Voyage en Berlusconie

Le règne du gouvernement le plus macho d’Occident achève. Dans les médias, militantes féministes et femmes bibelots légèrement vêtues s’affrontent. Mais qu’en pense l’Italien moyen ?

Voyage en Berlusconie
Ill. : Pablo (agoodson.com)

On est loin de la dolce vita ! Le premier mi­­­nis­tre Silvio Berlusconi laissera l’Italie en lambeaux à la fin de son mandat, en 2013. L’économie de la péninsule est à peu près inerte : au chapitre de la croissance, seuls le Zimbabwe et Haïti ont fait pire dans la dernière décennie ! Les conflits d’inté­rêts y sont plus enra­cinés que jamais. La classe politique, la mieux payée d’Europe, inspire un dégoût généralisé. La jeunesse voit l’avenir en noir et les femmes y sont parmi les plus désavan­tagées du continent.

Pendant son règne – le plus long depuis Mussolini -, le richis­sime homme d’affaires a fait davan­tage pour satisfaire ses propres appétits que pour redresser l’État.

Au pays de Michel-Ange et de Sophia Loren, un profond malaise – le malessere – ronge toutes les couches de la société. Et dans ce paradis de séducteurs, les femmes sont au cœur des discussions. Pour le meilleur et pour le pire.

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L’Italie est sans doute le seul pays au monde où le chef du gouvernement ose traiter une députée de l’opposition de laide et d’imbécile en direct à la télévision. « Vous devenez sans cesse plus belle qu’intelligente », a décoché Silvio Berlusconi à Rosy Bindi, rare femme de pouvoir de la République, dont on moque souvent le physique ingrat. « Presidente ! » a-t-elle riposté du tac au tac, impassible, l’œil froid, le menton dressé. « Non sono una donna a sua disposizione » (je ne suis pas une femme à votre disposition).

Un slogan était né. Par ce cri du cœur, en octobre 2009, la politicienne de 60 ans avait résumé l’indignation de bien des femmes à l’égard du machisme outrancier du président du Conseil, qui dirige son pays comme un sultan son harem. Un magnat des médias qui se flatte de ses prouesses sexuelles devant les dignitaires étrangers, ou qui met le viol sur le compte de la trop grande beauté des Italiennes. Un croise­ment de Conrad Black, de Hugh Hefner… et du vieux « mononcle » qui vous fait honte avec ses blagues cochonnes.

La réplique de Rosy Bindi s’est retrouvée sur des t-shirts, des affiches, des autocollants ; elle a inspiré des élans de solidarité dans Internet, une pétition dans un grand quotidien. « L’un des bienfaits de l’ère berlusconienne est que les femmes se sont rebellées », m’a-t-elle dit le printemps dernier, lorsque je l’ai ren­contrée à son bureau du Palazzo Montecitorio, qui abrite la Chambre des députés, à Rome.

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Ce sont les femmes (surtout celles au foyer) qui ont été les plus fidèles partisanes de Berlusconi. Selon un sondage mené en 2010, seulement 28 % des Italiennes de 30 à 44 ans (contre 48 % des hommes !) jugeaient que Silvio manquait de respect envers le sexe opposé. (Photo : T. Fabi / AFP / Getty Images)

NEUF MINUTES

Nous sommes le 6 avril, jour prévu du début du procès du « Ruby­gate », qui pourrait envoyer il Cavaliere en prison pour 15 ans à cause de ses présumés ébats avec une prostituée mineure et pour avoir abusé de ses pouvoirs afin d’étouffer l’affaire. Rosy Bindi est de mauvais poil : elle vient d’apprendre que l’audience a été ajournée après neuf petites minutes. « Son attitude envers les femmes me choque profondément. Plus largement, c’est le symbole de sa manière d’exercer le pouvoir. Il veut être le padrone, le maître des femmes, de leur corps, de leur âme, comme il veut être le maître incontesté de ce pays », râle l’ancienne ministre, aujour­d’hui présidente du principal parti d’opposition (le Partito Democratico) et vice-présidente de la Chambre.

Le caso Ruby sera jugé dans quelques mois. Le scandale a suscité des comparaisons avec Caligula, il faut le faire ! Lors des soirées « bunga bunga » dans ses opulentes villas, l’homme de 75 ans présiderait à des rituels érotiques décadents en compagnie de jeunes femmes rému­nérées, qui rêveraient d’une carrière dans le showbiz ou la politique. Mais le milliardaire s’est déjà sorti de pire pétrin, ayant survécu à au moins une douzaine de procès pour fraude et corruption. Plus d’une fois, il a échappé à la justice après avoir lui-même changé la loi !

