibar.

Malgré le poids de l’histoire et la pauvreté dans laquelle se trouve la population, Zanzibar vit à l’heure de la mondialisation. Même dans les coins les plus reculés, y compris sur les plages désertes, on peut se connecter à Internet sans fil pour microbloguer avec la planète entière. Zanzibar, société hybridée avant l’heure, y était peut-être prédisposé, compte tenu de ses origines multiples.

Certes, Zanzibar n’a pas su plaire à tout le monde. Le missionnaire et explorateur britannique David Livingstone, qui y a séjourné au 19e siècle et dont une maison un peu à l’abandon porte le nom, l’a surnommé « Stinkibar » (to stink signifie « puer », en anglais) en raison de la puanteur des ordures qui s’accumulaient sur la plage. De nos jours, ce qui pue un peu à Zanzibar, c’est la politique. Depuis les années 1990, des farces électorales sont organisées tous les cinq ans pour assurer la réélection du parti au pouvoir, le Chama Cha Mapinduzi (Rassemblement pour la révolution). Et tous les cinq ans, la police réprime violemment les manifestations de l’opposition.

Un autre explorateur, le journaliste américain Henry Morton Stanley, avait pour sa part une haute idée de Zanzibar, « la plus belle des perles océanes », où il s’était rendu en 1871. Lorsqu’on traîne dans le parc de Forodhani à la tombée de la nuit, alors que des lampes à pétrole éclairent les étals de fruits de mer préparés par des chefs coiffés de toques blanches, on est tenté de lui donner raison.

Michel Arseneault est l’auteur de Perdu en Afrique (Stanké).

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