Zeus les a-t-il abandonnés?

Procès pour escroquerie, petite criminalité galopante, magouilles qui éclatent au grand jour: les Grecs assistent, impuissants, à la descente aux abîmes de leur pays acculé à la faillite. Notre journaliste est allé à leur rencontre.

AP/PC

Depuis que les petits-bourgeois en ont évincé les petits trafiquants, Exarhia est un quartier koul, comme on dit à Athènes. Ses rues bordées d’arbres abritent cafés et terrasses. Ses librairies vendent des bandes dessinées pour adultes et des ouvrages pour anarchistes. Ses ateliers proposent des t-shirts aux slogans peu aimables envers les policiers et les banquiers. Dans l’air flotte le parfum de la contreculture.

C’est là qu’habitent et travaillent Stella Mermiga et Evangelos Ravanos, deux architectes qui, après des études en Grèce et aux Pays-Bas, ont fondé leur propre cabinet, MRA. C’était en 2000. Ils avaient des idées et du bagout, et ils se sont retrouvés à la tête d’une PME en pleine croissance. L’économie grecque allait bien – du moins le croyait-on -, et MRA tournait à plein régime?: ses bureaux se sont remplis de chevalets et de tréteaux, d’associés et d’employés. Les contrats pleuvaient, les tracas aussi.

Je vais les appeler par leur prénom, elle et Evangelos, parce que ces deux quadragénaires ressemblent à des étudiants. Ils sont vifs, dynamiques et ouverts d’esprit. C’est peut-être ce qui les a empêchés d’être emportés par la tempête, la «?crise de la dette?» grecque, qui les a tout de même malmenés.

Stella et Evangelos sont représentatifs d’une classe moyenne qui tente de se maintenir à flot – même si le pays est au bord du naufrage. Comme beaucoup de Grecs, ils voient les travers de l’État et de la société, notamment le poids de la corruption. Ils éprouvent une grande soif de changement et de justice. Et ils ne sont pas les seuls.

Les quotidiens d’Athènes font souvent état de procès pour escroquerie. Une cour d’appel vient de confirmer les sanctions infligées au recteur et à sept administrateurs de l’Université Panteion qui avaient fait main basse, dans les années 1990, sur huit millions d’euros (10 millions de dollars)?: ils ont écopé de peines allant jusqu’à 31 ans d’emprisonnement?! Un des coupables s’était même acheté une Ferrari… Les «?petites affaires?» retiennent tout autant l’attention. Par exemple, les autorités ont constaté que 600 aveugles touchaient une pension d’invalidité sur l’île de Zakynthos, dont la population est inférieure à 17 000 habitants. L’ophtalmologue de l’hôpital local aurait reçu des pots-de-vin en échange de certificats de complaisance.

L’opinion grecque ne supporte plus ces entourloupes. Surtout pas depuis que la Grèce risque la faillite et que l’économie est entrée en récession. En 2011, le PIB a encore reculé de 7 %.

Pour les architectes Stella et Evangelos, ce n’est pas une statistique, c’est une catastrophe. Les contrats sur lesquels comptait MRA se sont envolés les uns après les autres. Les clients qui parlaient de faire construire des immeubles de bureaux ou des hypermarchés n’ont plus que les mots «?restrictions budgétaires?» à la bouche. Sur leurs 11 employés, les deux associés ont dû en licencier 9.

Stella et Evangelos, qui ont la chance de ne pas avoir de dettes, se serrent la ceinture. Ils ont conservé leurs voitures, mais ont renoncé aux voyages, au théâtre, aux repas au resto. S’ils ressemblent tant à des étudiants, c’est aussi parce qu’ils ont adopté leur train de vie.

Dans le centre d’Athènes, la menace d’une faillite de l’État ne saute pas aux yeux. Certes, les abords de la place Syntagma sont encore couverts de graffitis. Durant des mois, depuis deux ans, des manifestations parfois violentes contre les mesures d’austérité imposées par le gouvernement sous la pression de ses créanciers s’y sont déroulées. Et il n’est pas exclu que ce mouvement de protestation redémarre à l’automne, lorsque les touristes seront rentrés chez eux et que le chômage (actuellement de 22 % en moyenne et de 52 % chez les moins de 25 ans) sera reparti à la hausse. Mais lorsque j’y suis passé, cet été, le centre-ville semblait imperméable à la krisi. Un magasin de chaussures proposait de jolis escarpins à 535 euros (670 dollars). Des kiosques à journaux offraient une belle sélection de havanes. Et la première athénienne d’Alegría, du Cirque du Soleil, affichait complet (billet VIP?: 78 euros, soit 98 dollars).

