Vivre à Belo Horizonte, au Brésil

L’écrivain québécois Eric Dupont a vécu trois mois dans une tour d’habitation mythique du Brésil, bâtie par le célèbre architecte Oscar Niemeyer. Entre les travestis hystériques et des déchets tombés du ciel, il a pris le pouls de la ville de Belo Horizonte. Visite guidée d’une mégapole de cinq millions d’habitants, qui accueille le Mondial de soccer. 

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Photo © Paulo Santos / Getty Images

Belo Horizonte, dans mon appartement du 19e étage du complexe Juscelino Kubitschek (JK), la lune se lève sur les montagnes ferreuses du Minas Gerais, État brésilien de plus de 20 millions d’habitants. Avant mon départ de Montréal, un Brésilien exilé depuis longtemps m’avait dit : « Je t’interdis d’habiter là, le JK est une favela verticale ! »

J’ai réservé l’appartement huit secondes après l’ordre d’interdiction. Dans ma favela verticale, il y a des murs de marbre, des garçons d’ascenseur, une statue de Jésus, une magnifique fontaine en céramique portugaise, un décor vintage et 5 000 résidants qui déclarent à qui le leur demande adorer y vivre. Au loin, au-delà des tours des quartiers aisés, s’agrippent aux collines deux ou trois vrais bidonvilles.

Belo Horizonte est le troisième centre urbain en importance au Brésil. Je suis ici pour trois mois, sur la piste du célèbre architecte Oscar Niemeyer — auteur, justement, du JK ainsi que du complexe de Pampulha —, et pour tâter le pouls de la ville, qui accueillera à compter de juin 6 matchs sur les 64 de la Coupe du monde de la FIFA. À mes yeux, les constructions de Niemeyer, dont les « courbes libres » brisent la tyrannie de la ligne droite, incarnent l’expression parfaite du chic brésilien, au même titre que la bossanova.

De l’aveu même de l’architecte, le complexe de la lagune de Pampulha, construit à l’entrée de Belo Horizonte et terminé dans les années 1940, a été le berceau de Brasília, qu’il a également conçue et qui a été inaugurée en 1960. C’est dans les bâtiments utilitaires (église, musée, club nautique et salle de danse) qui bordent ce lac artificiel que l’utopie de Brasília est née. Je compte sur les gens de Belo Horizonte pour me dire ce qu’ils pensent des créations de Niemeyer et de la Coupe de la FIFA.

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Façade entièrement fenêtrée, vastes espaces communs abondamment éclairés, courbe fluide de l’escalier… À l’époque, le JK aurait péché par son modernisme, selon certains. (Photos © R. Lima / Nitro / Redux et Eric Dupont)

Mille zébus !

Dans le reste du Brésil, les habitants de Belo Horizonte ont la réputation d’être organisés, ponctuels et un peu méfiants. Une fois, cependant, que vous franchissez la porte de leur habitation — ce qui n’est pas une mince affaire dans une ville où chaque demeure est entourée de murs coiffés de barbelés et de fils électriques —, ils vous accueillent avec les plus grands égards, mais sans trop de chichis. Après tout, avant d’être fondée, en 1897, la ville n’était qu’une fazenda (ferme), un arrêt de repos sur la longue route vers l’ancienne capitale de l’État, Ouro Preto (or noir).

L’identité des Mineiros, les habitants du Minas Gerais, est étroitement liée aux fazendas de l’arrière-pays, comme celle que Maria Tereza Mourão, sur-nommée Teteti (prononcez « tétètchi »), a vendue il y a trois ans. Teteti, 72 ans, était aussi professeure de littérature portugaise. Sur la terrasse de son appartement d’un beau quartier de Belo Horizonte, loin du JK, elle me montre fièrement des photos de son troupeau. « J’avais 1 000 pieds de café et 1 000 zébus. » À l’appui, elle sort d’un tiroir la queue séchée d’un serpent à sonnette. Elle l’agite pour me faire entendre un bruit inquiétant. « Je l’ai tué à coups de bêche. » Avant de faire la guerre aux serpents à sonnette, Teteti s’est mariée dans la chic église de Pampulha, construite par Niemeyer. Sur ce dernier, elle se contentera de dire qu’il était communiste. « Il voulait que toutes les classes sociales vivent ensemble dans le JK. »

Et la Coupe de soccer, Teteti ? Rater ça ? Pas pour tout l’or du Minas Gerais. Teteti ne manque rien, ni le carnaval, ni le théâtre, ni l’opéra (sa mère était italienne), ni les matchs du Cruzeiro, une des trois équipes de soccer de Belo Horizonte. Elle a d’ailleurs ses billets pour deux matchs de la FIFA dans sa ville et un à Brasília. Elle promet de m’emmener au stade du Cruzeiro, le Mineirão, pour un match si j’enfile le chandail de l’équipe, car elle ne veut pas avoir de problèmes dans les gradins.

