Vodka : prohibition à la russe

Pour convaincre les Russes de délaisser la vodka, le Kremlin lance une série de mesures. Mais ce faisant, il se prive de revenus importants. Dur lendemain de veille en vue pour l’État ?

Vodka : prohibition à la russe
Photo : iStock

Dix heures n’ont pas encore sonné, en ce vendredi soir. La rue Tverskaya, une des principales artères commerçantes de Moscou, grouille de gens. Les vieilles automobiles de l’époque soviétique roulent à côté des luxueuses voitures de l’année des nouveaux riches.

À l’entrée du métro Pushkinskaïa, à quelques mètres d’une immense statue du poète Pouchkine entourée de panneaux publicitaires de Coca-Cola, McDonald’s et autres entreprises de biens de consommation, des jeunes se sont donné rendez-vous pour discuter, fumer des cigarettes et trinquer, sous le regard indifférent des policiers. Peu de risques qu’ils reçoivent une contravention, même s’il est interdit, depuis 2007, de consommer de l’alcool sur la place publique en Russie.

Par contre, attention à ne pas manquer de vodka. Car depuis le 1er septembre, à Moscou comme dans plusieurs régions du pays, les magasins n’ont plus le droit de vendre des spiritueux de 22 h à 10 h du matin.

Le Kremlin tente par tous les moyens de réduire l’alcoolisme, un «fléau national», selon le président, Dmitri Medvedev. Et qui consume le pays à petit feu.

Le Russe boit en moyenne entre 15 et 18 litres d’alcool – de la vodka surtout – chaque année. C’est deux fois plus que le Québécois ! «Cette consommation de boissons à fort pourcentage d’alcool distingue les Russes des buveurs des autres pays», a dit Irina Denissova, chercheuse à l’École d’économie russe, à Moscou, lors de la présentation d’un important rapport sur le sujet, l’hiver dernier.

C’est aussi l’une des principales causes de la faible espérance de vie du Russe moyen, qui n’atteint pas 60 ans. Une longévité inférieure à celle des hommes de pays comme le Bangladesh (67 ans), le Honduras (68 ans) et le Tadjikistan (62 ans). L’ONU estime à plus de 6 millions le nombre de décès causés par l’alcoolisme en Russie depuis 1993. Et elle prévoit que 11 millions d’autres morts risquent d’y être liées d’ici 15 ans.

Depuis trois ans, le Kremlin applique donc une série de mesures pour tenter de réduire la consommation d’alcool et ainsi freiner la décroissance démographique que connaît le pays depuis 1995. En une quinzaine d’années, la population est en effet passée de 148 à 142 millions d’habitants. À l’époque au 4e rang des pays les plus peuplés au monde, la Russie est désormais au 9e rang. Et l’ONU estime qu’au rythme actuel elle pourrait dégringoler au 15e rang en 2050.

Pour infléchir la tendance, le gouvernement a créé une réglementation concernant les publicités de boissons alcoolisées, laquelle réduit notamment leur nombre. C’est par ailleurs tolérance zéro pour l’alcool au volant. Et il est défendu de vendre de l’alcool aux moins de 18 ans, sous peine d’une interdiction d’exercer une activité commerciale pouvant aller jusqu’à trois ans ou d’une condamnation à un an de travaux communautaires.

En outre, le gouvernement a haussé l’an dernier le prix minimal d’une bouteille de 500 ml de vodka à 89 roubles (un peu moins de trois dollars), l’équivalent du prix d’un contenant de deux litres de lait.

Le Kremlin tente de renverser la vapeur d’une machine qu’il a lui-même huilée. Depuis Ivan le Terrible (1530-1584) – jusqu’aux prohibitions de Nicolas II (qui a régné de 1895 à 1917) et de Lénine -, la vente de vodka relevait du tsar et servait à remplir les coffres de l’empire. À la mort de Lénine, en 1924, Joseph Staline rétablissait la vente d’alcool pour renflouer les finances. Cette situation a duré pendant près de 60 ans.

«En 1985, avec l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir, une nouvelle offensive pour réduire la consommation d’alcool a eu lieu», dit Anasetasya Zamylyaeva, historienne au Musée de la vodka, à Moscou. Quotas de consommation d’alcool, lutte contre la production artisanale de vodka, arrachage des vignes destinées à la production de vin : les mesures étaient draconiennes. Et elles ont valu au gouvernement Gorbatchev des critiques nombreuses.

Il n’en reste pas moins que la consommation d’alcool a diminué de 60 %, que le taux de mortalité a chuté et que le taux de natalité a bondi. L’espérance de vie des hommes est passée de 61,7 ans en 1984 à 65 ans en 1987. Avec la fin de l’URSS, ces mesures ont été mises de côté, la consommation a repris de plus belle et l’espérance de vie est retournée au niveau de 1984.

Les dispositions prises par l’actuel gouvernement Medvedev ne font pas l’unanimité. «La prohibition n’a aucun effet sur la quantité d’alcool consommée par les Russes. La hausse des prix ne fera qu’augmenter les ventes d’alcool produit illégalement», soutient Vadim Drobiz, directeur du Centre d’études des marchés fédéral et régionaux de l’alcool, un établissement de recherche indépendant.

De 2007 à 2009, les ventes de vodka «légale» ont chuté de 15 % (de 1,3 milliard à 1,1 milliard de litres), mais celles de vodka «illégale» ont augmenté de plus de 40 % (de 600 à 700 millions de litres).

La partie est loin d’être gagnée pour le gouvernement, qui doit convaincre ses propres représentants de la nécessité des mesures engagées. En septembre dernier, le ministre des Finances, Alexeï Koudrine, n’encourageait-il pas la population russe à boire de l’alcool et à fumer, en déclarant : «Celui qui boit de la vodka et qui fume aide l’État. Si vous fumez un paquet de cigarettes, vous contribuez financièrement à régler les problèmes sociaux, en soutenant la politique démographique, le développement des services sociaux, la natalité.»