Un labo nommé Lagos

D’un côté, l’enfer d’une ville étouffante où s’entassent 15 millions d’habitants. De l’autre, une cité moderne qui se construit à partir du chaos urbain. Derrière son désordre apparent, Lagos serait une ville modèle, voire futuriste, disent des urbanistes et des architectes occidentaux.

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Les embouteillages de Lagos sont célèbres dans toute l’Afrique. Ils peuvent durer des heures, matin et soir ! – Photo : Attilio Polo’s Fieldwork/Getty Images

Folle, extrême, Lagos avale ses visiteurs, étourdis par ses contrastes.

D’un côté, l’enfer urbain. Une ville qui s’étale en bord de mer, étouffante, polluée et embou­teillée, avec ses 15 millions d’habitants

De l’autre, une ville qui se modernise à vitesse grand V, à coups d’infrastructures et de nouveaux quartiers. Dont Eko Atlantic, avec des immeubles modernes, des palmiers, trois marinas, des parcs, des commerces… Cette presqu’île, qui s’étend sur neuf kilomètres carrés volés à l’Atlantique par un procédé de remblaiement, devrait compter 250 000 habitants à la fin des travaux, en 2015.

Eko Atlantic, financé par des investisseurs privés, est sans doute le chantier qui incarne le mieux la Lagos de demain. Mais la ville la plus peuplée d’Afrique (après Le Caire) reste une mosaï­que où se côtoient les extrêmes, des bidonvilles aux quartiers huppés surveillés par des hommes en armes.

Lagos est devenue, ces dernières années, un nouvel objet de curiosité pour des architectes et urbanistes occidentaux. Selon certains, derrière son désordre appa­rent, elle serait une ville modèle, voire futuriste, qui se construit à partir du chaos urbain !

Un demi-siècle d’indépendance — le Nigeria a été une colonie britannique jusqu’en 1960 — marqué par une succession de coups d’État militaires, une guerre civile et la corruption qui gangrène l’économie nigériane n’a fait qu’accentuer le fossé qui, à Lagos, sépare les nantis des plus pauvres. Les loyers dans les nouveaux quartiers sont inabordables pour la majorité. Des bidonvilles sont rasés sous prétexte d’insalubrité, plus vraisemblablement à cause de la spéculation immobilière. Pour les habitants expulsés, la vie à Lagos est un combat quotidien pour des rêves inaccessibles.

Cette ville délaissée par les autorités nigérianes après la création d’une nouvelle capitale, Abuja, en 1991, a longtemps traîné une mauvaise réputation. Ses artères délabrées étaient devenues le territoire de gangs de voyous, qui sévissaient à la nuit tombée, parfois même en plein jour. Un vrai coupe-gorge.

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Lagos se modernise à très grande vitesse, notamment avec la naissance d’Eko Atlantic. Un quartier littéralement sorti des eaux !

Dès le début des années 2000, les autorités ont voulu changer le visage de la mégapole. Le gouverneur Babatunde Fashola, élu en 2007, a poursuivi dans le même sens et présente désormais Lagos comme un exemple de développement urbain.

Lagos, où s’entassent plus de 15 000 habitants par kilomètre carré, est en fait un ensemble d’îles reliées entre elles par d’immenses ponts. Deux fois grande comme l’île de Montréal, la ville accueille chaque année des centaines de milliers de nouveaux arrivants. Originaires des régions rurales et d’autres pays africains, ils rejoignent la mégapole en quête d’une vie meilleure.

Le chaos de Lagos rebute, mais fascine aussi. « L’énergie que dégage la ville est extraordinaire », observe l’Anglo-Nigérian Giles Omezi, chercheur au centre de recherche Bukka et directeur du cabinet d’architectes Laterite, à Londres. « C’est le lieu de tous les rêves, où chacun se dit qu’il y a une occasion à saisir. Bien sûr, la vie n’y est pas facile, mais elle ne l’est pas non plus à Londres ou à New York. »

Comme tous les matins, sur le Third Mainland Bridge — pont d’environ 12 km reliant le centre de Lagos au continent —, des milliers de véhicules avancent au pas, dans un concert de klaxons et un nuage de gaz d’échappement. Calée sur la banquette arrière d’un minibus déglingué, je suis plongée dans un des célè­bres « go-slows » de la capitale économique du Nigeria.