C’est plutôt dans le métro que la nervosité était palpable. Les passagers jetaient des regards anxieux aux mendiants et chanteurs qui se glissaient parmi eux. Des messages invitent d’ailleurs les voyageurs à surveiller leurs effets personnels. Les femmes ne portent plus leur sac à main (jamais si bien nommé) sur une épaule nonchalante. Les jeunes, eux, portent leur sac à dos (jamais si mal nommé) devant.

Crise et criminalité font bon ménage. Le quotidien Kathimerini publie des faits divers qui donnent froid dans le dos. En une seule semaine, en juin, il rapportait, de source policière, l’arrestation?: de deux ouvriers du bâtiment qui auraient tenté de s’emparer d’un pont ferroviaire de 15 tonnes près de Kilkis, dans le nord du pays, dans l’espoir de le revendre à la ferraille?; de neuf personnes qui auraient kidnappé, à Athènes et dans les environs, au moins cinq bijoutiers qui rachètent l’or des familles cri­blées de dettes?; et de deux con­ducteurs d’autocar qui auraient fait passer clandestinement de la Grèce à l’Italie 18 Afghans entassés dans un compartiment secret, ce qui a provoqué la mort par suffo­ca­tion de deux d’entre eux.

Le racisme plane sur le pays. Des Afghans, des Pakistanais et des Somaliens qui fuient la guerre perçoivent encore la Grèce comme la porte d’entrée de l’Union européenne. Ils accostent sur les rives de sa centaine d’îles, où il est difficile de faire des patrouilles. La presse fait régulièrement état d’agressions racistes, qu’elle attribue à des voyous du parti d’extrême droite Aube dorée, qui a remporté 7 % des voix et 18 sièges aux der­nières législatives. (Une de ses candidates à Athènes, Themis Skordeli, est même accusée d’avoir été mêlée à l’agression d’un Afghan en septembre 2011. Six fois reporté, son procès devrait s’ouvrir en septembre.)

LIRE LA SUITE >>

Le nouveau premier ministre, Antonis Samaras, leader du parti Nouvelle démocratie, copilote le pays avec ke Pasok, parti de centre gauche. Leur défi : sortir la Grèce de sa dette abyssale.


Photo : Petros Giannakouris/AP/PC

La violence, l’extrême droite, la débâcle financière?: autant de sujets dont Evangelos évite de parler à ses parents. «?Cela les rend nerveux?», avoue-t-il. Ils ont quitté le marché du travail il y a longtemps, bien avant l’âge moyen du départ à la retraite, qui est de 62 ans?: sa mère, une ex-pharmacienne aujourd’hui âgée de 76 ans, avait des problèmes de santé majeurs, et son père, 82 ans, a quitté l’enseignement pour s’occuper d’elle. L’un et l’autre touchent une retraite de l’État, qui a été réduite au nom de l’austérité. Chacun reçoit un chèque de 1 100 euros (1 364 dollars) par mois, rien d’autre, et c’est une pure coïncidence si les deux touchent la même somme. La Grèce a un régime de retraites par répartition, et le régime de sécurité sociale tient compte (comme au Canada) du nombre d’années travaillées pendant lesquelles un employé et son em­ployeur ont cotisé à ce régime. Le père, ex-professeur à l’École polytechnique d’Athènes, touche donc quatre fois moins que s’il avait fait carrière à l’École polytechnique de Montréal. Mais deux fois plus qu’une femme de ménage grecque qui aurait travaillé toute sa vie à Athènes, dont la retraite est de 550 euros.Malgré tout, cela allait plutôt bien pour eux, jusqu’à l’an dernier. Le père d’Evangelos s’est alors fracturé la hanche. À l’hôpi­tal public, on a refusé de l’opérer en prétextant qu’il pouvait se remettre en restant alité… quatre mois. À l’hôpital privé, on lui a demandé 8 000 euros (10 000 dol­lars). Somme qu’Evangelos a dû payer une seconde fois quand son père s’est fracturé l’autre hanche, six mois plus tard. Coût total?: plus d’un an de revenu. (Les opérations n’ont été remboursées qu’en partie par l’assurance de son père.)

