Voir Monterrey et… mourir ?

Jadis une des villes les plus sûres du pays, la capitale industrielle mexicaine vit désormais dans la peur.

Photo : Zuma Wire Service/Alamy

Un corps mutilé et criblé de balles tapisse ce jour-là les unes des journaux de Mon­terrey, à 200 km de la frontière avec les États-Unis. Une (autre) victime d’un règlement de comptes entre cartels. La photo est crue, saisissante. Mais elle ne semble guère émouvoir les passants.

« On est devenus habitués à ces images », explique, en haussant les épaules, Jesús, responsable d’un kiosque à journaux du centre-ville.

À quelques pas de là, à la fin de l’été dernier, des membres armés des Zetas, l’organisation criminelle la plus violente du Mexique, ont frappé un populaire établissement de jeu. Ils ont attaqué en plein jour le casino Royale : ils ont verrouillé les portes avant de mettre le feu à l’immeuble et de prendre la fuite. Bilan : 52 morts, dont deux femmes enceintes. Brûlées vives.

Les images d’horreur ont fait le tour du monde, laissant à penser que les ruines du Royale deviendraient le Ground Zero de la lutte contre les narcos. Mais de nouveaux incidents relèguent chaque jour un peu plus cet attentat dans l’oubli, malgré les efforts de commémoration des proches des victimes, qui déposent régulièrement des fleurs devant la façade calcinée du casino.

Il y a à peine quelques années, Monterrey, une métropole de quatre millions d’habitants située dans le nord-est du pays, était l’une des villes les plus sûres du Mexique. Aujourd’hui, la capitale industrielle du pays, qui abrite les sièges sociaux d’un grand nombre d’entreprises mexicaines et étrangères (dont BMW, General Electric, Sony et Toyota), vit dans la peur.

Fondateur de la Chambre de commerce du Canada à Monterrey, l’homme d’affaires québécois Luc Pelchat a longtemps eu ses bureaux dans une tour du centre-ville. En raison du climat de violence, il les a déménagés à San Pedro Garza García, la riche banlieue où il réside depuis bientôt 20 ans, en compagnie de sa femme, une vedette de la télé nationale, et de leurs trois enfants. Il n’a plus mis les pieds à Monterrey depuis deux ans. Pour minimiser ses risques d’être enlevé quand il s’aventure hors des limites de San Pedro, cet ancien président au Mexique de l’aciérie québécoise Canam Manac troque son luxueux Range Rover noir contre une Chevrolet Chevy, une voiture économique.

« C’est comme jouer à la roulette russe », dit Luc Pelchat, aujourd’hui consultant pour des entreprises mexicaines et étrangères. « Tu peux tirer plusieurs fois sur la gâchette, entendre un petit clic et rester en vie. Jusqu’à ce qu’une balle sorte. Je préfère ne pas prendre de risques. »

Plusieurs de ses amis ont été kidnappés. L’un d’eux, resté plus de trois mois entre les mains de ses ravisseurs avant le versement d’une rançon, est méconnaissable. « Il a été retrouvé quasiment mort, dit-il. Il est devenu fou. Quand j’y pense, j’ai de la misère à respirer. »

Tout le monde a une histoire de frousse ou d’horreur à raconter. Lors d’un souper avec un partenaire d’affaires de Pelchat, un des convives a raconté, entre deux bouchées de steak, comment il s’est fait arrêter sur l’autoroute et voler sa voiture en plein jour. Une autre a expliqué pourquoi elle ne se pro­mène plus sans son vaporisateur de poivre de Cayenne – un produit très demandé dans les centres commerciaux de San Pedro.

Pour le moment, l’économie de Monterrey et de ses environs résiste aux contrecoups de cette insécurité. Mais beaucoup de commerces ont pris le chemin de Mexico, la capitale, devenue plus sécuritaire, une réalité inimaginable jusqu’à récemment. Et les entreprises étrangères, qui bourdonnent dans la région en raison de la main-d’œuvre bon marché et de la proximité avec le géant américain, peinent à trouver des cadres assez téméraires pour y piloter leurs activités.

« Des gens comme moi, venus s’installer et se marier avec une Mexicaine, il n’y en a plus, tranche Luc Pelchat. Les gens disent : « Risquer de me faire tuer pour une prime de 15 000 ou 20 000 dollars par année ? Es-tu fou ? » »

Les candidats à la présidentielle ont tous promis de ramener l’ordre dans cette région vitale pour l’économie du pays.