Il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’au Mineirão pour assister aux matchs, puisque TV Globo les retransmet dans le respect des horaires des telenovelas, ces téléséries qui, toutes aliénantes qu’elles soient, agissent comme un opium sur les Brésiliens. C’est d’ailleurs en compagnie de Teteti et de son ami Hércules que j’ai assisté au premier baiser gai à heure de grande écoute pendant le dernier épisode d’Amor à vida (Traces de mensonges, en français). Le bisou historique fut échangé entre Félix, qui avait jeté le bébé de sa sœur dans une poubelle au premier épisode, et Nico, cuisinier de sushis et père d’un garçon, qu’il a eu avec une mère porteuse. Bonne nouvelle pour ces deux garçons, la loi brésilienne leur permet de se marier.

Les temps changent au Brésil, mais le soccer commencera toujours « après » la telenovela de 21 h. Vous comptiez dormir ? Repensez-y. À chaque but marqué, un concert de klaxons et de pétards se fait entendre dans la ville, des centaines de têtes surgissent des fenêtres de tous les étages pour hurler leur dépit ou leur contentement, même si le match se termine après minuit. C’est le moment idéal pour glaner quelques gros mots portugais hurlés dans la nuit tropicale, surtout si une équipe argentine vient de marquer.

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La Praça da Liberdade (Photo © Samba Photo / P. Fridman / Getty)

Suzana et José

Autre soirée très mineira dans le bel appartement du couple Suzana et José, retraités habitant les hauteurs du quartier Serra, qui surplombe la ville. Le taxi se fraie un chemin à travers un embouteillage de fin du monde. Sur la Praça da Liberdade, un panneau lumineux à l’entrée de l’allée de majestueux palmiers annonce, comme une menace : « 100 jours avant la Coupe ». À cause du relief montagneux de Belo Horizonte, la moindre promenade prend des allures d’entraînement cardiovasculaire à intervalles. Vous arriverez à destination hors d’haleine et trempé de sueur. Mieux vaut prendre un taxi.

Suzana était guide et parle un français délicieux. José était agronome. Ils ne se sont pas mariés dans une église construite par Niemeyer et n’ont jamais habité ses constructions. « Ce qu’il faisait était très beau, mais guère pratique », confie José, qui trouve que le grand architecte radotait quand même un peu. « Regardez la Cidade Administrativa ; il avait fait la même chose à Brasília. » La Cidade est la dernière construction réalisée par Niemeyer de son vivant : ses immeubles abritent les ministères et le bureau du gouverneur de l’État. José souligne un fait évident : la Cidade, construite dans la verdure luxuriante qui borde la route vers l’aéroport, est peu accessible à ses 20 000 travailleurs, qui dépendent d’un transport public déficient. Le gouverneur dispose d’un héliport en guise de stationnement.

Peu intéressée par Niemeyer, Suzana m’explique pourquoi Belo Horizonte est unique au Brésil. « C’est une grande ville qui a les caractéristiques d’une ville de l’arrière-pays. Dans les boutiques, on vous demandera votre prénom. » Elle a raison. Dans cette agglomération de cinq millions d’habitants, les gens ont la douceur de ceux qui ne connaissent pas l’hiver. Dans le parc de la Praça da Liberdade, le samedi soir, devant le magnifique Edifício Niemeyer se promènent les familles.

À l’idée de la Coupe, Suzana et José restent dubitatifs. « Si le Brésil joue, je vais regarder la partie, avoue Suzana, mais je trouve que le gouvernement a trop dépensé dans cette aventure. » Elle explique que la FIFA, avec ses normes coûteuses (sièges obligatoires dans tous les stades, aéroports, concessions alimentaires…), va rendre les parties de soccer inaccessibles pour le peuple, même une fois la Coupe passée. José est inquiet parce que des manifestations sont annoncées de tous les côtés. Sur un ton résigné, il me dit qu’il y aura sûrement du quebra-quebra (de la casse).

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Oscar Niemeyer (Photo © Marka / Alamy)

Dans le cœur de la bête

Oscar Niemeyer voulait que le visiteur s’immobilise et s’étonne devant ses constructions. Chaque fois que je m’approche du JK, c’est plutôt un vertige qui me saisit. La tour A compte 23 étages, la tour B, 36. La tour A mesure presque 120 m de longueur. Une mer d’appartements, d’espaces bétonnés vides. La façade est en rénovation. Le Brésil époussette ses meubles avant l’arrivée de la visite.

