Un médecin contre la barbarie

Prix Nobel de la paix 2018, le Dr Denis Mukwege mène une croisade mondiale pour que cesse le recours au viol comme arme de guerre. Il s’est d’ailleurs récemment associé à l’Université de Montréal pour venir en aide aux femmes victimes de ce fléau en République démocratique du Congo.

Photo : Colin Delfosse / HCR

C’était quelques jours après l’ouverture de l’hôpital, dans la région montagneuse du Kivu, en République démocratique du Congo (RDC), il y a 20 ans. Des infirmières trouvent à moins de 500 m de l’établissement une femme dans un état pitoyable. Le Dr Denis Mukwege constate qu’elle a été violée et que ses organes génitaux ont été mutilés. Son personnel et lui croient que l’agression est l’œuvre d’un « dérangé mental », vu la gravité des blessures. Les jours passent et ils reçoivent d’autres femmes, dans un état tout aussi lamentable.

Le viol, s’aperçoivent-ils, est devenu dans leur région une « arme de guerre », visant à humilier les vaincus et à détruire le tissu social d’un village.

Malgré la fin de la deuxième guerre du Congo, en 2003, le pays est toujours le théâtre de conflits armés. La région du Kivu, où se sont enfuis des milliers de réfugiés rwandais après le génocide de 1994, est particulièrement touchée. Et le viol, dit le Dr Mukwege, y est encore une arme de guerre « pour accéder aux ressources minières et au pouvoir ».

Le Dr Mukwege, 64 ans, dénonce sur toutes les tribunes du monde cette pratique horrible qui sévit dans bien des conflits armés. Pendant ce temps, l’État congolais fait la sourde oreille. Malgré les menaces de mort dont il a fait l’objet et l’attentat dont il a été la cible en 2012, le médecin continue de soigner ses patientes et de se battre contre l’impunité des agresseurs dans son pays. En 2010, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme publiait le rapport du Projet Mapping, un document de 580 pages recensant 617 crimes de guerre et crimes contre l’humanité en RDC pendant la décennie 1993-2003. À ce jour, rien n’a été fait, déplore le Dr Mukwege.

Le prix Nobel de la paix qu’il a reçu en 2018 lui a permis, de son propre aveu, de « faire sortir de l’ombre » le conflit sanglant qui sévit dans sa région natale. En juin dernier, l’Université de Montréal lui a décerné un doctorat honorifique tout en instaurant, grâce à Marie Hatem, professeure à l’École de santé publique, une collaboration avec sa fondation. Des chercheurs de cinq facultés de l’Université (médecine, sciences infirmières, droit, arts et sciences, santé publique) pourront ainsi mener des échanges et des projets de recherche et de formation à Montréal ou à l’hôpital de Panzi.

L’actualité s’est entretenu avec Denis Mukwege lors de son passage à Montréal.

* * *

Dans quel contexte exercez-vous comme obstétricien-gynécologue ?

En 20 ans, j’ai soigné plus de 96 000 femmes victimes de violence sexuelle. Certaines ont été violées plus de 10 fois. Nous recevons parfois des enfants, voire des bébés violés. Ma patiente la plus âgée avait plus de 80 ans. Ce sont souvent des viols collectifs, qui ont lieu en public. On oblige les maris et les enfants à assister à ces séances barbares. Ces femmes font quasi infailliblement l’objet d’une mutilation après le viol avec des objets brûlants ou des armes à feu. Certaines sont enterrées vivantes par l’armée. Voilà la réalité à laquelle mon équipe et moi faisons face.

Il faut bien comprendre que ces atrocités ne sont pas dues à des facteurs culturels. La propagation de ces pratiques un peu partout sur la planète nous montre qu’aucune société n’est à l’abri d’une spirale de violence.

Dans un contexte de guerre, le viol vise à détruire le tissu social d’un village, dites-vous…

Une femme violée est généralement rejetée par sa collectivité. Elle devient un paria. En ce sens, nous travaillons beaucoup en vue de changer les mœurs et les coutumes, pour que les gens rejettent le bourreau et non la victime. De plus, la victime elle-même n’arrive plus à se percevoir comme mère, comme épouse, puisque la majorité des femmes violées ne pourront plus jamais concevoir d’enfants. Ces femmes sont donc plongées dans une profonde crise d’identité. Bien souvent, elles quittent le village. Celles qui sont enceintes mettent au monde ce qu’on appelle des « enfants-serpents » dans un autre village, où elles tentent de refaire leur vie, jusqu’à ce qu’on découvre leur secret.

Les maris de ces femmes quittent aussi leur village. Fréquemment atteints de troubles psychologiques après l’agression, bon nombre d’entre eux ne se considèrent plus comme des hommes à part entière.

C’est une réalité intenable qu’il faut dénoncer par tous les moyens. C’est pourquoi j’incite tous les Canadiens à faire pression sur l’Organisation des Nations unies pour qu’elle applique les sanctions contre le gouvernement de mon pays, conformément à ce que recommande le rapport du Projet Mapping.

Ces atrocités ne sont pas dues à des facteurs culturels. La propagation de ces pratiques un peu partout sur la planète nous montre qu’aucune société n’est à l’abri d’une spirale de violence

Comment décririez-vous la situation politique actuelle de la RDC ? 

La région que j’habite vit des massacres depuis cinq ans. Des atrocités sont commises, dont des viols. Le gouvernement condamne certains violeurs, mais ils sont libérés rapidement ou ne vont pas du tout en prison. C’est de la poudre aux yeux. Ces bourreaux bénéficient d’une impunité totale.

