Une Baie-James dans l’Himalaya

Pour électrifier le Népal, il faut dompter les torrents fougueux qui dévalent ses montagnes. Des experts québécois sont au rendez-vous.

Une Baie-James dans l'Himalaya
Photo : Marco Fortier

Sur le chemin de terre qui serpente dans la vallée, en route pour le célèbre trek de l’Annapurna, au centre du Népal, on repère de loin les trois seuls villages de la région qui ont l’électricité : ce sont les uniques points lumineux dans la nuit noire ! Les huttes de paille et les petites maisons en ciment des quelque 500 familles qui vivent dans le district de Lamjung sont éclairées en partie grâce au génie québécois.

SCP Hydro International, filiale de la société d’ingénierie québécoise BPR (qui fait les manchettes, cet hiver, pour des manquements à la loi québécoise sur le lobbyisme), a inauguré Khudi Hydropower, une minicentrale de 3,5 mégawatts (MW), en mars 2007.

En plus de faire entrer les villageois dans la modernité, l’ouvrage de 10 millions de dollars aménagé par des Québécois et leurs associés népalais a donné un coup de fouet à tout le district. Une route de huit kilomètres reliant le village de Khudi à son voisin a dû être construite. Les partenaires ont bâti des maisons pour les 27 employés de la centrale et des bureaux branchés à Internet. L’ensemble a aussi servi de levier pour que le consortium construise une dizaine de ponts, rénove 26 écoles et mette sur pied une demi-douzaine de coopératives agricoles gérées par des femmes.

Les Québécois de BPR n’ont jusqu’ici construit qu’une seule centrale au Népal, mais ils voient grand. La société d’ingénierie, dont le siège social est à Québec et qui possède une vingtaine de petites centrales au Canada et en Haïti, a l’œil, avec d’autres partenaires québécois et népalais, sur une dizaine de rivières pouvant générer 500 MW. De quoi doubler la production actuelle d’électricité de tout le pays ! La concurrence est cependant féroce : des promoteurs népalais, mais aussi indiens, chinois, australiens, japonais, coréens, norvégiens, allemands et américains, entendent bien profiter de cet or blanc.

La ruée vers les mégawatts

Depuis 2006, une véritable course aux mégawatts s’est ouverte au Népal, pays de 28 millions d’habitants parmi les plus pauvres d’Asie. On compte désormais 41 cen­trales hydroélectriques comme celle qui a été aménagée par les Québécois.

À l’instar du Québec au siècle dernier, le Népal a entrepris de développer son économie en domptant ses rivières. Plus de 6 000 cours d’eau prennent leur source dans les neiges de l’Himalaya et déferlent vers la plaine du Teraï, à la frontière de l’Inde. Ces torrents fougueux charrient un potentiel de 83 000 MW d’électricité, a estimé le chercheur népalais Hariman Shrestha, dans le cadre de sa thèse de doctorat à l’Institut d’énergie de Moscou. C’est deux fois la production du Québec !

Lampions à Katmandou

Marchande de lampions à Katmandou. La capitale est souvent

plongée dans le noir à cause de pannes d’électricité.

« L’hydroélectricité : maintenant ou jamais », titrait en novembre dernier The Boss, mensuel d’affaires népalais publié en anglais, la langue de l’élite dans cet ancien protectorat britannique.

Le Népal, coincé dans les montagnes entre l’Inde et la Chine, se trouve à un moment charnière de son histoire, explique le magazine. L’ancien royaume se relève d’une décennie de guerre civile, qui a fait près de 13 000 morts et qui s’est terminée par l’abdication du roi Gyanendra, en 2006. Les Népalais – dont la majorité vivent toujours dans des huttes éclairées à la chandelle – aspirent désormais à mener une vie normale, dans un certain confort.

Dès que l’on quitte Katmandou par la route lézardée qui frôle des ravins sans fond et serpente à travers les rizières, le dénuement des paysans saute aux yeux. Les fermiers labourent la terre avec des buffles, récoltent le riz à bout de bras et battent le grain à la main. Des femmes portent de gigantesques ballots de foin sur leur dos. Huit Népalais sur dix cuisinent sur un simple feu de camp. La forêt fournit 87 % de l’énergie consommée au pays ; la bouse de buffle séchée (eh oui !), 6 % ; l’électricité, moins de 2 %.

La Nepal Electricity Authority (NEA, sorte d’Hydro-Québec) distribue à peine 552 MW, moins que la centrale de Carillon, sur la rivière des Outaouais, au Québec. Les « privilégiés » branchés sur le réseau national subissent des pannes de courant de 2 à 18 heures par jour durant la saison sèche, soit plus de la moitié de l’année, quand les lits des rivières deviennent de minces filets d’eau. L’État appelle ça le « délestage » : il coupe l’électricité à des villes et à des quartiers entiers, selon un horaire publié dans les journaux, pour répartir les maigres mégawatts qui courent dans les lignes de transmission.