Fervente catholique, Rosy Bindi a fait vœu de chasteté. Engoncée dans un blouson de cuir brun, ses cheveux gris et ses épaisses lunettes encadrant un visage sans fard, elle est une véritable résistante au pays de la coquetterie, où l’on ne s’étonne plus de voir « papi Silvio » catapulter des starlettes de la télé et des reines de beauté à des fonctions politiques. En Berlusconie, même la ministre de l’Égalité des chances, Mara Carfagna, est une ancienne showgirl du petit écran qui a déjà posé nue pour des magazines !

BASTA !

Il y avait du monde partout sur la piazza del Popolo : des dizaines de milliers de personnes, surtout des femmes, massées parmi l’orgie de splendeurs historiques, autour de l’obélisque et des statues de divinités romaines. Le 13 février, sur cette place du Peuple où avaient lieu autrefois des exécutions publiques, elles ont fustigé le premier ministre et exigé « un pays qui respecte toutes les femmes ». « On n’avait pas vu une telle mobilisation féminine depuis les années 1970 », souligne Nicoletta Dentico, présidente de l’association féministe Filomena, l’une des instigatrices de la manifestation.

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Ruby Rubacuori, de son vrai nom Karima el-Mahroug, a admis avoir participé, lorsqu’elle était mineure, à des soirées de « bunga bunga » présidées par Berlusconi et pour lesquelles elle avait été rémunérée. (Photo : Kika Press / Zuma / Keystone)

Son visage est encore imprégné de l’émotion de cette journée lorsque je la rejoins sur la place, quelques semaines plus tard. « Nous voulons être des participantes actives. Ce n’est plus tolérable, affirme-t-elle. Il y avait de la rage ce jour-là, mais aussi de l’espoir, le sentiment que quelque chose de neuf pouvait naître. Certains y ont vu le premier signe d’un risorgimento, une renaissance de l’Italie, en cette année de son 150e anniversaire », poursuit la consultante, une ex-directrice de Médecins sans frontières qui a quitté son poste à contrecœur pour s’occuper de ses enfants. Et Berlusconi ? Il les a traitées de puritaines.

Des rassemblements ont eu lieu dans 230 villes italiennes le 13 février, attirant un million de protestataires, à l’initiative du mouvement Se non ora quando ? (si ce n’est pas maintenant, alors quand ?). J’aurais plutôt envie de demander : pourquoi si tard ?

FEMMES BIBELOTS

Un soir, je tombe sur une populaire émission satirique, Striscia la notizia, au Canale 5 (une des trois chaînes de Fininvest, l’empire berlusconien). Soudain, deux filles rayonnantes en microshort et camisole moulante font irruption sur le plateau. Sous l’œil réjoui des animateurs, ces veline se lancent dans une chorégraphie ayant pour unique but de mettre leurs attributs en valeur. Tout bonnement, entre une parodie du téléjournal et un topo caustique sur la politique. Comme si les « beautés » du Banquier se trémoussaient au milieu de La fin du monde est à 7 heures !

Une génération entière a grandi en s’abreuvant de cette télé, telle que Berlusconi l’a inventée au début des années 1980. Les Italiens, habitués à la programmation terne de la télé publique, ont été hypnotisés par sa formule : sport, feuilletons américains à la Dallas, quiz où les concurrents se déshabillaient, variétés peuplées de starlettes en justaucorps.

La recette a fait école. On les trouve à présent sur toutes les chaînes, privées et publiques, ces femmes bibelots à moitié nues qui jouent les sottes. La réalisatrice Lorella Zanardo a rassemblé des dizaines d’extraits dans sa vidéo Il corpo delle donne (le corps des femmes), où elles apparaissent comme les dindes d’une farce permanente et sinistre. Ici, une femme se glisse à quatre pattes dans une cage vitrée qui sert de table à l’animateur. Là, un homme déguisé en boucher marque d’un tampon les fesses dénudées d’une mannequin qui, accrochée par sa veste, pend parmi des jambons.

