Une main Le Pen dans un gant Marine

Moins provocatrice que son père, la chef du Front national, Marine Le Pen, séduit davantage de Français avec ses promesses en matière d’immigration, d’économie. Peut-elle rêver de la présidence ?

Une main Le Pen dans un gant Marine
Photo : Yoan Valat/EPA/Corbis

La scène se passe à Nice. En ce 11 septembre, les sympathisants du Front national sont rassemblés au Palais des congrès pour écouter leur chef. Une musique entraînante se fait entendre. Puis, c’est à elle. Marine Le Pen fait son entrée.

D’un pas leste, elle se dirige vers le lutrin et, tout sourire, salue la foule, où Jean-Marie Le Pen, ce vieux loup de la politique française, est assis au premier rang. Comparativement à son père, qui jouait la solennité, Marine Le Pen dégage une impression de fraîcheur.

Pas étonnant. Quarante ans les séparent. La fille est née en 1968, le père en 1928.

La présidente du Front national attaque son discours. D’une voix grave, presque rauque, cette avocate de formation dénonce le président Nicolas Sarkozy, le patronat et les immigrants. Sous les applaudissements, elle décrit ces derniers comme des « chômeurs », dont la culture, « très différente de la nôtre », les rend difficiles, voire impossibles à assimiler.

Mais Marine Le Pen ne fait pas de jeux de mots douteux, ces « petites phrases » qui ont donné à son père une réputation sulfureuse. Celui-ci n’hésitait pas à faire des « bons mots » sur les Juifs ou les fours crématoires, à ramener les chambres à gaz à un « point de détail de l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale » (ce qui lui a valu, en 1991, d’être condamné par la Cour d’appel de Versailles pour « banalisation de crimes contre l’humanité »).

Contrairement à lui, sa fille ne fait aucune allusion antisémite : elle ne parle pas de « lobby » ou de « cosmopolitisme », euphémismes que l’extrême droite française utilise depuis longtemps pour désigner les Juifs.

Dans ses discours et interviews, Marine Le Pen présente une tout autre image du Front national, et beaucoup de Français seront tentés de lui donner sa chance. En 2007, au premier tour de scrutin de la présidentielle, 10 % des électeurs avaient voté pour le père. En avril prochain, ils pourraient être deux fois plus nombreux à voter pour la fille, si on se fie aux sondages. Elle pourrait même décrocher la deuxième place, l’assurant d’être là au second tour de la présidentielle, en mai.

Marine (de son vrai nom Marion Anne Perrine), bien des Français ont l’impression de la connaître. Ils l’ont vue grandir dans les magazines qui ont publié des photos de Jean-Marie Le Pen, de sa première femme et de ses trois filles, dont Marine est la plus jeune.

Beaucoup se souviennent que toute la famille a survécu à un attentat, en 1976, lorsqu’une charge de dynamite a explosé en pleine nuit à leur domicile parisien. « J’ai huit ans et je réalise brutalement que mon père est quelqu’un de connu et qu’on lui en veut », écrit Marine Le Pen dans son autobiographie, À contre flots (Grancher).

Après des études de droit, elle travaille au Service juridique du Front national, que son père a fondé en 1972. Certains, dans les rangs du parti, reprochent à la jeune femme de trop faire la fête. Mais c’est elle – et non l’aînée, Marie-Caroline – qui finira par se lancer dans la mêlée et s’impo­ser, en janvier dernier, à la présidence du Front.

Au premier abord, Marine Le Pen ressemble à beaucoup d’autres Françaises de sa génération. Mariée et divorcée (deux fois plu­tôt qu’une), elle vit avec un homme et leurs trois enfants. Mais elle n’a rien d’une Madame Tout-le-monde. Cette femme poli­tique est ambitieuse – elle est députée au Parlement européen et siège au Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais -, déterminée et entourée de militants aguerris.

Ces derniers sont plus pragmatiques qu’on pourrait le croire. C’est le constat qu’a fait le politologue Djamel Mermat, qui a emprunté une fausse identité pendant quelques mois pour infil­trer le Front national à Hénin-Beaumont, dans le nord de la France, où Marine Le Pen a tenté, en 2009, de se faire élire maire. (Le mot « mairesse » n’est guère utilisé en France, et surtout pas par le Front, qui est contre la féminisation des titres.) « Les militants étaient là pour effectuer des tâches précises, avec des objectifs précis, explique-t-il. Ils voulaient donner une autre image du parti, tout particulière­ment aux journalistes. »

La presse n’a pas toujours été la bienvenue dans les rassemblements du Front national. Michaël Szames, reporter de la chaîne publique France 24, l’a appris à ses dépens lors du congrès du parti, en janvier, à Tours. Il a été passé à tabac et insulté par le ser­vice d’ordre du Front.

Pourquoi ? Seule­ment parce qu’il a fait des photos de Marine Le Pen pendant le cock­tail ? Ou pour d’autres rai­sons encore ? « Qu’il soit juif, cela ne se voit ni sur sa carte ni, si j’ose dire, sur son nez », a soutenu Jean-Marie Le Pen après l’incident.