Il faut aussi rappeler que le conflit dans l’est du pays est dû en grande partie aux minerais très convoités qu’on y trouve, comme le coltan, dont on se sert pour fabriquer des cellulaires, des ordinateurs portables, des consoles de jeu et des voitures électriques. Actuellement, ce marché n’est pas suffisamment réglementé, c’est le far west. Trop d’entreprises corrompues ou illégales mènent le jeu. Les mineurs travaillent dans des conditions épouvantables d’insalubrité. Des enfants sont exploités. En ce sens, bien qu’elle soit imparfaite, la loi américaine Dodd-Frank [NDLR : adoptée en 2010], qui interdit aux multinationales de s’approvisionner avec des minerais extraits dans des régions en conflit, est un pas dans la bonne direction. La même chose peut être dite de la loi européenne qui entrera en vigueur en 2021. Pour mettre fin à la corruption et à l’exploitation sauvage, j’invite les multinationales à venir s’installer dans le pays.

Joseph Kabila [NDLR : président de la République démocratique du Congo jusqu’en janvier 2019] ne voulait jamais entendre parler de la question du viol comme arme de guerre. J’ai essayé par tous les moyens de simplement l’amener à saluer des victimes de violence sexuelle, mais il a toujours refusé. Il n’est venu à mon hôpital que pour visiter les victimes, majoritairement masculines, d’un incendie. J’attends de voir comment le nouveau président, Félix Tshisekedi, agira.

À cette situation difficile s’ajoute une épidémie du virus Ebola dans la région…

Effectivement. En neuf mois, plus de 3 000 personnes ont été atteintes. Étant donné le conflit armé qui y sévit, la région a été abandonnée par les autorités. Si bien que la population, qui se méfie du gouvernement, ne prend pas au sérieux les avertissements des autorités publiques. Certains citoyens croient que la maladie a été créée de toutes pièces. Ces croyances nous compliquent beaucoup la vie, nous qui intervenons dans les hôpitaux.

Parfois, quand je vois ces femmes arriver à l’hôpital, je me dis : avec celle-ci, c’est fini, il n’y a pas d’avenir. Mais même avec un handicap, elles sont capables d’entreprendre des choses impressionnantes.

Vous insistez beaucoup sur le travail éducatif à mener en amont. Pourquoi ?

Avec le temps, nous nous sommes aperçus, mon équipe et moi, que soigner était insuffisant. Il fallait mener en parallèle un travail supplémentaire : déconstruire les genres. Trop souvent, on insiste pour que les garçons soient forts et agressifs. Il faut revoir la façon dont on les élève. Et ne pas oublier que les femmes comme les hommes impriment cette masculinité associée à des valeurs de force, de courage et de virilité. Il faut donc agir à partir du berceau pour arriver à une égalité de genre.

Photo : Amélie Philbert / Université de Montréal

L’Université de Montréal vous a décerné un doctorat honorifique en mai, et vous êtes devenu parrain de Hygeia, un groupe de recherche en santé publique de cette même université qui se penche sur la santé des femmes, notamment en Afrique francophone. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

D’abord, cela permet de mettre en exergue le combat que nous menons contre la violence sexuelle, notamment en République démocratique du Congo. C’est une occasion de mettre en lumière un problème dont beaucoup de Canadiens n’entendront peut-être jamais parler : le viol comme arme de guerre.

À long terme, cette collaboration nous permettra de relever un de nos principaux défis : l’insuffisance des ressources humaines. Elle nous aidera à parfaire le modèle holistique de prise en charge que nous avons mis en place à l’hôpital de Panzi, c’est-à-dire une prise en charge complète d’une victime de viol, à laquelle nous offrons un appui médical, psychologique, social, juridique et économique. En bref, elle trouve tous les services nécessaires pour recommencer sa vie, dans un guichet unique. Ce modèle ambitieux a absolument besoin de l’expertise d’une grande université francophone, comme l’Université de Montréal. Les spécialistes en santé publique, les anthropologues, les juristes et les économistes québécois vont nous aider à mieux comprendre ce que nous vivons et à apporter un meilleur soutien aux patientes.

Vous devez affronter au quotidien une réalité très dure. Comment faites-vous pour garder espoir ?

Parfois, quand je vois ces femmes arriver à l’hôpital, je me dis : avec celle-ci, c’est fini, il n’y a pas d’avenir. Mais même avec un handicap, elles sont capables d’entreprendre des choses impressionnantes. Certaines d’entre elles deviennent avocates pour défendre les autres femmes. D’autres, anesthésistes. Quand vous les questionnez sur leur parcours, elles vous répondent : « J’ai tellement souffert que je ne souhaite à personne de vivre la même chose que moi. » Ce type de réponse m’inspire. Je constate, du moins dans mon pays, que les femmes, à la suite d’un traumatisme, tendent moins vers l’isolement et l’agressivité que les hommes. Je me dis que ces femmes sont un modèle pour nous tous.

Enfin, puisque je suis un homme de foi, ma vie est guidée par un principe chrétien : aime ton prochain comme toi-même. Je suis imparfait, je ne suis pas capable d’aimer l’autre comme moi-même. Il ne me reste donc plus qu’à tendre vers cet idéal. Voilà où je puise mes forces.

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1 commentaire
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Merci pour cette interview ! Plasticienne française, j’ai dédie mon oeuvre « Noli me tangere » à Nadia Murad et Denis Mukwege, Prix Nobel de la Paix 2018. Une oeuvre pudique sur l’inviolabilité du corps de la femme : https://1011-art.blogspot.fr/p/noli-me-tangere.html

Elle fait écho à une série sur les mutilations sexuelles intitulée « Infibulation ». Quand l’art permet de parler de la barbarie des Mutilations Génitales Féminines.
A découvrir : https://1011-art.blogspot.fr/p/blog-page.html