Un rêve nommé Brésil

Sous son règne, 30 millions de Brésiliens ont quitté la misère et monté dans l’ascenseur social. Huit ans après son élection, le charismatique Lula laisse la barre d’un pays qui entend briller sur la scène mondiale. Son successeur sera-t-il à la hauteur ?

Un rêve nommé Brésil
Photo : iStockphoto

Il pleut des cordes sur Rio de Janeiro, mais ça n’empêche pas les clients d’affluer au centre commercial Nova América. Beau temps, mauvais temps, 50 000 personnes envahissent chaque jour les centaines de commerces de ce complexe aménagé dans une ancienne usine de vêtements d’un quartier ouvrier.

« Le magasinage est devenu une obsession nationale ici », dit Mariana Carvalho, qui tente en vain de dénicher une place dans l’immense stationnement. « Les Cariocas [les habitants de Rio] sont reconnus pour leur joie de vivre et leur sens de la fête, mais comme tous les Brésiliens, ce sont aussi de grands consommateurs. »

Cette élégante et riche femme d’affaires dans la quarantaine ne s’en plaindra pas. Après tout, le Nova América appartient à sa famille… Il fait aussi partie du patrimoine des Québécois, par l’intermédiaire d’Ivanhoe Cambridge, branche immobilière de la Caisse de dépôt et placement du Québec et partenaire financier des Carvalho. « Au Brésil, c’est le Boxing Day tous les jours », se réjouit Claude Sirois, vice-président d’Ivanhoe.

Merci, Lula ? Depuis sa première élection, en 2002, plus de 30 millions de Brésiliens (15 % de la population) sont sortis de la misère et de l’économie informelle. « C’est la principale réalisation de Luiz Inácio Lula da Silva : il a contribué à créer une nouvelle classe de consommateurs qui agrandit le marché intérieur », dit le politologue Fidel Pérez Flores, de l’Obser­vatoire politique sud-américain.

À la veille des élections présidentielles, le 3 octobre, le très populaire Lula (75 % d’appuis) – que la Constitution brésilienne empêche de se représenter pour un troisième mandat – vante sans relâche ses efforts pour faire monter les Brésiliens dans « l’ascenseur social », comme il l’a lui-même fait en passant de cireur de chaussures à chef syndical, puis à chef d’État. Il espère ainsi favoriser l’élection de son ancienne directrice de cabinet, Dilma Rousseff, candidate du Parti des travailleurs.

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Le Brésil en chiffres

Population
199 millions d’habitants (5e rang mondial)

Superficie
8 547 404 km2 (5e rang mondial)

PIB total
1 575 milliards de dollars  (8e rang mondial)

PIB par habitant
8 205 dollars (2008)

Principaux partenaires économiques
États-Unis, Argentine, Chine

Espérance de vie
femmes, 76 ans ; hommes, 69 ans

(Sources : Banque mondiale, ONU)

Dans une publicité diffusée à la télévision et dans Internet, le Parti des travailleurs se positionne comme le porte-parole des pauvres dans ce pays encore hautement inégalitaire. « Aux riches l’université, la viande rouge et les voitures de luxe ; aux pauvres l’insécurité et la violence ! » lance un représentant du parti. « Aux yeux de nos rivaux, seuls les riches ont le droit d’être heureux », poursuit-il, avant de rappeler les réalisations du gouvernement Lula, comme le programme Bolsa Família (bourse famille), qui verse des allocations à plus de 12,5 millions de familles démunies, à une seule condition : qu’elles envoient leurs enfants à l’école.

« Lula a aussi fourni l’électricité et l’eau potable à des millions de gens qui n’en avaient pas », dit Elizabeth Farias da Silva, professeure de sociologie à l’Université fédérale de Santa Catarina. « Pour une fois, le Brésil a un président qui n’est pas seulement au service de l’élite, mais aussi des travailleurs. En ce sens, c’est un révolutionnaire. »

 

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Inácio Lula da Silva.
Photo : Gustavo Miranda / Globo / Getty Images

 

Pour la première fois de l’histoire du pays, plus de la moitié de la population – soit près de 100 millions de personnes – appartient désormais à la classe moyenne, surnommée « classe C » par les chercheurs et l’État. (Les classes A et B représentent l’élite économique et la classe moyenne aisée, tandis que les classes D et E désignent les populations pauvres ou miséreuses, comme celles des bidonvilles.)

Le Nova América, dans la Zona Norte de Rio, a justement été construit pour répondre aux besoins des gens de la classe C, dont le revenu oscille entre 750 et 1 250 réaux (447 et 745 dollars) par mois. Réputé pour sa « rue Rio », une enfilade de pubs et de restaurants à l’archi­tecture inspirée du vieux Rio qui se remplissent à craquer en soirée (surtout les soirs de matchs de football), ce centre commercial d’une superficie de 80 000 m2 ne suffit plus à la demande. « On ne savait pas, quand on l’a relancé, en 2002, que la classe C allait exploser », dit Mariana Carvalho.