Pour comprendre les répercussions des compressions budgétaires sur le système de santé, je suis allé à l’hôpital public Agioi Anargyroi, un établissement si beau qu’il donne envie de tomber malade. Construit après le tremblement de terre de 1999, il est lumineux, propre et brille comme un euro neuf. Lorsque j’y suis passé, toutefois, il était presque désert… «?Nous manquons d’infir­mières, m’a expliqué le psychiatre Giorgos Alevizopoulous. Celles qui partent ne sont pas remplacées.?» Les admissions ont donc été revues à la baisse.

Aux urgences, un cas sur trois relève de la psychiatrie. Le Dr Alevizopoulous soigne jus­qu’à 200 patients par semaine, dont beaucoup de chômeurs qui présentent des symptômes de dépression.

La presse rapporte presque quotidiennement des suicides?: un banquier s’est jeté récemment du sommet de l’Acropole… La revue médicale britannique The Lancet a publié des articles soulignant que la crise a provoqué une hausse du nombre de suicides. Le Dr Alevizopoulous croit toutefois qu’il est trop tôt pour l’affirmer, car les statistiques en la matière ne seraient pas fiables. Comme l’Église orthodoxe refuse d’inhumer dans ses cimetières les personnes qui se sont enlevé la vie, les familles s’emploient à taire les suicides… (Cela permet d’ailleurs à la Grèce d’avoir un des plus faibles taux de mortalité par suicide au monde.)

Au psychiatre, les malades demandent des antidépresseurs, mais le Dr Alevizopoulous tient surtout à leur faire un brin de causette. «?Ils pensent que les pilules font des miracles. Je leur dis que la vie est une roue qui tourne, qu’ils ont besoin d’aide, mais qu’un jour ils finiront par aller mieux. À mon avis, ils ont surtout besoin d’entendre des paroles de réconfort.?» Il les dirige ensuite vers une association d’entraide. Il sait aussi que ses patients peuvent souvent compter sur le soutien financier et moral de leur famille.Avant la crise, les pharmacies vendaient les médicaments «?à crédit?». Elles se faisaient ensuite rembourser par l’EOPYY (sigle grec de la RAMQ locale). Mais cet organisme accumule parfois de tels arriérés que les pharmacies le boycottent. Qui veut obtenir un médicament est donc tenu d’avancer l’argent à la pharmacie.

S’ils sont de santé fragile, les parents d’Evangelos ont la chance d’être propriétaires de leur logement (comme 84 % des Grecs). Ils ont toutefois dû se serrer un peu plus la ceinture lorsque le gouvernement a augmenté l’impôt foncier, de façon à aller chercher 2,7 milliards de dollars américains d’ici 2014. Cette hausse est controversée, car l’impôt est prélevé à même la facture d’électricité. Ainsi, ceux qui n’auront pas la capacité de le payer se feront couper l’électricité.

Cette hausse est aussi consi­dérée comme trop arbitraire au goût de certains. «?Pourquoi payer plus cher à Kolonaki, le quartier de la vieille bourgeoisie, au centre d’Athènes, qu’à Kifissia, où les nouveaux riches possèdent des villas avec piscine?? s’interroge Spyros Vretos, journaliste indépendant. Ne serait-ce pas parce que c’est là qu’habitent nos ministres, tant ceux du parti Nouvelle Démocratie que du Pasok???»

Nouvelle Démocratie, de centre droit, et le Pasok, de centre gauche, les deux partis traditionnels qui ont formé une coalition après avoir remporté les der­nières élections, cherchent à surmonter la krisi. Mais beaucoup de gens restent sceptiques. Ils ont l’impression d’être les victimes d’un système qui continue de protéger les élites.

La troïka des créanciers de la Grèce (Fonds monétaire international, Banque centrale européenne et Commission européenne) a beau insister sur l’importance de renflouer les coffres de l’État grâce aux impôts, les plus riches d’entre tous les Grecs, les célèbres armateurs qui possèdent plus de 3 300 navires, n’en paient pas?! Lorsque Syriza, parti d’extrême gauche, a évoqué l’éventualité de les imposer, ils ont menacé de délocaliser leurs entreprises et fait valoir que 60 000 personnes perdraient leur emploi.

