Un nouveau modèle californien ?

Deux femmes d’affaires ayant fait fortune dans l’univers de la techno partent à la conquête du pouvoir en Californie, l’une pour le poste de gouverneure, l’autre comme sénatrice.

Un nouveau modèle californien ?
Photos : R. Beck/AFP/Getty et C. Park/AP/PC

En ce matin de septembre, à City of Industry (secteur industriel de la banlieue éloignée de Los Angeles), quelque 150 ouvriers d’une fabrique de rivets délaissent momentanément leurs machines pour venir entendre la candidate au poste de gouverneure de l’État à l’élection du 2 novembre prochain. Sur deux banderoles faisant face aux caméras de télé, on peut lire « Meg’s Plan for Jobs » (le programme de Meg pour l’emploi). Et voilà la grande « Meg » qui arrive d’un pas chaloupé, vêtue d’un tailleur-pantalon strict : Margaret Whitman, ex-PDG du site Internet de vente aux enchères eBay pendant 10 ans. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne se gêne pas pour le rappeler ! « Quand j’étais à eBay, nous avons créé des milliers d’emplois », « Quand je dirigeais eBay, nous avons permis à plein de petites entreprises d’être créées et de se développer », etc. Le refrain, rodé, passe bien auprès des ouvriers attentifs de l’usine Allfast.

Deux femmes ayant dirigé des multinationales de la techno se sont lancées à la conquête politique de la Californie cet automne. Toutes deux sont républicaines. Meg Whitman, dans la cinquantaine, ambitionne d’occuper le siège d’Arnold Schwarzenegger, que la loi américaine empêche de briguer un troisième mandat consécutif. L’autre, Carly Fiorina, elle aussi quinquagénaire, PDG de Hewlett-Packard pendant six ans, veut chasser de son siège la sénatrice démocrate Barbara Boxer.

Les 37 millions d’habitants de l’État le plus peuplé et le moins anglophone des États-Unis en remettront-ils les clés à une gouverneure qui propose de redresser les finances de l’État comme s’il s’agissait d’une multinationale ?

Devant les ouvriers, Meg Whitman revient toujours au chômage et à sa promesse de « créer plus de deux millions d’emplois dans le secteur privé ». Comment ? Elle ne le dit pas. Mais le message passe. « On va voter pour elle, car elle va faire baisser le chômage en Californie », disent Steve et Murillo, deux ouvriers de l’usine Allfast.

Avec 12 % de chômage, la création d’emplois est la priorité, confirme Sarah Pompei, porte-parole de la candidate républicaine. Quant aux grandes questions qui traversent la société californienne (et la campagne électorale), comme l’immigration, le mariage homosexuel ou la légalisation du can­nabis, Sarah Pompei règle vite le sujet : « Il y a 45 pages là-dessus dans notre site Internet. »

La Californie, si elle était un État indépendant, serait la huitième économie mondiale. Ses atouts sont considérables : les technologies de pointe, les nouvelles énergies, l’agriculture, l’industrie du divertissement. « Pourtant, la Californie doit faire face à un endettement record », dit Steven Hill, politologue et ex-directeur de recherche à la New America Foundation, un groupe de réflexion non partisan. Le système politique est bloqué, ajoute-t-il. La Constitution de l’État stipule que les deux tiers des élus doivent approuver le budget pour qu’il soit adopté : pour la troisième année consécutive, les fonds ont été dégagés dans l’acrimonie et la controverse.

Meg Whitman tire à boulets rouges sur l’establishment et la « bureaucratie ». Un discours conservateur classique mais difficile à tenir, étant donné que le gouverneur sortant, en poste depuis 2003, vient du même parti. Et qu’il avait promis la même chose. « Oui, mais Arnold Schwarzenegger n’avait pas l’expérience de gestion d’une grande organisation », lâche Meg Whitman, qui pour sa part a dirigé eBay de 1998 à 2008.

Dans les sondages, Whitman est pour l’instant légèrement en retard sur son principal adversaire, Jerry Brown, 72 ans, qui fut gouverneur de la Californie de 1975 à 1983 – et est le fils de Pat Brown, gouverneur de 1959 à 1967.

Jerry Brown a été maire d’Oakland pendant deux mandats, puis est devenu ministre de la Justice de l’État, poste qu’il occupe toujours. Bref, l’homme est qualifié et jouit d’une bonne notoriété auprès des électeurs californiens. Trop ? Certains observateurs estiment que son manque de visibilité dans la campagne est causé, notamment, par une confiance excessive. D’autres suggèrent qu’il ne trouve pas sa voix face à une femme.

Sa rivale est novice en politique et a admis ne pas avoir voté depuis 28 ans ! Mais la notoriété de Meg Whitman pourrait croître. « Whitman, qui est milliardaire, a dépensé plus de 20 millions de dol­lars rien que pendant les préliminaires, dit le politologue Steven Hill. Elle s’est payé cinq fois plus de messages publicitaires télé que Brown. » D’ailleurs, la répu­blicaine utilise sa richesse personnelle comme argument politique. « Ma cam­pa­gne est financée par mon argent à moi et celui de quelques donateurs. Je ne devrai rien à personne, si ce n’est aux élec­teurs », lâche-t-elle sous les applaudissements des employés de la fabrique de rivets.

Aux yeux de nombreux observateurs, Brown et Whitman ne convainquent guère. « C’est loin d’être l’élection rêvée, ironise Steven Hill. Ces deux candidats sont tout sauf excitants. D’un côté, vous avez Brown, qui a le même âge que Reagan quand il a commencé à ne plus rien comprendre, et de l’autre, Whitman, qui parle de gérer un État de 37 millions d’habi­tants comme une société Internet. »

L’expérience d’une grande entreprise, c’est aussi ce que propose Carly Fiorina pour évincer la démocrate Barbara Boxer de son siège au Sénat.

Carly Fiorina, cheveux courts gris et style vestimentaire classique, présente des ressemblances troublantes avec Meg Whitman. Elle a été PDG de Hewlett-Packard de 1999 à 2005, puis membre du conseil d’administration de différentes entreprises. En 2008, elle se joignait à l’équipe de campagne de John McCain dans la course à la présidence. Surtout, elle tape fort, tout comme Whitman, sur son adversaire, une démocrate « libérale » (à gauche, dans la terminologie politique américaine) et « qui ne fait rien ».

Comme dans une caricature de « combat de femmes », la républicaine s’est même moquée à la télévision de la coiffure de la sénatrice Barbara Boxer, croyant que son micro était éteint. Elle n’a pas jugé bon de s’excuser par la suite.

« Cette élection est cruciale, dit Steven Hill. Elle fait partie des votes qui définiront la majorité au Sénat, compte tenu de cette fameuse règle des 60 voix nécessaires sur les 100. » (En deçà de 60 voix de majorité, chaque sénateur de l’opposition a le droit de prendre la parole sans limitation de temps pour torpiller un projet de loi. On a ainsi déjà vu des sénateurs lire la Bible pendant des heures !) « Si Barbara Boxer perd, Barack Obama aura du mal à s’appuyer sur une majorité solide », dit le politologue.

Le 2 novembre prochain, la Californie sera-t-elle dirigée en entier par des femmes ?