Rénové à plusieurs reprises, le Nova América doit s’adapter à une clientèle de plus en plus exigeante. Ses propriétaires ont récemment aménagé des aires destinées aux mères afin qu’elles puissent allaiter leurs bébés ou chauffer les biberons dans des micro-ondes, et ils fournissent gratuitement une soixantaine de poussettes – un luxe qu’on retrouve rarement dans les centres commerciaux canadiens.

« Les gens achètent pour avoir un statut social, dit Mariana Carvalho. Ils veulent pouvoir dire, par exemple : « J’ai des Nike. » L’économie rend leur rêve possible. C’est un miroir de l’évolution du Brésil ces dernières années. »

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Évolution du PIB réel

Sous la présidence de Lula (inflation déduite)

2002 : + 2,7 %

2003 : + 1,1 %

2004 : + 5,6 %

2005 : + 3,2 %

2006 : + 4,0 %

2007 : + 6,1 %

2008 : + 5,1 %

2009 : – 0,2 %

2010 (prévision) : + 7,1 %

(Source: Fonds monétaire international, Perspectives de l’économie mondiale, mise à jour de juillet 2010)

L’augmentation du pouvoir d’achat des Brésiliens repose en partie sur un autre facteur : la démocratisation du crédit à la consommation, longtemps réservé aux plus riches.

Dans les centres commerciaux, la plupart des commerces offrent d’étaler les paiements – on peut ainsi s’acheter une perceuse ou une cravate en faisant 12 versements… Il faut toutefois en payer le prix. Lors de mon passage, la populaire chaîne de magasins d’appareils électroniques et électroménagers Casas Bahia offrait une laveuse à 599 réaux (359 dollars)… ou à 49,85 réaux (30 dollars) par mois pendant 20 mois. Soit à un taux d’intérêt de 88,62 % ! « À ce prix, une femme de ménage touchant le salaire minimum mensuel de 543 réaux (325 dollars) n’aurait jamais acheté, dit Mariana Carvalho. Mais à 49,85 réaux par mois ? C’est possible. »

Cette frénésie de consommation explique en bonne partie la force de l’économie du pays, qui devrait bondir de 7 % cette année, après avoir à peine souffert l’an dernier, en pleine crise économique mondiale. Encore merci, Lula ?

Selon Patricia Galindo da Fonseca, professeure de droit à Rio de Janeiro, l’ancien chef syndical ne mérite pas tous les éloges qui pleuvent sur lui au crépuscule de sa présidence. Oui, dit-elle, Lula a combattu la faim et la pauvreté extrême. Mais à sa grande déception à elle, il n’a jamais voulu toucher à la classe dominante. « Il devait en finir avec l’énorme inégalité sociale, dit-elle, mais il a rapidement tourné le dos à la classe moyenne en nommant un des hommes les plus riches du pays, José Alencar, au poste de vice-président. Il a le soutien médiatique, mais ce qui lui a vraiment permis de rester au pouvoir, c’est le soutien indéfectible de l’élite. »

Patricia Galindo da Fonseca émet aussi des réserves sur le boum de la classe moyenne. « Disons les vraies choses, il s’agit plutôt de gens des classes misérables qui ont rattrapé ceux des classes pauvres en gagnant un certain pouvoir d’achat, dit-elle. Il ne s’agit pas d’une vraie classe moyenne, telle qu’on la définit dans les pays développés et dont je fais partie. »

Sans surprise, cette ancienne militante du Parti des travailleurs ne votera pas pour son ancien parti. Mais Dilma Rousseff pourra sans doute se passer de son vote. Malgré les affaires de corruption qui l’ont entaché, le parti de Lula reste immensément populaire, surtout chez les pauvres.

« Le Brésil est le pays de l’avenir et il le sera toujours », entend-on souvent dans la patrie de la samba et du foot. Le déblocage de l’ascenseur social et l’orga­nisation prochaine de la Coupe du monde de football, en 2014, puis des Jeux olympiques, à Rio en 2016, pourraient bien faire mentir ce vieil adage…

 

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Qui l’emportera ?

Les trois candidats qui briguent la présidence aux élections du 3 octobre.

 

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DILMA ROUSSEFF
La « créature » de Lula

Peu charismatique et peu douée pour les discours, Dilma Rous­seff, ministre de l’Énergie puis chef de cabinet de Luiz Inácio Lula da Silva, participe à sa toute première campagne élec­torale. Qu’à cela ne tienne, l’économiste de 62 ans jouit d’une arme de taille : l’appui du président sortant, encore extraordi­nairement populaire. « Dilma, c’est moi », dit Lula, qui fait cam­pagne sans relâche pour sa dauphine, ancienne guérillera emprisonnée pendant la dictature militaire. Dilma Rousseff accusait un retard de 25 % dans les intentions de vote au printemps, mais elle est désormais la favorite dans cette course qui prend l’allure d’un référendum sur les années Lula.