Le gouvernement de Katmandou s’est engagé depuis la fin de la guerre civile à produire 25 000 MW d’ici 20 ans, soit les deux tiers de la production du Québec. Mais le pays n’a pas les moyens de ses ambitions. Pour bâtir ce chantier plus colossal que la Baie-James, le Népal ouvre ses portes au capital privé, surtout étranger.

Depuis, les grues et les bulldozers côtoient les randonneurs dans les pay­sages majestueux de l’Himalaya : 59 petites centrales, capables de produire 5 257 MW (presque autant que la centrale Robert-Bourassa, à la Baie-James), sont en cons­truction ou sur le point de l’être, selon Hydro Solutions, société népalaise qui met en relation des constructeurs de centrales et des banquiers. Il faut ajouter à cela 68 projets qui généreront 21 794 MW (plus de la moitié de la production du Québec) et auxquels l’État a accordé des permis, mais dont les études de faisabilité et d’impact ne sont pas terminées.

« Nous sommes assis sur une mine d’or blanc que nous n’avons pas réussi à exploiter correctement », reconnaît Sankar Prashad Koirala, secrétaire à l’Énergie du Népal. L’homme, qui arbore sur le front le tika (« le troisième œil ») rouge des hindous, me reçoit dans son bureau, à Katmandou, la capitale. En cet après-midi nuageux de novembre, toutes les lumières restent éteintes dans les cinq étages du ministère de l’Énergie, en raison de la pénurie d’électricité. « Je peux vous assurer que ça va changer. Le développement hydroélectrique est devenu une priorité nationale », dit-il.

On pourrait même dire une obsession nationale. Les 26 partis politiques du pays, les chambres de commerce, les syndicats, les éditorialistes, les intellectuels, tous ont la fièvre des barrages !

Presque illimité

Les possibilités de développement hydroélectrique au Népal sont quasi illimitées, confirme François Vitez, ingénieur associé chez BPR.

François Vitez, un hyperactif de 37 ans, a séjourné pendant quatre ans au Népal à la fin des années 1990 (il parle d’ailleurs couramment le népalais). Il travaillait comme coopérant pour le Centre d’étude et de coopération internationale (CECI), une ONG dont le siège est à Montréal. C’est au cours de ce séjour qu’il a créé, grâce notamment à une aide de 420 000 dollars de l’ACDI, la coop Ledco, aujourd’hui propriétaire à 15 % de la minicentrale de Khudi. C’est lors de ce même séjour qu’il a rencontré Gyanendra Lal Pradhan, président d’Hydro Solutions.

Pradhan, entrepreneur bien en chair de 48 ans, grosse bague au doigt et veste d’Hydro-Québec sur le dos, est un incontournable lorsqu’il est question d’hydroélectricité au Népal. Cet homme d’affaires, dont la famille a fait fortune dans l’acier, le commerce et l’immobilier, garantit à ses partenaires québécois un accès privilégié aux décideurs népalais, dans ce pays où les relations personnelles ouvrent toutes les portes. Il siège à tellement de conseils d’administration à Katmandou qu’il a dû se faire imprimer une carte professionnelle repliable pour loger tous ses titres !

« Le Québec est devenu une nation moderne grâce à l’hydroélectricité. Le Népal le peut aussi », me dit en anglais Gyanendra Lal Pradhan, que je rencontre au siège social d’Hydro Solutions, à Katmandou.

Vitez et Pradhan ont entrepris la cons­truction de Khudi Hydropower en 2005, en pleine guerre civile, sur un territoire où les rebelles maoïstes faisaient sauter les centrales hydroélectriques, consi­dérées comme un symbole « bourgeois ».

Pradhan affirme avoir été menacé de mort au moment de la construction. À la même période, une autre de ses centrales, à Jhimruk, dans le centre du pays, a été légèrement endommagée par des explosifs. L’entrepreneur raconte avoir marché pendant 12 heures dans la montagne pour aller rencontrer le leader maoïste du district. « Je lui ai simplement dit que les paysans qu’il défendait méritaient d’avoir l’électricité », m’a-t-il raconté en février 2009, à Montréal, alors qu’il était de passage pour visiter des cen­trales construites par BPR au Québec et en Ontario. La paix est revenue au courant de 2006, et les maoïstes sont devenus les plus ardents partisans de l’hydroélectricité : les anciens rebelles ont lancé la course aux mégawatts en s’engageant à en produire 10 000 d’ici 10 ans !