Combien de temps encore avant que l’économie grecque redémarre ou s’écroule?? Avant que le cabinet de Stella et Evangelos ferme ses portes ou que les contrats abondent à nouveau?? «?Nous traversons une époque charnière, dit Stella. Cela prendra 3, 5 ou 15 ans, mais tôt ou tard, ça ira mieux.?» Evangelos reste dubitatif?: «?Je ne sais pas si cela sera mieux, mais ce sera différent. Tout le monde en Grèce a compris qu’il y a des choses qu’on peut mieux faire, qu’on a la chance de mieux faire.?» Ces éternels étudiants ne veulent pas refaire le monde, mais refaire la Grèce… Dans leur quartier d’Exarhia, on est persuadé que c’est possible.

LIRE : LA CULTURE SUR LES RAILS >>

La culture sur les rails




Photo : D.R.

Ce train-là n’ira jamais nulle part. Sa locomotive et ses sept wagons, dont une voiture-restaurant de l’Orient-Express, sont stationnés à Athènes, où ils accueil­lent des amateurs de théâtre, de musique et d’art contemporain.

Le Théâtre Rouf a été créé il y a 15 ans par la comédienne Tatiana Ligari. «?C’était mon idée, mon rêve, ma vie, dit-elle. J’avais joué dans une pièce pour deux acteurs qui se rencontrent dans un train et je me suis dit?: pourquoi ne pas la monter dans un vrai wagon???» Ce qui fut fait après de très longues démarches auprès de la société des chemins de fer grecs (qui doit être privatisée).

Aujourd’hui, ce drôle de train, qui emploie 14 personnes, est devenu un cen­tre culturel. La voiture-restaurant de l’Orient-Express, qui a conservé sa marqueterie et ses fauteuils en cuir des années 1920, propose des concerts. Un wagon plus moderne accueille des expositions d’art contemporain. Un autre a été aménagé en voiture-bar. Le plus important abrite une petite scène. Cette salle de 78 places présente des œuvres grecques et étrangères. Y compris des textes québécois. Après Le collier d’Hélène, de Carole Fréchette, le Rouf montera bientôt L’enclos de l’éléphant, d’Étienne Lepage, une pièce pour deux acteurs.

«?Il fut un temps où nos productions comptaient jusqu’à 12 comédiens?», soupire Tatia­na Ligari. C’était la belle époque?! Les Athéniens n’hésitaient pas à payer leur place jusqu’à 30 euros (38 dollars). Pour un dîner-concert dans la voiture-restaurant (capacité?: 33 places), il fallait réserver au moins deux semaines à l’avance. «?Aujour­d’hui, si c’est à moitié plein, on est contents?», avoue la comédienne.

La fréquentation des salles de cinéma est aussi à la baisse. Pour attirer les clients, les très nombreux ciné-parcs réduisent les prix. On trouverait même des entrées à 2,50 euros, le prix du journal du dimanche.

En mai, Tatiana Ligari a envisagé de fermer les portes du Rouf, comme l’ont fait plusieurs salles importantes, dont l’Amfi-Theatro, l’Anoiko et l’Aplo, qui ne peuvent plus compter autant qu’avant sur la générosité du ministère de la Culture. Mais elle a décidé de persévérer. «?Il y a quelque temps encore, les gens restaient enfermés chez eux, mais je crois que cela est en train de changer. Nous avons compris que nous devons nous parler. Nous devons changer, nous ouvrir à d’autres idées, et le théâtre est là pour ça.?»

Mais lorsque je suis passé, un mercredi, le solo de danse à l’affiche a dû être annulé, faute de spectateurs. Au bar, les clients se comptaient sur les doigts de la main. Tatiana Ligari m’a assuré que j’étais mal tombé?: ce soir-là, il y avait du soccer à la télé. Mais elle savait bien que ce n’était pas comme ça avant, même les soirs de foot. Elle ne voyait qu’une explication?: «?C’est la crise.?»

LIRE AUSSI : FUIR LA CRISE >>