Les embouteillages de Lagos sont célèbres dans toute l’Afri­que. Ils peuvent durer des heures, matin et soir. Preuve que l’on peut tirer parti de tout, ils sont devenus un intense lieu d’acti­vités. Des gamins lavent les parebrises, des vendeurs circulent entre les voitures pour proposer chargeurs de portables, piles électriques, casquettes, savons, livres, et nourriture en tout genre.

Devant la pénurie d’emplois dont souffre la population en croissance perpétuelle, Lagos est devenue le monde de la débrouille. Chacun y a plus ou moins son petit business, même s’il rapporte une misère. Les Lagotiens survivent comme ils peuvent, s’accrochant souvent à deux ou trois jobs.

L’approvisionnement en énergie et en eau, les égouts, les transports et le logement ont souffert du développement anarchique de la ville. Mais depuis quelques années, les égouts à ciel ouvert ont été curés, les ponts nettoyés des ordures qui les bordaient, des espaces verts ont vu le jour, la criminalité a considérablement diminué. La ville se refait une beauté et ses habitants recommencent à l’aimer. « Il y a eu d’énormes progrès, constate Kayode Aboyeji, journaliste au quotidien Daily Newswatch. Lagos n’est plus la ville sale et dangereuse d’il y a quelques années. » D’une attitude un peu fataliste, les Lagotiens sont passés à une dynamique où ils prennent conscience qu’un changement est possible, ajoute le journaliste.

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Victoria Island étale sa modernité. – Photo : Christopher Koehler/Getty Images

Les plans modernes de développement de certains quartiers progressent lentement mais sûrement, dit le commissaire Oluwatoyin Ayinde. « Il s’agit de créer une économie locale de proximité à l’échelle de chacun de ces quartiers, pour limiter les déplacements plus lointains. Il reste du travail, mais dans un an, la ville aura encore beaucoup changé. »

Les minibus aux parechocs rongés jusqu’à l’os et aux flancs cabossés, ainsi que les « okadas », ces motos-taxis au guidon scié pour qu’elles puissent mieux se faufiler à toute allure entre les véhicules, sont toujours omniprésents. Mais ils ne sont désormais plus les seuls moyens de transport : le service rapide par bus, apparu en 2008, est un succès.

Les passagers plébiscitent ces bus rouges ou bleus qui défilent régulièrement sur une voie réservée aux heures de pointe. « Avant, je mettais près de deux heures pour me rendre au travail ; aujourd’hui, je n’en ai plus que pour 45 minutes », dit Elizabeth Olatunde, dans la quarantaine, qui est vendeuse dans un centre commercial. « Les chauffeurs conduisent prudemment, c’est plus confortable, et cela me coûte même un peu moins cher qu’avant. »

Une ligne de train express urbain, actuellement en cons­truction par une entreprise chinoise, devrait également desservir l’ouest de Lagos à partir de 2015.

Le marché d’Oluwele, l’un des plus grands de la ville, a fait l’objet d’un réaménagement. Pour remplacer le millier de boutiques bringuebalantes, on a construit un premier marché couvert à étages, en briques. Un autre devrait l’être prochainement. Les commerçants se disent plutôt satisfaits. « Je paie 400 000 nairas [NDLR : environ 2 500 dollars] par an. C’est 10 fois plus cher que lorsque nous avions une échoppe dans la rue, mais l’endroit est nettement plus propre, les clients se sentent plus à l’aise et donc achètent plus », témoigne Onyeka Okoye, dans la mi-vingtaine, qui loue une petite boutique d’environ deux mètres sur trois, fermée par une porte métallique, pour y vendre des jeans.

