Un thé au paradis

Le train roule à une allure d’escargot. Des odeurs enivrantes montent des collines et s’engouffrent par les vieilles fenêtres des wagons de bois. Pour les amoureux du thé, le Sri Lanka est un paradis.

À 6 h du matin, la gare centrale de Colombo, au Sri Lanka, est tirée du sommeil par les premiers voyageurs qui envahissent le hall principal. Très vite, les queues se forment aux guichets, où l’on se dispute les meilleures places. Sur le quai n° 3, le train de Badulla se prépare à partir. Il parcourt la ligne principale, qui est aussi la plus ancienne du pays. Le chef de gare siffle le départ, et le train s’ébranle : direction la région montagneuse, ses plaines luxuriantes et ses sublimes plantations de thé.

Les vieilles lignes ferroviaires du Sri Lanka représentent un moyen idéal pour découvrir les beautés de cette île de l’océan Indien. Même si les trains sont d’une extrême lenteur, les distances sont relativement courtes, et les voyages prennent rarement plus d’une journée. La ligne principale, qui relie Colombo aux montagnes du centre, traverse les plantations de thé et des paysages à couper le souffle. L’emprunter constitue une façon originale de profiter des charmes de ce pays, loin des circuits touristiques traditionnels et dans une ambiance étonnamment surannée.

La première classe, qui revient à 750 roupies par personne (soit environ sept dollars), offre une vue imprenable grâce à ses deux fenêtres panoramiques placées en queue de train. Aussi le voyageur qui regarde défiler les villages en bordure de la voie ferrée, les forêts d’alti­tude accrochées aux montagnes et les cascades abreuvant les vallées a-t-il l’impression d’être assis devant un écran de cinéma. Le wagon est quant à lui un vestige de l’époque coloniale, avec son intérieur en bois verni qui rappelle le raffinement anglais du 19e siècle.

Dananjaya, 34 ans, a offert le trajet en première classe à toute sa famille. « C’est la première fois que nous partons en vacances. Alors, j’ai invité mon père et ma mère, qui sont très fiers de ma réussite. » Ce Sri-Lankais, cadre chez un sous-traitant de Dim (marque de lingerie française), fait partie de la classe moyenne émergente de Colombo et parle un anglais parfait. « Au siècle dernier, ce wagon était réservé aux Blancs, mais aujourd’hui, ils préfèrent être en troisième classe ! »

En effet, il est fréquent de voir des touristes occidentaux se mêler aux passagers les moins riches dans des wagons qui, s’ils sont plus animés, sont aussi moins confortables et parfois si bondés qu’on risque de s’y retrouver debout. « Ce n’est pas pour payer moins cher, mais pour être en contact avec des gens du coin », expliquent Miia et Aldo, un couple en voyage de noces qui préfère les rencontres aux sites touristiques. « Le train est l’endroit parfait pour parler aux Sri-Lankais. Ce sont des gens très chaleureux et curieux. On en apprend plus sur le pays en étant ici, et il y a toujours de l’ambiance ! »

Outre les rencontres avec l’habitant et la somptuosité du paysage, ce train offre aussi l’accès aux principaux domaines de thé de l’île qui jalonnent son parcours. Introduit par les colons britanniques en 1867, le thé est rapidement devenu la première culture du pays. Aujourd’hui, le Sri Lanka en est le troisième producteur au monde, derrière l’Inde et la Chine. Sa production annuelle s’élève à 330 millions de kilos, ce qui correspond à un revenu annuel de 700 millions de dollars américains et à 15 % de son produit intérieur brut. Le thé sri-lankais jouit d’une position importante dans le négoce mondial, et ses prix de vente dépassent de plus de 50 % ceux de son principal rival, le thé indien.

Le plus souvent, c’est l’altitude des plantations qui permet de distinguer les thés sri-lankais : en dessous de 600 m, ils sont baptisés low-grown, entre 600 et 1 200 m, mid-grown, et au-dessus de 1 200 m, high-grown. Ces derniers, notamment parce qu’ils poussent plus lentement, sont considérés dans le pays comme les meilleurs. C’est le cas du thé de Nuwara Eliya, qui croît à 1 900 m d’altitude.

À quatre kilomètres à l’est de cette station climatique, surnommée « la petite Angleterre », se dresse l’ancienne fabrique de la plantation de thé Pedro. Construit en 1885, l’édifice vieillissant a conservé ses machines du 19e siècle et son atmosphère d’antan. À l’étage, les feuilles de thé qui sèchent sur des nattes en toile de jute répandent une odeur douceâtre qui vous suit tout au long de la visite. « Notre production est destinée à 97 % à l’étranger, explique le guide. Nous exportons surtout aux Émirats arabes unis, en Turquie, au Japon, en Iran, en Grande-Bretagne… Des pays amateurs de thés noirs. Les 3 % restants sont pour la consommation locale. » Ironie de la chose, ce sont aussi les moins bons.

La fabrique Pedro est entourée de plantations verdoyantes où, entre les rangées serrées d’arbustes, les équipes de cueil­leuses tamoules s’affairent à récolter les feuilles et les bourgeons. Le salaire de ces femmes est très bas (environ trois dollars par jour) pour un travail physiquement exigeant. Elles s’épuisent à récolter quotidiennement au moins 20 kilos de feuilles, du lundi au samedi. Mais leur labeur ne les empêche pas de lever la tête des théiers pour saluer le train à son passage. Habitude qu’elles ont depuis toujours et qu’elles ne semblent pas prêtes à abandonner.

Plutôt que de prendre le train, les voyageurs qui le souhaitent peuvent se rendre aux villages à pied en suivant les rails, une randonnée sans risque à travers les plantations (il ne passe que six trains par jour, à une allure d’escargot). On peut ainsi rallier Haputale et Ella, deux bourgades perchées dans les hauteurs sri-lankaises qui offrent une vue imprenable sur la vallée d’Uva et la faille d’Ella. La marche est longue, mais elle offre de nombreuses occasions de rencontrer les habitants des plantations, qui, la plupart du temps, vous invitent à boire le thé chez eux. Un moment de détente agréable et inoubliable, à savourer avant de reprendre la route vers d’autres horizons.

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