Une femme aux commandes d’Israël ?

Quarante ans après Golda Meir, une nouvelle « Dame de fer » pourrait devenir premier ministre d’Israël. Tzipi Livni, juriste de 50 ans à qui on prête un passé d’espionne pour le compte du Mossad, a-t-elle des chances d’être élue le 10 février ? Le conflit à Gaza favorisera-t-il plutôt ses adversaires?

(Crédit-photo: Thierry Charlier / PC / AP)

Tzipi Livni, juriste de 50 ans présentement ministre des Affaires étrangères (on l’a vue courir d’un chef d’État à l’autre lors des récentes hostilités à Gaza), se présente sous la bannière du parti centriste Kadima. Elle a pour principaux adversaires deux vieux loups de la politique décorés de l’armée : Benyamin Nétanyahou, leader du Likoud, ainsi qu’Ehoud Barak, ancien chef d’état-major du Tsahal devenu chef du Parti travailliste.

Tzipi Livni ne porte pas les épaulettes, mais elle a la fibre combattante. Ses parents, premier couple à se marier dans le nouvel État d’Israël, étaient d’ardents militants sionistes : sa mère a fait sauter des trains et son père a croupi derrière les barreaux pour avoir organisé des attentats. Plus tard, ce dernier a été cofondateur du Likoud.

Ce bagage familial singulier explique peut-être pourquoi Tzipora (nom qui veut dire « oiseau », en hébreu) a joué les espionnes pour le Mossad au début des années 1980. Elle aurait ainsi participé à l’assassinat de terroristes palestiniens en Europe, mais ne comptez pas sur elle pour le confirmer.

Cette mère de deux garçons avoue ne pas aimer parler d’elle. On la dit froide, rigide, intransigeante. Polyglotte – elle s’exprime très bien en français, entre autres -, végétarienne et féministe convaincue, jouant de la batterie dans ses temps libres, cette amie intime de l’ex-secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice compte parmi les femmes les plus puissantes de la planète, dixit le magazine Forbes.

Saura-t-elle convaincre les Israéliens de la porter au pouvoir ? Des experts se prononcent.

NON

Frédéric Encel, directeur de recherche à l’Institut français de géopolitique

« Tzipi Livni a beau être surnommée “Madame Propre”, le parti dont elle est membre, Kadima, est entaché par les accusations de fraude pesant contre son chef le premier ministre sortant, Ehoud Olmert. Son gouvernement de coalition, au pouvoir depuis trois ans, a été marqué par la corruption et l’échec de la guerre du Liban. Les Israéliens puniront sans doute le parti en élisant le Likoud, avec, à sa tête, Benyamin Netanyahou, véritable animal politique. C’est ce qu’indiquent tous les sondages électoraux.

« Et, bien que Tzipi Livni ait effectué son service militaire obligatoire, elle n’a pas fait carrière dans l’armée. Or, les Israéliens préfèrent élire d’ex-militaires en période de tension [NDLR : son rival Ehoud Barak n’a pas manqué d’enfoncer ce clou cet automne, soulignant que l’inexpérience de Tzipi Livni sur les champs de bataille l’empêcherait de prendre une décision intelligente si le téléphone sonnait à 3h du matin pour lui signaler une attaque contre Israël]. De plus, elle est femme et laïque, alors qu’une partie de la population est machiste et religieuse… Alors je ne miserais pas sur elle ! »

OUI

Abraham Diskin, professeur au Département de sciences politiques de l’Université hébraïque de Jérusalem

« Sur le plan de la probité et de l’intégrité, Tzipi Livni jouit assurément de la meilleure réputation parmi les candidats. Vrai qu’elle a moins d’expérience que Benyamin Nétanyahou et Ehoud Barak, mais cette ancienne joueuse de basketball est une bagarreuse coriace ! Elle vient d’un milieu très rude. Il ne faut pas la sous-estimer. Elle a fait des progrès considérables depuis son arrivée en politique, il y a 10 ans. Ariel Sharon en avait fait sa protégée à l’époque où tous deux faisaient partie du Likoud, et elle a été responsable de plusieurs ministères [elle a suivi le “faucon” lorsqu’il a fondé Kadima]. À l’époque, elle parlait à peine l’anglais ; c’était une honte ! Aujourd’hui, elle se débrouille très bien. C’est une femme ambitieuse et pragmatique, qui s’investit avec cœur. Je ne serais pas étonné de la voir former un gouvernement de coalition avec le Likoud. »

PEUT-ÊTRE

Tamar Hermann, professeure de sciences politiques à de l’Université libre d’Israël

« Durant la guerre de Gaza, elle a prouvé qu’elle savait jouer aussi dur que les deux hommes avec qui elle a porté à bout de bras l’opération « Plomb durci » [Ehoud Barak et Ehoud Olmert]. Et elle n’était pas le membre le moins belliciste du trio ! Par exemple, elle a fortement appuyé les attaques terrestres à Gaza.
« À mon avis, l’issue de l’élection dépendra beaucoup des retombées de l’offensive à Gaza. Si une trêve durable s’installe avec le Hamas, elle pourrait l’emporter avec les honneurs, formant peut-être un gouvernement de coalition avec le Parti travailliste, mené par Ehoud Barak. Mais si la situation s’envenime, j’en doute. Il faut dire aussi qu’une partie de la population la trouve trop novice pour gouverner. »