Une nouvelle voix arabe ?

La clameur de la place Tahrir retentira longtemps dans les venelles du Caire, et bien au-delà. C’est le cri de l’homme à la dignité bafouée qui relève la tête, le cri du sujet qui se découvre citoyen.

Une nouvelle voix arabe ?
Photo : Amr Nabil / AP / PC

Le Caire, le mardi 1er février, 14h

Sur la place Tahrir, en plein cœur du Caire, en plein cœur de la contestation, une vieille dame s’est détachée de la foule pour s’avancer vers moi. Sa tenue, noire de la tête aux pieds, lui cachait les cheveux, mais dégageait son visage, qui avait conservé quelque chose d’espiègle malgré son âge. Elle tenait un drapeau de l’Égypte, « la mère de tous les pays », selon elle. Et elle m’avait interpellé, moi, le journaliste étranger, pour me lire un poème.

Un manifestant qui, comme tant d’autres, parlait un excellent anglais me l’a traduit. Il était question de jours meilleurs, d’un avenir de lumière et de henné. Je savais comment on avait souvent traduit cette poésie. En français, on parlait, désormais sur un ton ironique, de « lendemains qui chantent ».

Mais on aurait tort de faire la sourde oreille. En janvier, Le Caire – après Tunis – a fait entendre une musique arabe dont on n’avait pas l’habitude : celle de la « rue », comme on dit là-bas pour ne pas dire « société ». Et sur la place Tahrir, ce chœur avait quelque chose d’exaltant. Rarement, dans ma carrière de reporter, ai-je été témoin d’un événement aussi émouvant dans la vie d’un peuple.

Tous ceux que j’ai croisés exigeaient le départ du président, Hosni Moubarak, le réclamant sur tous les tons. La colère était palpable. Une partie importante de la population vit avec moins de deux dollars par jour, et ces « petites gens » poussaient un énorme cri du cœur. Un couple m’a montré son bébé, une fillette qui n’avait pas deux ans. Avec son bâton de rouge, la mère lui avait inscrit sur le front un slogan anti-Moubarak…

La classe moyenne s’était elle aussi donné rendez-vous place Tahrir. J’ai croisé quantité d’ingénieurs, qui tous réclamaient le départ du président – qu’ils n’appelaient d’ailleurs plus président, mais simplement Moubarak. Une familiarité qu’ils peuvent se permettre, depuis le temps qu’ils le connaissent, leur raïs : quand celui-ci est arrivé au pouvoir, il y a 30 ans, Brejnev était encore au Kremlin ! Dans les slogans et sur les affiches, « Game over ! » revenait sans cesse. Le président, âgé de 82 ans, sait-il au moins qu’il est question de jeux vidéo ?

Contrairement à ce que je m’attendais, mes interlocuteurs étaient disposés non seulement à me donner leur nom, mais aussi à m’autoriser à le publier, une position que peu d’Égyptiens étaient prêts, jusque-là, à assumer. Ils n’y allaient pourtant pas de main morte. Amir Raouf, architecte, a soutenu que Moubarak s’était inspiré (si l’on peut dire) de deux de ses illustres prédécesseurs : « Sous Nasser, les communistes ont été torturés ; sous Moubarak, tout le monde craint de l’être. Sous Sadate, la corruption a vu le jour ; Moubarak l’a généralisée. »

La torture et la corruption, Suleiman Ali Hassan connaît. Il a passé 11 ans en prison, de 1996 à 2007, même si la Cour suprême a 12 fois ordonné sa remise en liberté. Ses bourreaux, a-t-il soutenu, voulaient l’entendre dire que Moubarak était musulman, concession que cet intégriste n’était pas prêt à accorder. Ce barbu était, de toute évidence, très religieux : sa zebiba (« bosse » sur le front indiquant qu’il s’est beaucoup penché sur son tapis de prière) était proéminente. Mais il voulait surtout m’expliquer que l’islam était, à ses yeux, grâce et justice. C’est pour cela que cet homme au regard un peu égaré s’était rendu place Tahrir. Parmi les manifestants, il y avait toutefois peu d’intégristes comme lui.

Les intégristes sont la hantise des autorités. Les plus durs ont revendiqué, au milieu des années 2000, des attentats meurtriers, visant notamment des lieux touristiques, comme Charm el-Cheikh. Mais les plus modérés les effraient peut-être plus encore. Les Frères musulmans, mouvement fondé dans les années 1920, ne cessent de gagner en influence. Ils jouent un rôle important dans certains hôpitaux et écoles, offrant à la population des services que l’État ne fournit plus. Bien qu’interdits, les Frères musulmans ont parfois réussi à faire élire des candidats « indépendants » au Parlement (quasi fantoche). La plupart ont toutefois été écartés du pouvoir après les élections législatives de décembre 2010 – une mascarade électorale, selon les observateurs.

C’est de cela que tant d’Égyptiens ne veulent plus. Les événements de la place Tahrir montrent que la population aspire à faire entendre sa voix. Dans la rue, dans les médias, au Parlement. Cet appel retentira longtemps dans les venelles du Caire, et bien au-delà. C’est le cri de l’homme à la dignité bafouée qui relève la tête, le cri du sujet qui se découvre citoyen.

L’émotion était palpable sur la place Tahrir. Elle m’a rappelé l’Argentine de 1983. Des généraux sanguinaires venaient de céder la place aux civils, et les Argentins, débordant d’espoir et d’enthousiasme, prenaient – reprenaient – enfin la parole. Ils en avaient gros sur le cœur, et le jeune journaliste que j’étais avait été bouleversé par leurs récits. De résistance et de survivance.

Après avoir longtemps retenu son souffle, l’Égypte pousse un cri, qui est peut-être surtout un soupir de soulagement. Sur la place Tahrir, j’ai croisé un barbu à l’air jovial, qui était, peut-être plus que quiconque, à l’origine de toute cette mobilisation. Mohamed Adel avait lancé sur Facebook un appel au rassemblement pour exiger la démission du ministre de l’Intérieur et pour protester contre le coût de la vie… Il avait choisi le 25 janvier, un jour férié, la fête de la Police (l’institution la plus détestée de toute l’Égypte). Plusieurs jours plus tard, il se promenait en sandales dans la foule des manifestants, un peu médusé par l’ampleur de la vague qu’il avait soulevée. « Je n’aurais jamais pensé qu’il y aurait un tel retentissement, dit-il. Quand j’ai vu ce qui s’est passé en Tunisie, je me suis dit que le mouvement de contestation serait peut-être encore plus fort ici. Mais la révolution ne s’exporte pas. Chaque pays doit faire la sienne. »

Rien pour rassurer les régimes arabes. Même si ceux-ci ne tombent pas comme des dominos, le sommeil des dirigeants arabes sera de plus en plus souvent perturbé par les bruits de la rue. Au Caire et ailleurs.

 

 

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