Pourtant, Marine Le Pen est la coqueluche des médias. Les télévisions raffolent de cette blonde qui « passe bien ». Même lorsqu’elle esquive des questions difficiles, on ne peut qu’admirer son sens de la repartie. Jusqu’à Radio J, radio de la communauté juive à Paris, qui l’a invitée – avant de se désister sous la pression des auditeurs, qui continuent de penser que le Front n’est pas un parti comme les autres.

Sur le fond, le Front reste proche des autres partis d’extrême droite qui ont le vent en poupe en Europe : le Parti autrichien de la liberté, les Vrais Finlandais, les Démocrates suédois, le Parti pour la liberté, aux Pays-Bas, et le Parti du progrès, en Norvège, dont a été membre Anders Breivik, responsable de la tuerie d’Oslo, en juillet. Mais le Front est encore plus radical que la plupart de ces derniers, dans la mesure où il milite pour un retrait non seulement de la zone euro, mais aussi de l’Union européenne.

Le Front a longtemps été une nébuleuse de groupuscules que Jean-Marie Le Pen « tenait » tant bien que mal. La formation accueil­lait des catholiques traditionalistes et des pro-vie. Elle hébergeait des nostalgiques du maré­chal Philippe Pétain, condamné pour « haute trahison » à la fin de la Deuxième Guerre mondiale pour avoir pactisé avec Hitler. Elle comptait des admirateurs de Charles Maurras, écrivain antisémite qui prônait un retour à la monarchie. Et elle attirait des skinheads aux penchants néonazis.

Marine Le Pen dit vouloir prendre ses distances par rapport à ces ultras, affirmant que les « pétainistes », les « obsédés de la Shoah » ou les « catholiques intégristes » n’ont pas leur place dans son parti.

Elle ne se contente pas de paroles. Depuis avril, elle a fait exclure une quinzaine de militants et d’élus : un conseiller de la région Rhône-Alpes pour avoir fait le salut hitlérien, un jeune militant pour avoir créé une affiche inspirée de la propagande des Jeunesses hitlériennes, un conseiller municipal de Vénissieux, au sud de Lyon, pour avoir dit à une étudiante en journalisme qu’il était « antijuif ».

La nouvelle chef du Front considère le nazisme comme une « idéologie répugnante », si on se fie au site du parti. Dans un entretien accordé au magazine Le Point, elle a décrit les camps de concentration comme « le summum de la barbarie ». Elle ne s’est pas contentée de se démarquer de son père, elle a emprunté des idées à la gauche, réclamant une plus grande intervention de l’État dans l’économie, la nationalisation des banques et le protectionnisme contre les pays émergents, qualifiés de « submergents ».

Elle a opéré un recentrage tout aussi important sur le terrain social. Elle s’est dite en faveur du pacte civil de solidarité (une forme d’union civile entre conjoints de même sexe) et s’est rangée dans le camp des pro-choix, puisqu’elle ne s’oppose pas à l’avortement en tant que tel mais à sa gratuité.

Elle n’a pas oublié l’environnement, s’inspirant des Verts et remettant en question le recours massif au nucléaire, une énergie « énormément dangereuse », a-t-elle soutenu. Pas étonnant qu’elle décrive le Front comme n’étant « ni de gauche ni de droite ». Elle puise des idées d’un côté comme de l’autre…

Le renouvellement du Front n’est pas au goût de tous. Rivarol, hebdomadaire d’extrême droite, reprochait récemment à Marine Le Pen d’avoir fait allégeance « à la communauté juive et à l’entité sioniste » (lire : Israël), d’avoir ordonné des « purges incessantes au sein du mouvement » et d’avoir recruté des « invertis notoires » (en clair : des homosexuels). Mais lui suffit-il de prendre ses dis­tances par rapport aux antisémites pour faire du Front un parti comme les autres ?

Non, répond la classe politique modérée, tant à droite qu’à gauche. « Il n’y a aucune prise de position de Marine Le Pen qui ne soit dans la droite ligne de la doctrine du Front national », écrit Laurence Parisot, présidente du MEDEF (le « Conseil du patronat » français), dans Un piège bleu Marine (Calmann-Lévy).

« Le Front national reste ce qu’il a toujours été : un parti nationaliste, héritier de l’extrême droite française la plus traditionnelle », écrit pour sa part Laurent Joffrin, directeur de l’hebdo de centre gauche Le Nouvel Observateur. « Il n’est plus antisémite – même s’il compte dans ses rangs de solides ennemis des Juifs -, mais il est devenu antimusulman. »

Marine Le Pen est-elle antimusulmane ou antiarabe ? Si elle a souvent condamné « les prières de rue » (lorsque des musulmans prient sur la voie publique), elle l’a toujours fait, s’est-elle justifiée, au nom de la laïcité. Il lui est quand même arrivé de comparer ces rassemblements à « une forme d’occupation », ce qui, en France, évoque forcément l’occu­pation allemande.