 

 

jose-serraJOSÉ SERRA
L’homme d’expérience

Principal adversaire de Dilma Rousseff, José Serra, 68 ans, mise d’abord sur sa vaste expérience politique. Ministre de la Santé sous Henrique Cardoso, prédécesseur de Lula à la présidence, il avait conclu une entente historique avec les sociétés pharmaceutiques pour réduire les prix des médicaments contre le sida. Candidat défait du Parti de la social-démocratie brési­lienne (centriste) aux présidentielles de 2002, il est élu maire de São Paulo, la principale ville du pays, puis gouverneur de l’État de São Paulo. S’il accède à la présidence, il promet de ne pas toucher aux politiques sociales de Lula. Il devrait toutefois adopter un régime fiscal plus conservateur.

 

 

marina-da-silvaMARINA SILVA
La verte… de colère

Ex-ministre de l’Environnement, Marina da Silva, 52 ans, a claqué la porte du gouvernement Lula en 2008 pour protester contre la complaisance du président envers les grands producteurs agricoles, puis s’est jointe au Parti vert. Elle obtient actuellement environ 10 % des intentions de vote et pourrait forcer la tenue d’un second tour le 31 octobre si aucun des candidats ne recueillait 50 % des voix. Dans ce cas, ses appuis iraient probablement en majorité à Dilma Rousseff.

 

 

 

                                                                       « AERO LULA » À LA CONQUÊTE DE LA PLANÈTE >>

« Aero Lula » à la conquête de la planète

L’an dernier seulement, le président Lula a visité Pékin, Riyad, New York, Istanbul, Paris, Londres, Rome, Copenhague, Stock­holm, Bruxelles et une trentaine d’autres villes dans plus de 30 pays. Cette année, il s’est (notamment) rendu à Port-au-Prince, à La Havane, à San Salvador ainsi qu’en Jordanie, en Israël et dans les territoires palestiniens – c’était la première visite d’un chef d’État brésilien au Moyen-Orient depuis… 1876.

Pas étonnant que Lula ait été surnommé « Aero Lula » par la presse brésilienne. Depuis son élection, il a consacré une partie importante de son temps à parcourir la planète pour tisser des liens avec les autres grands de ce monde.

 

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Au sommet du G20, l’an dernier, Barack Obama a décrit
Lula comme le politicien le plus populaire sur la planète.
Photo : Charles Dharapak / AP / La Presse Canadienne

 

Il a aussi augmenté de 40 % le nombre de diplomates brésiliens en poste dans le monde et ouvert de nouvelles ambassades. Et c’est sans compter les nombreuses réceptions en l’honneur de chefs d’État étrangers à Brasília, siège du gouvernement.

À quoi riment ces séances de musculation diplomatiques ? Selon Fidel Pérez Flores, chercheur à l’Observatoire politique sud-américain, à Rio de Janeiro, les voyages de Lula aident les grandes entreprises brési­liennes comme Embraer à ouvrir de nouveaux marchés. Ce n’est un secret pour personne, le Brésil désire aussi obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. « Le consensus, ici, c’est que le Brésil doit avoir un poids plus important sur la scène internationale », dit Pérez Flores.

Cinquième pays au monde par sa superficie et sa popu­lation, le Brésil aspire maintenant à se hisser au 5e rang pour ce qui est de la taille de son économie (il est présentement au 8e).

En attendant, Lula fait tout pour faire oublier l’étiquette de pays en développement encore accolée au Brésil. « J’aimerais qu’on se souvienne de moi comme du président qui a prêté de l’argent au FMI », a-t-il déclaré l’an der­nier à la presse financière brésilienne. (Le Brésil avait souvent reçu l’aide du FMI dans le passé.)

Les détracteurs de Lula reprochent au président sortant d’avoir noué des relations diplomatiques avec la Corée du Nord et bâti des alliances avec le Venezuela, la Chine et l’Iran. « Il n’est pas dans les intérêts vitaux du Brésil de s’engager autant dans la question iranienne, a critiqué l’ancien président Henrique Cardoso. Il devrait être plus occidental. »

Les Occidentaux ne semblent pas lui en tenir rigueur. L’an dernier, au sommet du G20, à Londres, le président Barack Obama a décrit Lula comme le « politicien le plus populaire sur la planète ». Cette année, le magazine Time l’a nommé l’homme « le plus influent du monde ».

Sa grande popularité a sûrement aidé le Brésil à décrocher la présentation des deux plus importantes manifestations sportives au monde : la Coupe du monde de football, en 2014, et les Jeux olympiques, en 2016, à Rio. Si les années 2000 ont vu l’émergence de la Chine, les années 2010 pourraient bien être celles du Brésil.

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