Le maire de San Pedro, lui, n’a pas attendu l’aide du fédéral pour prendre les choses en main.

Élu il y a deux ans et demi, Mauricio Fernández Garza, 62 ans, en a fait la ville la plus sûre du Mexique – et même du monde, jure-t-il, chiffres et tableaux à l’appui. Mais les méthodes de cet homme à l’air sévère et aux manières brusques sont pour le moins non orthodoxes.

Issu d’une richissime famille de Monterrey, cet ancien PDG d’un groupe de produits chimiques dispose de son propre réseau d’informateurs. Il n’a pas tardé à doter San Pedro, une simple municipalité, d’un système de renseignement ultramoderne.

Sis à un coin de rue derrière la mairie, l’immeuble sans fenêtres qui l’abrite ressemble à un bunker. Son chef de la sécurité m’explique qu’il a été conçu pour résister à des attaques à la bombe. Je ne tarde pas à comprendre pourquoi, avant de rencontrer un homme aussi traqué que le maire, je n’ai eu à franchir aucun contrôle de sécurité…

Dans une salle grande comme un auditorium, une dizaine d’analystes ont les yeux rivés sur un immense écran où sont relayées des images captées aux quatre coins de la ville par des cen­taines de caméras. Grâce à diverses bases de données, ils peuvent identifier tous les véhicules cir­culant sur le territoire de la ville. On m’avait identifié avant même mon arrivée !

Les analystes du centre comptent aussi sur les tuyaux de centaines de taupes disséminées dans toutes les sphères de la vie. « Si vous voulez de l’information sur des trafiquants de drogue et des bandits, vous ne pouvez pas demander à des sœurs dans un couvent », dit Mauricio Fernández Garza.

Celui-ci a aussi augmenté sub­stan­tiellement les effectifs policiers ainsi que leur salaire. Jour et nuit, des patrouilles armées jus­qu’aux dents sillonnent la ville, fusils d’assaut en main.

Certains prêtent à Mauricio Fernández Garza d’éventuelles visées présidentielles. Il balaie la question avant de se lancer dans une longue tirade contre la « médiocrité » des politiciens mexicains, dont la seule ambition serait de « voler le pays ». Selon le maire, quoi que fasse le prochain président, le problème du narcotrafic restera entier. « Le vrai problème, c’est la présence d’un voisin, les États-Unis, qui représente le plus gros marché de la drogue au monde. On parle de centaines de milliards de dollars. »

La seule véritable solution, dit-il, serait de légaliser la drogue, comme l’ont récemment proposé les présidents du Guatemala, du Costa Rica et de la Colombie. Le Mexique et les États-Unis s’y sont toujours opposés. Une erreur, soutient Mauricio Fernández Garza, qui rappelle qu’« Al Capone a perdu son pouvoir » quand les États-Unis ont mis fin à la prohibition de l’alcool, dans les années 1930.

Le maire reconnaît volontiers avoir déjà fumé de la marijuana et soutient que cette drogue n’a jamais tué personne, contrairement à l’alcool.

« Le commerce de la drogue est le moteur du crime. Si on décriminalisait la mari, puis éventuellement la cocaïne et l’héroïne, on enlèverait le pain de la bouche des organisations criminelles. »

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Qui sera le prochain président ?

Le favori : Enrique Peña Nieto, 45 ans

Selon les sondages, ce télégénique ex-gouverneur de l’État de Mexico devrait rame­ner au pouvoir le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), qui a dirigé le Mexique pen­dant 70 ans avant d’être vaincu, en 2000. « ¡ Ya basta ! [ça suffit] l’insécurité, dit cet avocat. Nous redonnerons aux Mexicains l’ordre, la tranquillité et la paix qu’ils ont perdus. »

Madame la présidente ? : Josefina Vázquez Mota, 51 ans

Cette ancienne ministre de l’Éducation pourrait devenir la toute première femme à pré­sider le Mexique. Mais la candidate du parti au pouvoir, le Parti d’action nationale (PAN), peine à se distancier des politiques du pré­sident Calderón, qui ne peut se représenter, selon la Constitution du pays. En matière de lutte contre la drogue, elle promet de s’attaquer à la corruption, la « mère de la violence ».

Le revenant : Andrés Manuel López Obrador, 58 ans

Battu par moins de 1 % des voix aux présidentielles de 2006, cet ancien maire de Mexico porte de nouveau les couleurs du Parti de la révolution démocratique (PRD), de gauche. Pour mieux combattre les cartels, il promet d’examiner sérieusement la possibilité de léga­liser la drogue.