Une île en faillite

Une nouvelle saga islandaise s’est écrite cet automne. Il n’est plus question de Vikings et de mers déchaînées, mais plutôt de banquiers et de tempêtes financières.

Quatre-vingt-dix-neuf pence (deux dollars). C’est le prix de départ affiché le 7 octobre dernier, dans eBay, par un Britannique qui a mis aux enchères… l’Islande. Même à ce prix, les acheteurs n’auraient pas fait une bien bonne affaire. Criblé de dettes, le pays était acculé à la quasi-faillite. Et dire qu’il y a un an, la petite île de 320 000 habitants caracolait au sommet des classements des nations les plus riches du monde.

En un mois à peine, la couronne islandaise a perdu 40 % de sa valeur. Pour un pays qui importe la grande majorité de ses biens de consommation, le bât blesse. Certains propriétaires qui avaient négocié leur emprunt hypothécaire en devises étrangères ont vu leurs mensualités grimper du jour au lendemain, au moment même où la valeur de leur maison était en chute libre.

À Reykjavík, les grues surplombent aujourd’hui des chantiers abandonnés. Le gouvernement a annoncé que les pensions pour personnes âgées des Islandais seraient amputées : de nombreuses caisses de retraite avaient dans leur portefeuille des actions des trois banques islandaises — Glitnir, Landsbanki et Kaupthing —, aujourd’hui ruinées. Des milliers de petits épargnants ont également perdu toutes leurs économies.

Les victimes ne se trouvent pas qu’en Islande. Au Royaume-Uni, notamment, des municipalités, des hôpitaux, des universités, des organismes de charité et de simples citoyens avaient placé des milliards de dollars dans Icesave, une des filiales britanniques de Landsbanki. Du jour au lendemain, ils n’ont plus eu accès à leurs comptes. Les corps de police de 15 comtés anglais, dont le Kent et le Sussex, étaient du lot. Ils sont aujourd’hui à court de liquidités et doivent se creuser la tête pour arriver à payer le salaire des bobbies.

Le gouvernement britannique n’a pas hésité à invoquer les lois antiterroristes pour geler les actifs islandais au Royaume-Uni. Londres a même menacé de poursuivre en justice le gouvernement de Reykjavík. Les parties tentent maintenant de trouver une issue diplomatique à la crise.

Mais comment expliquer une telle débâcle ? On pointe l’appétit insatiable de quelques banquiers.
Au cours des années 1990, l’Islande a fusionné et privatisé les petites banques d’État. C’est alors que les trois « grandes » banques islandaises ont vu le jour. Dans des circonstances que les observateurs s’expliquent encore mal, une poignée de riches hommes d’affaires s’en sont vu accorder le contrôle.

Ces entrepreneurs ont utilisé l’argent placé dans leurs institutions et emprunté massivement sur les marchés étrangers pour se bâtir des empires… à crédit. En Grande-Bretagne et en Scandinavie, ils ont acheté des sociétés pharmaceutiques, des chaînes de supermarchés, des grands magasins… Björgólfur Guðmundsson, de Landsbanki, s’est même payé un club de soccer britannique.

Selon une estimation récente de la Banque centrale islandaise, la somme totale que les trois banques devaient aux investisseurs étrangers représentait six fois la valeur de l’ensemble des biens et services que produit l’Islande en une année !
Le château de cartes a commencé à vaciller dangereusement lorsque la new-yorkaise Lehmann Brothers a déclaré faillite, le 15 septembre. Les prêts interbancaires se sont aussitôt raréfiés. Privée des précieux capitaux qui l’alimentaient, Glitnir n’arrivait plus à faire face à ses dettes. Sa faillite a fait souffler un vent de panique chez les investisseurs étrangers, qui ont retiré l’argent placé dans les deux autres banques islandaises. Landsbanki a sombré, suivie par Kaupthing.
En catastrophe, le gouvernement a pris le contrôle des trois institutions, mais leur dette cumulative excédait largement les réserves de la Banque centrale.

Le surendettement des ménages n’a rien fait pour aider. Emportés par l’optimisme général des 10 dernières années, bien des Islandais avaient pris l’habitude de se payer de luxueux 4 x 4, des maisons cossues et des vacances de luxe, à crédit.
Pour se sortir du pétrin, le gouvernement islandais a dû se tourner vers le Fonds monétaire international. En date du 20 octobre dernier, le FMI préparait un plan de sauvetage de six milliards de dollars américains, en collaboration avec les banques centrales des pays scandinaves et du Japon.

Hormis cette bouée de sauvetage, le gouvernement mise sur l’exploitation des ressources énergétiques du pays et le développement du secteur de l’aluminium pour relancer son économie. Alcoa, avec son projet d’usine dans le nord de l’île, risque d’être plus courtisée que jamais.

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