« La situation s’est détériorée ces 10 dernières années. C’est devenu de la porno soft généralisée », m’explique la sociologue des médias Elisa Manna, du Centre d’études en investissement social, à Rome. « Celles qui n’ont connu que ce modèle jugent bon d’utiliser leur image, leur sexualité, pour avancer dans la vie. Elles ont assimilé l’idée que la libération de la femme, c’est la liberté d’exploiter son corps, une déformation incroyable des principes de l’émancipation féminine. »

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Un sondage réalisé à Milan révèle qu’une majorité d’adolescentes rêvent de rejoindre les rangs des showgirls, promises à la fortune et à la gloire. Lorsque les starlettes de Striscia la notizia sont remplacées, les auditions pour choisir leurs successeurs attirent plus de 5 000 candidates… et des millions de téléspectateurs. (Photo : Milestone / Empics ent. / Keystone)

UN DIEU DE LA COMMUNICATION

Trois décennies de télé berlusco­niana ont marqué la psyché italienne, m’expose Concita De Gregorio, directrice du quotidien de gauche l’Unità, dans son bureau vitré donnant sur la salle de rédac­tion. Avec ses ongles laqués de rouge, ses mèches blondes indomptées, ses grandes bottes de suède noir, cette femme de 47 ans dégage une élégance instinctive, à mille lieues du sex-appeal tapageur des potiches de la télé.

« Une mutation anthropologique s’est produite, avance-t-elle. À l’époque du fascisme, on a mis un uniforme, et quand la dictature a pris fin, on l’a retiré et on est redevenu qui on était avant. La télé est une dictature de l’âme et de l’esprit, qui altère les désirs, le sens critique. Les femmes qu’on voit à l’écran deviennent l’idée qu’on se fait d’une femme. Et ça se répercute sur les comportements réels. Capisci ? » Le sien y compris : j’ai sursauté quand j’ai su que De Gregorio, qui est retournée depuis à la Repubblica, avait elle-même défendu une campagne publicitaire misant sur le popotin d’une fille en minijupe pour rafraîchir l’image de son journal.

Silvio est un démiurge de la communication : il a fabriqué l’Italien à son image, pour ensuite se faire élire par lui. Le citoyen reconnaît en lui les travers de l’Italien ordinaire : le traffichino, qui, devant des services publics défaillants et une bureaucratie inefficace, a appris à traficoter ; le furbo, qui vous dépasse dans la queue et évite de verser ses impôts (le pays détient le record européen de l’évasion fiscale). « Il a rendu nobles et légitimes les faiblesses de chacun, explique Concita De Gregorio. Tu peux frayer avec des prostituées, corrompre un fonctionnaire, ne pas payer d’impôts, parce que lui le fait au grand jour, et la vita e bella. » En même temps, chez cet ex-chanteur de croisière parti de rien pour devenir la troisième fortune du pays, les électeurs voient se matérialiser le mythe hollywoodien du self-made man.

Lorsqu’il s’est présenté en politique, en 1994, Berlusconi donnait l’impression de « sortir du plateau de tournage de Dallas », écrit l’essayiste Alexander Stille dans The Sack of Rome. Le milliardaire au visage remodelé incarne le rêve dont son empire télévisuel gave les Italiens depuis 30 ans : le culte du luxe, de l’hédo­nisme, de la jeunesse et du sexe.

MAMMA MIA !

Ils ont tous leur anecdote sur le machisme ordinaire dans la patrie de Casanova, les 10 copains trentenaires, français et italiens, qui m’accueillent pour un souper à la bonne franquette. Attablés à l’étroit sur le balcon, ils se passent les plats aux parfums de citron et de fenouil, font couler le vin à flots, plaisantent dans un joyeux chahut. Et le mâle italien en prend pour son rhume. « Il reste attaché à sa mère jusqu’au mariage », souligne Stéphane. « Il ne lève pas le petit doigt à l’heure des repas ! » intervient Stéphanie. « Mes collègues de 30 ans font faire leur lavage par leur maman ! d’enchaîner Laurence. Des filles de mon âge sont convoquées par leur future belle-mère afin d’apprendre comment s’occuper de leur fiancé. Comment repasser ses chemises, faire sa valise ! »

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Rosy Bindi, députée de l’opposition. Sa réplique à Berlusconi, « Je ne suis pas
une femme à votre disposition », est devenue un slogan en Italie.

(Photo : M. Scrobogna / La Presse / Zuma / Keystone)

L’archétype de la mamma au service de ses enfants, maille essentielle d’un filet social plein de trous, se porte bien. Le marché du travail est particulièrement inhospitalier pour les Italiennes. Le pays est le cancre de l’Europe (si on exclut Malte) : seulement 52 % des femmes y occupent un emploi (contre 75 % au Canada). Et près d’une Italienne sur quatre interrompt sa carrière en raison de son mariage, d’une naissance ou d’un autre motif familial.