Mais elle rejette toute accusation de xénophobie ou de racisme. Pourtant, elle n’a pas encore fait retirer du site Internet du Front le programme défendu par son père en 2007, où on peut lire : « Il devient de plus en plus difficile d’avoir un recrutement de qualité. Vingt pour cent des nouvelles recrues sont désormais issues de l’immigration originaire du monde musulman. »

marine-le-pen-2

Le Front serait-il maintenant contre les musulmans ? Si
Marine Le Pen a souvent condamné les « prières de rue » à
Paris, elle l’a toujours fait, dit-elle, au nom de la laïcité.
Photo : Miguel Medina/AFP/Getty Images

 

Le Front milite contre la double nationalité. Encore là, il vise les Français d’origine algérienne, qui seraient nombreux à avoir la citoyenneté des deux pays. La « préférence nationale », le traitement de faveur que le Front souhaiterait accorder aux Français, Marine Le Pen l’assume.

C’est en vertu de ce principe que les « frontistes » disent vouloir supprimer les allocations familiales versées aux résidents étrangers. Bref, les immigrés, qui travaillent et paient leurs impôts en France, ne seraient plus traités sur le même pied que les autres.

Cette discrimination, si elle était mise en œuvre, serait vite contestée devant les tribunaux, selon Étienne Pataut, professeur de droit à la Sorbonne. « Il y aurait un vrai risque juridique à mettre en place de telles mesures, par ailleurs moralement scanda­leuses », dit-il.

Pour l’instant, la principale réus­site du Front est d’avoir imposé ses préoccupations – l’identité nationale au sens large – au cœur du débat politique. Sur tous ces sujets, le parti de Sarkozy, l’Union pour un mouvement populaire (UMP), ce fragile alliage de conservateurs, de démocrates-chrétiens et de libéraux (au sens économique du terme), craint de voir filer ses électeurs, tentés par le discours de Marine Le Pen.

Pour les retenir, quelques députés du parti tiennent depuis peu un langage qui s’apparente à celui de l’extrême droite : Lionnel Luca s’est prononcé contre la double nationalité ; Thierry Mariani a prôné des tests ADN pour les regroupements familiaux ; Christian Vanneste a dénoncé l’homosexualité comme « une menace pour l’humanité ».

L’ascendant de Marine Le Pen sur la classe politique est donc indéniable, et ce n’est pas sans raison que le magazine américain Time l’a nommée parmi les 100 personnes les plus influentes au monde… Le politologue Djamel Mermat estime même que « son parti reste d’abord un groupe de pression qui cherche à influencer d’autres partis ».

Mais lorsque la présidente du Front déclare, comme elle l’a fait le 1er mai, que « chacun de nous a le sentiment de vivre silencieuse­ment mais sûrement une période de déclassement général », elle exprime les craintes de beaucoup de Français malmenés par la crise financière. Ses déclarations moins tonitruantes expliquent peut-être sa popularité grandissante : elle soulève des préoccupations que les grands partis, l’UMP et le Parti socialiste, n’abordent parfois que du bout des lèvres…

On lit à l’occasion dans la presse que Marine Le Pen pourrait « apporter » ses électeurs à l’UMP – en leur demandant, par exemple, de voter pour Sar­kozy au deuxième tour – en échange de portefeuilles ministériels. La journaliste Caroline Fourest n’y croit pas. « Le FN fonctionne comme une petite royauté dont Marine Le Pen vient d’être sacrée reine, dit-elle. Elle ne sacrifiera pas tout son pouvoir pour être ministre pendant six mois dans un gou­vernement UMP. »

Cette « reine », croient certains observateurs, pense vraiment qu’elle ralliera une majorité de Français à sa cause, et c’est précisément ce qui, à leurs yeux, la rend plus redoutable.

Caroline Fourest a coécrit, avec Fiammetta Venner, une biographie simplement intitulée Marine Le Pen (Grasset), qui a figuré tout l’été sur la liste des best-sellers. Les auteures reconnaissent que la fille a pris ses distances par rapport au père : « L’héritière veut bien sourire aux médias et même donner des gages concernant la Seconde Guerre mondiale pour s’éviter d’être dépeinte en diable. Mais gare à celui qui contrariera sa volonté de « dédiabolisation ». Celui-là ou celle-là doit se préparer à l’intimidation, au procès, à l’insulte. » Marine Le Pen a justement annoncé son intention de faire un procès contre les auteures de ce livre, qu’elle a qualifié de « succession de mensonges, d’amalgames ignobles, de calomnies et d’injures ».

Jean-Marie Le Pen avait l’habi­tude de dire qu’un Front « gentil » n’intéresserait personne. « S’il devient moins radical, explique le politologue Djamel Mermat, il risque de ne plus être suffisamment original pour avoir un créneau politique. En devenant passe-partout, il risque de disparaître. » Le pari de Marine Le Pen est justement de montrer à son père qu’il a eu raison de lui faire confiance.