J’ai accompagné Gyanendra Lal Pra­dhan en novembre 2009 à Singh Durbar, où siège le gouvernement népalais. Dans une Honda CR-V de l’année conduite par un chauffeur privé, il a franchi le portail gardé par un bataillon de soldats sans que personne vérifie nos cartes d’identité. Vingt minutes plus tard, Pradhan prenait le thé avec le secrétaire à l’Énergie, au désarroi de la dizaine de quidams qui poireautaient dans la salle d’attente!

« Nous sommes tous des amis ici », m’a répondu l’homme d’affaires, sourire en coin, quand je lui ai fait remarquer qu’il semblait familier avec le patron du Ministère.

Tous n’ont pas le même accès au pouvoir. L’entrepreneur Bishnu Raj Adhikari était de ceux qui patientaient dans l’espoir de rencontrer le secrétaire à l’Énergie. Président de Synergy Power Development, Adhikari tente depuis deux ans et demi d’établir une petite centrale de 10 MW dans le district de Dolakha, à 100 km au nord-est de Katmandou. Il se plaint que la bureaucratie lui mette sans cesse des bâtons dans les roues. « Je ne recommande à personne d’investir ici », m’a-t-il dit sans détour.

D’Outremont à l’Himalaya

Sur les 180 États les plus corrompus du monde, selon Transparency International, le Népal était au 37e rang en 2009. François Vitez et le Québécois Jean-Marc Carpentier, qui conçoit aussi des projets d’hydroélectricité au Népal, assurent n’être au courant d’aucune corruption. « On n’a jamais eu à « dealer » avec ça dans le cadre de nos démarches », dit Carpentier.

Cet homme d’affaires d’Outremont croit si fort au potentiel hydroélectrique du Népal qu’il est en train de créer une entreprise, White Mountain Energy, pour produire des mégawatts dans l’Himalaya, en partenariat, notamment, avec François Vitez.

Les deux hommes se sont tournés vers l’Asie après l’échec d’un de leurs projets au Québec. Carpentier présidait la société Grade Trois-Pistoles, qui planifiait la construction d’une minicentrale de 3,5 MW dans le Bas-du-Fleuve, en partenariat avec la société BPR. En 2002, le gouvernement péquiste de Bernard Landry a annulé le contrat, sous la pression des écologistes. La centrale de Khudi, construite par BPR, est une copie conforme du projet de Trois-Pistoles.

« Le Népal est l’endroit parfait pour investir dans l’hydroélectricité », a dit Jean-Marc Carpentier à une quarantaine de Népalais en complet-cravate bleu foncé, un soir de décembre dernier à Katmandou, où il se rend tous les ans depuis 2002 pour faire mousser l’hydroélectricité. Le gratin de l’industrie népalaise s’était rassemblé pour la conférence de Carpentier sur « le modèle québécois de développement hydroélectrique ». Les Népalais étaient bouche bée devant les images des grands barrages de la Baie-James. « Vous êtes mieux placés que le Québec des années 1970 pour faire du nation building avec vos rivières », a déclaré le Québécois de 58 ans.

White Mountain Energy, l’entreprise de Carpentier, la société d’ingénierie BPR et Hydro Solutions (le groupe népalais de Gyanendra Lal Pradhan) ont repéré une dizaine de rivières pouvant générer 500 MW. Ils s’apprêtent à bâtir ensemble une petite centrale de 40 MW à Dhading, sur la rivière Ankhu Khola, au centre du pays. Les partenaires voient grand pour la suite. Ils ont acquis les droits en vue d’aménager un barrage pouvant générer 400 MW dans la plus profonde gorge du pays, sur la rivière Kali Gandaki, le long du célèbre trek de l’Annapurna.

Les randonneurs fréquentant ce sentier mythique voient défiler depuis peu des camions tout-terrains et des niveleuses. Le progrès bouscule les paysages de l’Hima­laya, mais en cinq semaines au Népal, je n’ai rencontré aucun opposant à l’exploitation des rivières. Un promoteur de rafting a bien dénoncé l’aménagement prévu de la Karnali, mais sa voix s’est perdue en écho sur les flancs des montagnes. Les Népalais considèrent qu’ils ne peuvent se payer le luxe de remettre en question l’ouverture d’une route ou la construction d’un barrage.

Adieu pauvreté ?

Le Népal a tous les ingrédients pour sortir de la misère grâce à sa richesse en eau, fait valoir Jean-Marc Carpentier devant son auditoire attentif. Un milliard d’Indiens, au sud, ne demandent qu’à climatiser leurs bungalows avec l’énergie de l’Himalaya. Une énergie propre, qui peut aider l’Inde à quitter le club des champions pollueurs. Le pays de Gandhi doit faire face à une pénurie de 10 000 MW, qui grimpera à 100 000 MW d’ici sept ans, selon Carpentier. Les grandes villes, telle Bangalore, dans la « Silicon Valley » indienne, subissent déjà des pannes de courant. Comme le Québec, le Népal peut combler ses propres besoins en électricité et encaisser des milliards de roupies en vendant les surplus à son voisin assoiffé, au sud.