Laurence Dieudonné, Française de 34 ans pleine de bagout, se compte parmi les privilégiées. Rare cadre supérieure dans un pays où les femmes n’occupent que 10 % de cet échelon, elle était responsable du marketing pour la bière Peroni avant son congé de maternité, dont elle revient à peine. Pendant son absence, une autre a été promue à sa place. « Je m’occupe maintenant du secteur innovation. C’est beaucoup moins intéressant, dit-elle avec regret. Je me doutais qu’avoir un enfant allait demander un énorme sacrifice professionnel. »

« Sur le plan de la politique familiale, l’Italie, c’est le tiers-monde ! Il n’y a pas de service de garde, pas de mesures fiscales, pas de structures sociales qui valorisent la famille, poursuit Laurence, qui, faute de place en garderie pour son fils, a dû engager une nounou. Un enfant, c’est un luxe que tu te paies. » Étonnant dans un pays où l’on se targue de vénérer les liens familiaux par-dessus tout, non ? « La famiglia ? C’est une notion antique. On compte sur la famille parce qu’on ne peut pas compter sur l’État. Il n’y a pas d’État. »

UN ÉCRAN DE FUMÉE

En marchant dans les jardins somptueux de la villa Borghèse, au cœur de la capitale, j’imagine les cardinaux et les princes faire des promenades méditatives sous les pins parasols, il y a quatre siècles. Annalisa Caporicci m’a donné rendez-vous dans ce parc où elle venait jouer, petite. Mais elle n’en perçoit plus la beauté surréelle. Ni celle des ruines dorées qui, partout, témoignent de la grandeur romaine. Elle ne voit que le déclin. « J’espère que mes filles iront s’établir à l’étranger », dit-elle d’une voix plaintive.

Annalisa ne fait pas ses 40 ans, avec sa barrette scintillante et ses yeux lourdement fardés, elle qui n’a quitté le domicile parental qu’à 35 ans, lors de son mariage. Bachelière en économie, elle a renoncé à son emploi dans le cinéma après son deuxième enfant. « Le « bunga bunga », ce n’est pas ça le plus grave. On n’est pas puritains comme aux États-Unis. On pourrait composer avec, si au moins le pays allait bien, s’il n’y avait pas de chômage, si on n’avait pas autant de mal à envoyer nos enfants à l’école », explique celle qui désespère de trouver une place à la maternelle publique pour sa plus jeune. « L’Italie est le pays de la division. On fête l’anniversaire de l’unification, mais il n’y a pas d’unité. Pas de conscience collective. »

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 – Le mouvement féministe italien était l’un des plus robustes d’Europe dans les années 1970. Mais le pays se retrouve aujourd’hui 74e sur 134 au chapitre de l’égalité des sexes, selon le Forum économique mondial, derrière la République dominicaine, le Malawi et le Viêt Nam.

 – En 1994, on reconnaissait les électrices de Berlusconi au nombre d’heures qu’elles passaient devant la télé. Plus les femmes la regardaient, plus elles étaient susceptibles d’appuyer son parti.

 – Le 13 février 2011, un million de personnes sont descendues dans les rues de 230 villes d’Italie pour exiger « un pays qui respecte toutes les femmes ».

 – En Berlusconie, il existe un moyen légal de pousser une future mère vers la porte, la « démission en blanc » : on force les travailleuses à signer une lettre de démission non datée, qui sera utilisée en cas de grossesse. Le gouvernement précédent avait interdit cette pratique, mais il Cavaliere l’a rétablie en 2008.

 

Je rencontrerai plusieurs désen­chantés au cours de mes déambulations romaines (mais pas un seul des électeurs – ils sont 30 % – qui soutiennent encore il Cava­liere, selon les sondages). Andrea Mazzotta, par exemple, un barista qui bosse à deux pas de la fontaine de Trevi : « Berlusconi est intouchable, s’indigne-t-il. Quand vous avez du pouvoir ici, vous pou­vez faire n’importe quoi. C’est toujours le travailleur ordinaire qui perd. » Ou ces trois garçons désœuvrés qui flânent sur une pelouse de l’Université Sapienza. « Le « bunga bunga » est un écran de fumée, dit Mauro Genovese, étudiant en lettres. Parler de Ruby, c’est dépolitiser la politique. C’est y faire entrer la telenovela et les potins. Berlusconi a gagné. Il a détruit le débat public. »

IO NON MI SIENTO ITALIANO

Au pied du Colisée, par un samedi après-midi, une voix éraillée chante la déchéance du pays, à l’indifférence des touristes. « Io non mi sento italiano » (je ne me sens pas italien), crachent les haut-parleurs. « Mais, par bonheur ou par malheur, je le suis. » La pièce entraînante, chantée par Daniele Silvestri, populaire artiste engagé, vous ferait danser si elle n’était pas si triste.