L’approvisionnement en électricité, par contre, est toujours un vrai problème. Malgré sa richesse en pétrole et en gaz, le Nigeria produit moins de 4 500 mégawatts pour tout le pays (7,5 fois moins que l’Afrique du Sud). La mégapole résonne du bruit permanent des géné­ratrices et les coupures de courant y sont quotidiennes. Face à ces dernières, les Lagotiens gardent leur sens de l’humour : ils disent que l’acronyme de la compagnie d’électricité, NEPA (devenue Power Holding Company of Nigeria), correspond à « Never Expect Power Always » (n’espérez pas un courant permanent).

Lagos s’améliore, reconnaît Maswell Igboeli, qui loue des parasols sur une plage vouée à disparaître pour faire place à Eko Atlantic. « Mais la vie est chère. Avec ce que je gagne, je peux nourrir mes deux enfants, mais pas les envoyer dans une école privée ni même payer les frais d’hôpital si l’un d’eux est malade. »

Lagos se modernise, mais elle ne cesse d’être une jungle urbaine où naissent — et parfois se réali­sent — les espoirs les plus fous.

* * *

Lagos joue ses cartes

Le célèbre jeu Monopoly rend bien les contrastes de Lagos dans sa toute première édition spéciale consacrée à une ville africaine. La propriété la plus chère, dans ce jeu lancé en décembre dernier, s’appelle Banana Island, une île artificielle qui abrite les grandes fortunes du pays. La plus abordable est Makoko, un bidonville flottant surnommé « la petite Venise » de Lagos. Même les cartes Chance ont une couleur locale : un joueur peut se voir imposer une visite en psychiatrie pour mauvaise conduite automobile ayant empiré un des célèbres embouteillages lagotiens.

Parmi les promoteurs d’Eko Atlantic se trouvent de très nombreuses banques. Elles auront investi des milliards d’ici 2020.

Les embouteillages de Lagos sont célèbres dans toute l’Afrique. Ils peuvent durer des heures, matin et soir ! N’empêche, la ville se modernise à très grande vitesse, notamment avec la naissance d’Eko Atlantic. Un quartier littéralement sorti des eaux !

Quand le virus Ebola frappe

Un climat de peur et de méfiance affaiblit la capitale économique du Nigeria.

Dans les marchés et les magasins, beaucoup de vendeurs portent un masque et des gants. Les commerçants de viande de brousse (chauve-souris, antilope, porc-épic), d’ordinaire très prisée, font aussi de mauvaises affaires, les animaux sauvages étant susceptibles d’être porteurs du virus. Dans les transports en commun, chacun garde ses distances par rapport aux autres passagers. Et les prostituées ont deux fois moins de clients qu’à l’habitude.

La fièvre hémorragique se transmet par les sécrétions corporelles, notamment la salive et la sueur. « Beaucoup de clients ont peur de venir nous voir, de crainte d’être contaminés », a expliqué Kate, prostituée de 25 ans, à l’Agence France-Presse.

Le premier cas d’Ebola a été signalé au Nigeria le 20 juillet. Un fonctionnaire malade se trouvait à bord d’un avion en provenance de Monrovia, capitale du Liberia ; il a été hospitalisé dès son arrivée à Lagos et est mort cinq jours plus tard, non sans avoir infecté des membres du personnel médical.

Les autorités sanitaires locales ont immédiatement imposé l’isolement à quiconque présentait des symptômes. Le gouvernement diffuse aussi toutes les heures des capsules d’information à la télévision et à la radio et a reporté la rentrée scolaire à la mi-octobre.

Cette réaction rapide explique probablement que la mégapole ait jusqu’à maintenant réussi à contenir l’épidémie, estime l’Organisation mondiale de la santé.

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Guy Deshaies, un ancien de l’Actualité, avait fait une escale mémorable à Lagos. Un véritable enfer.
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