C’est Hércules qui me fera découvrir le quartier qui entoure le complexe JK, ses coins de rue animés, ses travestis hystériques qui y piaillent les samedis soir, et une nouvelle jeunesse qui se réapproprie le JK et le centre-ville, tombé en déchéance dans les années 1980. « Tu n’iras pas là tout seul », m’a-t-il dit. Gentillesse de Mineiro devant laquelle on s’immobilise et s’étonne aussi.

À l’entrée de mon immeuble, nous tombons sur Virgílio, historien à la retraite que Hércules avait perdu de vue. Ce dernier a d’abord habité la tour B avec sa femme. Après son divorce, il a pris un appartement plus petit dans la tour A. « L’endroit a beaucoup changé », dit-il pour me rassurer. Et c’est vrai. Depuis une vingtaine d’années, l’administration du complexe s’évertue, par diverses tactiques, à faire sortir les éléments indésirables (lire : prostituées et revendeurs de drogue).

Paroles d’architectes

Le samedi soir, au JK, je joue au bingo dans la salle commune avec les vieilles Brésiliennes. Je réussis même à me faire lancer des glaçons et des pelures de banane lorsque, assis entre les deux tours, je contemple les étoiles du ciel austral en sirotant une bière. Je demande à deux buveurs octogénaires avertis, jouant aux cartes bien à l’abri des déchets sous une courbe libre de Niemeyer, qui a « osé » me lancer ces détritus. « Um filho da puta ! » analyse l’un d’eux en replaçant son dentier. Les prostituées sont donc parties, mais leurs fils sont restés pour lancer des déchets par les fenêtres.

On me met en contact avec une de mes voisines du 13e, tour A, Alviane Miranda, et un architecte qui habitait la tour B, Gustavo de Oliveira Fonseca. Je les rencontre dans un bar de hipsters du centre-ville. Gustavo a un bureau d’architectes qui marche, elle est informaticienne. Ils sont tous les deux jeunes, branchés, sympathiques et absurdement beaux.

Gustavo a étudié l’œuvre de Niemeyer à l’université. « Niemeyer proposait une vision de l’avenir que les Brésiliens n’ont pas comprise à l’époque. Cette construction, le JK, a servi de preuve que le modernisme ne fonctionne pas. »

Et la Coupe ? Ils n’iront pas, parce qu’ils ne sont pas amateurs de soccer, mais ils sont très contents qu’elle ait lieu au Brésil. « Ça fera du bien aux Brésiliens de voir des étrangers », pense Gustavo. Alviane ironise : « Une chose est sûre, la FIFA ne sera plus jamais la même après la Coupe du monde au Brésil ! » Clin d’œil aux gesticulations affolées du président de la FIFA, Joseph Blatter, devant les retards dans la préparation des infrastructures.

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Belo Horizonte le soir (Photo © L. Veiga / Getty)

Pendant que nous marchons seuls vers la tour A, Alviane tente de tempérer les propos de Gustavo en me livrant sa profession de foi envers l’architecte. « Oscar Niemeyer a voulu montrer qu’une autre manière de vivre était possible. Par exemple, il n’avait pas inclus dans les appartements toutes les aires de services auxquelles les Brésiliens sont habitués, afin que les gens se rencontrent au lavoir et au restaurant. D’accord, les aires communes n’ont jamais été terminées, mais moi, je ne voudrais pas vivre ailleurs. » Tous les soirs, depuis sa fenêtre, Alviane s’immobilise et s’étonne devant la vue. Gustavo avait peut-être raison : l’architecte, dans sa vision futuriste utopiste, n’avait pas été compris par les Brésiliens de son temps. Selon moi, la belle Alviane était dans le bel horizon du regard de Niemeyer quand il a dessiné les courbes libres du JK. Elle est simplement arrivée 40 ans en retard pour l’inauguration. Les Mineiros ne sont pas tous ponctuels.