Les centaines de jeunes venus protester contre la precarietà, à l’ombre de l’amphithéâtre, n’auraient pu choisir meilleure musique. Près du quart des Italiens de 15 à 29 ans sont des exclus du système – n’étant ni aux études, ni au travail, ni en stage -, la proportion la plus élevée d’Europe. Et ceux qui ont un emploi sont de plus en plus souvent cantonnés dans des boulots précaires. « Ce pays ne nous ressemble pas, me dit Salvatore Marra, l’un des organisateurs. Il est temps de laisser la place aux jeunes générations. Nous voulons du travail, des droits, de l’espoir, de la culture. C’est ça, l’Italie. »

Rarement j’aurai vu une manifestation dans un décor aussi grandiose. À ma gauche, cette immensité de Colisée, dont le marbre, à une époque, a été pillé pour orner des églises. Derrière moi, le Palatin, colline mythique où Romulus aurait fondé Rome, et où Néron et Caligula ont eu leurs palais. Autant de strates d’une civilisation qui s’est rebâtie cent fois sur ses propres ruines.

« Nous sommes une étrange nation, admet Susanna Camusso, chef de la Confédération générale italienne du travail, principal syndicat de la péninsule, que j’ai pu attraper pendant le rassemblement. À l’étranger, les gens se demandent pourquoi on garde Berlusconi. On se pose la même question ! Mais c’est un pays qui, dans les moments clés, a su donner le meilleur de lui-même. Et qui a toujours été capable de renaître de ses cendres. »

UN PAYS UNIFIÉ, MAIS DES ITALIENS DÉSUNIS >>

 


À ÉCOUTER

S.C.O.T.C.H., par Daniele Silvestri. Sur son huitième album, paru en 2011, l’auteur-compositeur chante les travers de l’Italie contemporaine sur des rythmes folk-rock.

 


À LIRE

The Sack of Rome : Media + Money + Celebrity = Power = Silvio Berlusconi, par Alexander Stille (Penguin, 2007). Un récit captivant de l’ascension de Berlusconi et un portrait pénétrant du personnage.

UN PAYS UNIFIÉ, MAIS DES ITALIENS DÉSUNIS

Ils ont failli ne pas avoir congé ! Les Italiens n’ont pas de fête nationale pour commémorer la fondation de leur État, le 17 mars 1861. Pour souligner le 150e anniversaire de l’événement, il a fallu décréter un jour férié d’exception. Le premier ministre Silvio Berlusconi ne s’y est résolu qu’à la dernière minute.

Cette journée historique, les Italiens l’ont célébrée au mieux dans la tiédeur, au pire dans la rancœur. Car un siècle et demi après que le roi Victor Emmanuel II eut proclamé la naissance d’une Italie unie, libérée de ses envahisseurs, il s’en trouve encore, parmi les 60 millions d’habitants, pour dire que ce n’était peut-être pas une si bonne idée.

Avant 1861, l’Italie était une mosaïque de cités-États et de petits royaumes sur lesquels régnaient des monarques étrangers ou le pape. Par la force des armes, l’un de ces États, le Piémont-Sardaigne, a jeté les occupants dehors et annexé ses voisins pour former le royaume de l’Italie. On appelle Risorgimento, ou renaissance, cette période tumultueuse (et sanglante) de l’histoire du pays.

Aujourd’hui, les pièces du casse-tête n’ont pas achevé de se souder. Beaucoup d’Italiens demeurent plus attachés à leur région qu’à leur nation. Des millions d’entre eux parlent encore couramment leur langue locale (comme le vénitien ou le piémontais). Dans le nord du pays, riche et industrialisé, certains rêvent carrément de larguer le Sud, rural et chroniquement pauvre, qu’ils ont le sentiment de faire vivre avec leurs impôts. Début mars, quelque 200 personnes d’une ville du Nord ont brûlé une effigie de Giuseppe Garibaldi, le héros militaire de l’unité italienne !

Ces sécessionnistes ont leur parti politique, la Lega Nord (ligue du Nord), indispensable allié de Berlusconi dans la coalition au pouvoir, dont les élus ont l’habitude de bouder l’hymne national. Les gens du Sud, pleins de ressentiment à l’égard du fossé économique qui les sépare du Nord, ont eux aussi leurs mouvements autonomistes.

« Maintenant que nous avons fait l’Italie, nous devons faire des Italiens », avait déclaré un homme d’État piémontais, Massimo D’Azeglio, à l’époque de l’unification. Un siècle et demi plus tard, ce n’est pas forcément gagné.