Une soirée au théâtre à Téhéran

La scène culturelle de Téhéran est en ébullition. Souvent à la limite de susciter la censure, artistes et spectateurs mettent les plus conservateurs au défi de changer les choses en Iran. Notre reporter a été estomaqué par ce qu’il a vu !

Photo © Jeremy Suyker
Photo © Jeremy Suyker

Sur la scène, trois hommes dans la trentaine tentent de secourir un ami accro à l’héroïne. Leur jeu est d’un réalisme troublant. À preuve, cette seringue que l’acteur fait semblant d’insérer dans son bras. Dans la petite salle d’une centaine de places, toutes occupées, les spectateurs suivent l’action avec une attention fébrile.

J’ai beau savoir que l’Iran compte la plus grande proportion de consommateurs d’opiacés au monde (3 % de la population), je suis estomaqué par l’audace du metteur en scène ! Et ma surprise ira croissant, soir après soir, à mesure que je plongerai dans l’univers culturel de Téhéran, mégalopole de 14 millions d’habi­tants fidèle à sa réputation — bruyante, polluée, chaotique, austère. Et où cohabitent deux mondes qui s’observent sans se comprendre : une population tournée vers l’Occident et une autre nettement plus conservatrice et religieuse.

Le café Shooka, au premier étage d’un centre commercial situé au cœur de Téhéran, accueille ce soir une vingtaine d’étudiants et d’artistes en tous genres.

Dans ce repaire exigu mais douillet qui donne sur la rue Gandhi, on discute en persan des dernières expositions, des films d’Asghar Farhadi — lauréat d’un oscar, en 2012, pour Une sépara­tion —, de l’ensemble de jazz Pallett, qui mêle poésie persane et mélodie traditionnelle.

Photo © Jeremy Suyker
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Des actrices en répétition.

À peine un mot, en revanche, sur les espoirs de voir les conditions de vie s’améliorer. Dans un accord préliminaire conclu à Genève le 24 novembre 2013, la République islamique s’engage à limiter son programme nucléaire en échange d’un allégement des sanctions économiques — imposées par la communauté internationale depuis la crise du nucléaire iranien, en 2006. « Nous attendons des résultats avant de nous réjouir », dit Ida, chercheuse en neurologie… et chanteuse underground à ses heures.

« Les femmes, qui n’ont pas le droit de chanter en public — soi-disant parce que leur voix excite les hommes —, produisent leur musique illégalement et la diffusent sur des sites de partage en ligne, eux-mêmes proscrits, tels que Facebook ou YouTube », explique la Téhéranaise, qui porte un foulard couleur lie-de-vin assorti à son rouge à lèvres.

La clientèle du café semble davantage se préoccuper d’échapper aux interdits imposés par la loi islamique. À l’image de ces tourtereaux blottis sur les étroites banquettes en bois, qui échangent des regards langoureux en s’effleurant les mains. Le gérant feint d’ignorer ces petits jeux amoureux, qui pourraient lui attirer des ennuis. Les relations hors mariage sont interdites et la police des mœurs n’est jamais très loin.

« Les autorités ont tenté plusieurs fois de fermer mon café, mais je fais de la résistance depuis 30 ans. Cela dit, je suis parfois obligé de me plier aux règles », explique ce quinquagénaire à la moustache grisonnante. Il désigne une affiche collée sur la vitre du café montrant une femme couverte d’un hidjab, un pictogramme officiel qu’on retrouve sur la plupart des devantures de commerces en Iran. « Cela veut dire que mon établissement respecte la loi, puisque les femmes qui entrent ici doivent porter une tenue décente. »

Ces petites hypocrisies sont monnaie courante à Téhéran, à tous les niveaux de la société. Car les années qui ont suivi la révolution verte, en 2009, ont fait du tort à tous.

« Nous nous adaptons à la réglementation, dit un metteur en scène. Les femmes sont couvertes de la tête aux pieds et les acteurs de sexe différent évoluent sur scène sans se toucher. »

Descendus par milliers dans les rues de la capitale pour protester contre la réélection du président Ahmadinejad, les Iraniens ont connu un court moment d’euphorie collective… avant de déchanter face à la brutalité des bassidjis (miliciens chargés de faire respecter les valeurs de la révolution islamique).

Sans doute pour éviter de nouveaux troubles, l’omnipotent Ali Khamenei, guide suprême de la République islamique, a validé en juin 2013 l’élection d’un modéré, le mollah Hassan Rohani.