Quelques jours plus tard, je rencontre Raquel Julião, également architecte. Chargée de cours à l’Université fédérale du Minas Gerais, elle a rédigé une thèse sur Niemeyer. Son discours érudit tranche avec l’atmosphère de carnaval qui règne dans la ville. À ses yeux, le JK est un espace modulaire pour une société modulaire. « Je pense que Niemeyer était plus hétérotopique qu’utopique », dit-elle, pendant que des fêtards déguisés font irruption dans le café. En termes clairs, cela signifie que les habitations de Niemeyer sont des espaces hors du monde qui stimulent l’imaginaire, comme le font un théâtre ou un cimetière. Comme le complexe de Pampulha, lieu de loisirs à l’écart de la ville, ou la bibliothèque Luiz de Bessa, sur la Praça da Liberdade, aussi de Niemeyer. Raquel adorerait habiter le JK. Elle considère Niemeyer davantage comme un artiste plasticien que comme un architecte, même s’il a aussi fait des cons-tructions fonctionnelles.

Et la Coupe ? Raquel se rembrunit un peu. Elle pense que l’argent serait mieux dépensé dans les écoles. Au Brésil, l’immense majorité des enfants fréquentent l’école seulement à la demi-journée, même au secondaire. Les enseignants du Minas Gerais gagnent moins de 1 500 réaux par mois (environ 700 dollars). Mince consolation, ces derniers pourront regarder la transmission des matchs à TV Globo pendant le congé scolaire, décrété pour toute la durée de la Coupe.

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1. Les tours B et A du complexe Juscelino Kubitschek, dit le JK, conçu en 1951.
2. La Cidade Administrativa, dernière construction de Niemeyer réalisée de son vivant. Érigée à l’extérieur de la ville, elle abrite le bureau du gouverneur et les ministères.
3. L’Edifício Niemeyer, un immeuble d’appartements, sur la Praça da Liberdade.
4. L’église São Francisco de Assis, dans la lagune de Pampulha, construite en 1943.

Habiter l’échec

Avant de m’inviter à prendre une bière artisanale dans un bar, Raquel me montre un livre de l’architecte Carlos M. Teixeira, dans lequel il parle longuement du complexe JK. Joint par courriel, l’auteur accepte de me recevoir pour me donner un exemplaire de son ouvrage. C’est lui qui me dira les quatre vérités sur Oscar Niemeyer. Après m’avoir servi un café dans son bureau, Carlos explique : « Niemeyer proposait un mode de vie émergent en Europe, mais pas au Brésil. Le marché a rejeté le JK. Ce fut un grand échec. » Puis, en me montrant une photo du complexe en construction dans les années 1960, il explique que Niemeyer proposait une verticalité injustifiée pour l’époque, et que ces appartements, quoique spacieux et modernes, n’ont pas trouvé preneur à ce moment-là, notamment parce qu’ils n’avaient pas de chambres pour les domestiques. Une anomalie impensable dans le Brésil des années 1960. Je lui demande si acheter un appartement dans le JK est une bonne idée. « Oui, tout ce quartier prend de la valeur. » J’oublie de lui parler de la Coupe du monde.

Dans le taxi du retour, Niemeyer est partout. La face extérieure de la portière de tous les taxis de Belo Horizonte est décorée du dessin de l’église de Pampulha. Sur les autobus publics, on a collé une grande photo de la Cidade Administrativa. Au loin, l’horloge électronique au sommet du complexe JK clignote dans le soir. Sur un panneau publicitaire de Coca-Cola s’étale une autre utopie : A copa de todo mundo. La Coupe pour tout le monde.

En juin 2014, à Belo Horizonte, il y aura des embouteillages apocalyptiques pour arriver au Mineirão, et chaque fois qu’un but sera marqué, des milliers de klaxons fous exécuteront une symphonie divine accompagnée d’un chœur de têtes sorties des fenêtres des tours, hurlant de joie ou de dépit, peu importe l’heure du jour ou de la nuit. À cet instant précis, mille pelures de banane seront jetées par toutes les fenêtres du JK, et quelque part dans le Mineirão, il y aura Teteti qui criera : « Goool ! », en agitant ses fanions vert et jaune. Loin dans le Nord, il ne restera dans ma mémoire sensorielle que la nostalgie diffuse du parfum exquis du jasmin de nuit, d’un soleil excessif, des eaux de mars qui ferment l’été et de la gentillesse brésilienne, première ressource naturelle du grand pays vert.

 

 

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Pour avoir visité les deux villes, j’ai trouvé Bela Horizonte beaucoup plus humaine, beaucoup plus vivante que Brasilia qui ressemble à un immense campus universitaire

Toujours drôle de voir comment les urbains voient les ruraux, peu importe le pays. Ainsi au Brésil on pense que les habitants du Minas Gerais sont lents, terriblement lents. Que tout ce fait en lenteur dans le Minas Gerais. Préjugé ou réalité? Dur à dire pour un visiteur.

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