« Quelle naïveté ! » s’exclame sans détour Dipak Gyawali, directeur de la recherche à la Fondation népalaise pour la conservation de l’eau. Je rencontre cet intellectuel de renom à son modeste bureau, à l’entrée de la vieille ville de Patan, en banlieue de Katmandou.

Diplômé en ingénierie à Moscou et en économie à Berkeley, en Californie, Dipak Gyawali a été ministre de l’Eau au Népal en 2002-2003. Il se méfie des « utopistes » qui prônent le salut national par les mégacentrales hydroélectriques. Les Népalais ont besoin de centrales modestes et efficaces comme celle de Khudi, qui éclairent les maisons, alimentent les industries et branchent les villages sur Internet, plaide Gyawali.

Un projet de société comme la Baie-James sied au Québec, mais pas à un État pauvre et désarticulé comme le Népal, dit-il. La corruption et l’incompétence minent tous les niveaux de gouvernement. Les centrales géantes vouées à l’exportation vers l’Inde créeraient une richesse ahurissante qu’une clique de dirigeants s’assurerait de contrôler, craint Dipak Gyawali. Le pays subirait le même sort que le Nigeria, un des plus grands producteurs de pétrole du monde, où règnent la misère et la violence.

Gyawali est convaincu que le Népal perdrait au change en aménageant de vastes ouvrages comme West Seti (750 MW) ou Pancheswor (6 480 MW), tous deux planifiés à l’ouest du pays, près de l’Inde. La quasi-totalité des mégawatts produits par ces mégacentrales iraient tout droit vers l’Inde, souligne-t-il. En outre, les réservoirs géants destinés à nourrir les centrales protégeraient les Indiens contre la crue des eaux, mais inonderaient de précieuses terres cultivables au Népal, s’indigne Gyawali.

Le Népal n’a pas grand-chose à perdre, réplique Jean-Marc Carpentier. Le pays est si démuni que les avantages de l’hydroélectricité surpassent largement les inconvénients, selon lui. « Une société riche comme la vôtre en hydroélec­tri­cité gagnera à coup sûr en développant son potentiel », a dit l’homme d’affaires québécois durant sa conférence à Katmandou. À ce moment précis, une panne de courant a plongé la salle dans la noirceur.

Après la conférence, les ruelles poussiéreuses de la capitale étaient dans l’obscurité, comme tous les soirs. Des feux de fortune, allumés sur des tas de déchets, jetaient une faible lueur sur les centaines de voitures, vélos, camions et piétons qui fonçaient dans le noir. « Hors d’usage – Panne d’électricité », indiquaient les guichets automatiques, apparus il y a tout juste cinq ans au Népal. Le pays fait de gros efforts pour se moderniser, mais les marchands de génératrices ont encore de beaux jours devant eux à Katmandou.

Au pays des génératrices

Les Népalais passent leurs soirées dans le noir, sans télévision et sans ordinateur. Les communications par téléphone sans fil et par Internet flanchent à tout moment. Les entreprises dépensent des fortunes pour produire leur propre énergie. « La pénurie d’électricité devient une catastrophe nationale », dit Bijay Bahadur Shrestha, membre du comité de direction de la Fédération des chambres de commerce et d’industrie du Népal.

Prenez l’hôtel de l’Annapurna, au cœur de Katmandou, où je prends le thé avec Bijay Bahadur Shrestha. Cet établissement cinq étoiles de 152 chambres, ouvert en 1965, produit de façon autonome 1,5 MW d’électricité, autant qu’une minicentrale hydroélectrique ! « Quand vous vous lancez dans les affaires au Népal, votre première préoccupation doit être l’énergie », m’explique Anjan Badgami, ingénieur en chef de l’hôtel. Il m’emmène dans un hangar à l’arrière du bâtiment, où trône une machine aussi grosse qu’un autobus : la plus récente génératrice de marque Denyo, importée du Japon en 2008 pour le coût de 350 000 dollars.

« On ne fournissait plus avec une seule génératrice. Et les clients se plaignaient du bruit de notre vieux modèle », dit Anjan Badgami. Sa nouvelle merveille japonaise produit assez de courant pour garder la température des chambres entre 18 ?C et 22 ?C été comme hiver, la norme pour un hôtel cinq étoiles. L’ingénieur a désormais un autre casse-tête à résoudre : ses deux génératrices consomment 1 000 litres de diesel par jour. Il doit bâtir un deuxième réservoir de 15 000 litres pour avoir un mois d’autonomie en carburant, dans ce pays paralysé régulièrement par les grèves générales.

Népal-pont-rivière-Khudi

Des écoliers traversent la rivière Khudi grâce à une passerelle

aménagée par SCP Hydro International, de Sherbrooke.

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