« Rohani nous a redonné de l’espoir et un peu d’honneur, mais beaucoup reste à faire », dit Zahra, 28 ans, que je rencontre dans les allées de Behesht-e Zahra (le paradis de Zahra), le plus grand cimetière d’Iran, derrière des quartiers insalubres où s’entassent des milliers d’immigrés afghans. « L’Occident est persuadé que nous sommes un peuple de musulmans fanatiques, mais nous savons faire la différence entre notre foi et les discours fallacieux des religieux qui nous gouvernent ! » ajoute cette secrétaire dans une entreprise de pétrochimie.

Sa sœur Fateme est membre d’une compagnie théâtrale et joue ce jour-là dans une pièce au centre-ville. Laissant derrière nous le cimetière et ses quel­que deux millions de sépultures, nous nous rendons en métro jusqu’à la rue Jomhuri, une artère commerciale connue entre autres pour son bazar d’antiquités, qui se tient chaque vendredi dans un parc de stationnement à étages.

La représentation, tout en musique, se déroule en persan, dans la pièce principale d’un appartement aménagée en théâtre. Des palettes de bois font office de sièges pour la vingtaine de spectateurs qui suivent les mésaventures de Faslname Nakook, un vieillard malheureux à la recherche de ses enfants disparus.

À la fin de la représentation, les comédiens invitent le public à partager une collation com­posée de pain, de fromage et de confiture. Pouya, le metteur en scène, m’explique que c’est la tradition du Gardzienice, forme de théâtre expérimental d’origine polonaise, qui a fait des émules dans le milieu artistique de Téhéran ces dernières années. « Nous avons l’autorisation de nous produire, car nous adaptons le Gardzienice à la réglementation en vigueur, poursuit-il. Les femmes sont couvertes de la tête aux pieds et les acteurs de sexe différent évoluent sur scène sans se toucher. »

Photo © Jeremy Suyker
Photo © Jeremy Suyker

Un vendeur de riz dans son entrepôt.

En Iran, toute production artistique fait l’objet d’un contrôle préalable par le ministère de la Culture et de la Guidance islamique, qui a un pouvoir de censure. « Nous n’avons jamais la haute main sur notre travail, déplore Siavash, dramaturge de 25 ans. Il y a des sujets que l’on peut difficilement mettre en scène, tels que l’adultère et les relations amoureuses triangulaires. Et d’autres qu’on ne peut pas aborder du tout, comme la politique et la religion, à moins d’en faire l’éloge. »

La pièce qu’il présente à la Maison des artistes, celle où un personnage est accro à l’héroïne, traite un sujet des plus délicats. « Les autorités, souvent complices du trafic de drogue, sont trop tolérantes, et les centres de désintoxication, de plus en plus nombreux en ville, semblent impuissants, me dit Siavash. Même si j’aborde ce thème, je me garde bien de critiquer notre gouvernement, sinon c’est la prison assurée ! »

Dans une galerie nichée au pied des monts Elbourz, dans le quartier cossu de Velenjak, un collectif présente une performance underground hybride où sculpteurs, peintres et plasticiens créent une œuvre en direct devant le public. Le tout est arrosé d’une musique expérimentale assourdissante, qui rend la scène surréelle.

Après le vernissage, la galeriste et son mari invitent un petit groupe d’amis à faire la fête dans leur appartement-terrasse. Depuis celui-ci, on aperçoit le mausolée de l’imam Zadeh Saleh, qui illumine le quartier de Tajrish et son vieux bazar. Au loin se dressent les grues du chantier pharaonique de la future mosquée de Téhéran, en construction depuis 22 ans.

Dans la cuisine, on félicite les hôtes pour la qualité de leur vin, produit en toute illégalité sur le toit de l’immeu­ble. Les hidjabs sont restés à l’entrée et les femmes babillent dans le salon en tirant sur des ghelyan (pipes à eau traditionnelles).

Quelques bouteilles de vodka plus tard, la discussion dévie sur l’avenir du pays. « Au fond, les Iraniens ne savent pas qui ils sont, dit une enseignante d’anglais. Dès l’enfance, on nous apprend à nous méfier des autres, à dissimuler nos pensées intimes et à nous faire discrets. Nous vivons derrière les murs et les rideaux tirés de nos maisons. Le vrai changement viendra le jour où nous pourrons faire tomber nos masques et nous sentir libres d’être nous-mêmes. »

 

* Notre journaliste a signé d’un pseudonyme afin de protéger ses entrées en Iran. Certains noms figurant dans le reportage ont également été changés.

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merci de ce temoignage culturel. le theatre est notre bouche d’aération pour aérere nos neurones et refléchir. MERCI et continuez.

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