Zimbabwe : despote en sursis ?

Après 30 ans de dictature, les Zimbabwéens sont las. La révolte en Égypte et en Tunisie saura-t-elle inspirer ce peuple qui rêve de se débarrasser de son président, Robert Mugabe ?

Zimbabwe : despote en sursis ?
Photo : Tsvangirayi Mukwazhi/AP/PC

Alors qu’elle s’éloigne de Harare, capitale du Zimbabwe, sur une route où l’asphalte cède peu à peu du terrain aux crevasses, Jenni Williams, 48 ans, s’apprête à appeler une amie.

Où qu’elle aille, elle garde son téléphone à portée de main et, à intervalles réguliers, envoie un message pour signaler sa position.

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La fondatrice de Women of Zimbabwe Arise (WOZA), organisation qui invite les femmes zimbabwéennes à se mobiliser pour la défense de leurs droits, est toujours sur ses gardes. Bête noire du régime du dictateur Robert Mugabe, elle a été arrêtée plus de 30 fois déjà. « Pour le moment, la situation est plutôt calme, dit-elle. Mais si des élections ont lieu dans les prochains mois, les violences reprendront. Mugabe n’a aucune intention de passer la main. »

Ces élections, dont la date n’a pas encore été fixée, le président Mugabe les veut pour se débarrasser du gouvernement d’unité nationale que lui a imposé la communauté internationale en février 2009. Nombre des 12 millions d’habitants les espèrent, eux… pour se débarrasser de Mugabe. Mais ils sont de moins en moins nombreux à lutter pour détrôner le despote de 86 ans, au pouvoir depuis trois décennies. Seuls quelques résistants ont encore la force de se battre.

La population du pays est épuisée. Depuis le milieu des années 2000, la crise alimentaire, les arrestations et la torture des opposants au régime, les manipulations des urnes ont eu raison des espoirs de changement d’une très grande majorité des Zimbabwéens.

Selon les estimations les plus souvent avancées, trois millions de personnes auraient fui le pays ces dernières années. Soit près d’un habitant sur quatre. « Et ceux qui restent se tiennent généralement éloignés de la politique », affirme Bev Clarke, Zimbabwéenne blanche de 46 ans, qui gère un site Internet pour la défense des droits de la personne. « Les gens sont terrorisés. Pour la plupart, la tenue d’élections est vue avant tout comme une nouvelle source de problèmes. »

Jenni Williams fait partie des irréductibles. Silhouette robuste, front large et regard déterminé, cette métisse semble avoir la révolte dans les gènes. Son grand-père maternel était un activiste de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) qui a émigré à l’époque où le Zimbabwe s’appelait encore la Rhodésie du Sud et était sous domination britannique. Sa grand-mère appartenait à l’ethnie minoritaire des Matabélés, longtemps persécutée par les autorités.

À 16 ans, Jenni Williams doit quitter l’école pour aider sa mère à élever ses six frères et sœurs. Lorsque le pays accède à l’indépendance, en 1980, elle espère que les conditions de vie vont enfin s’améliorer pour la population noire. Au fil des années, ses espoirs s’écroulent.

Robert Mugabe, libérateur adulé par son peuple, se transforme en tyran, s’accrochant à son siège par tous les moyens, quitte à plonger le pays dans le marasme économique et la violence. Pendant que la population meurt de faim, la première dame fait des virées de magasinage aux quatre coins de la planète. Et le pays enregistre l’un des plus mauvais scores africains de l’indice de perception de la corruption de Transparency International.

 

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À Harare, la capitale, la situation est calme, mais les violences
reprendront s’il y a des élections, car Robert Mugabe (à gauche)
s’accroche. Résistance irréductible, Jenni Williams (à droite) compte
bien, elle, poursuivre son combat.

Photos : G. Vanden Wijngaert et Susan Walsh / AP / PC

En trois décennies, le despote a fait du Zimbabwe, jadis considéré comme le grenier de l’Afrique australe, un pays dépendant de l’aide alimentaire. Un des seuls endroits au monde où l’on vit moins bien aujourd’hui que dans les années 1970, selon un récent rapport du Programme des Nations unies pour le développement. Plus de 90 % des habitants sont au chômage. Les urbains vivent de commerce informel. Les ruraux essaient de cultiver un petit lopin de terre ou de trouver un travail saisonnier, mais c’est difficile. Le sida fait des ravages et l’espé­rance de vie est de 47 ans.

« Nous ne pouvions pas rester les bras croisés, explique Jenni Williams. Ce sont les femmes qui doivent faire face aux problèmes quotidiens. S’il n’y a pas d’argent pour acheter à manger, pour envoyer les enfants à l’école, ce sont elles qui doivent trouver des solutions. Ce sont donc elles que j’ai voulu mobiliser. »

La première marche pacifique de WOZA a lieu en 2003, le jour de la Saint-Valentin. Des paysannes, femmes de ménage, couturières et maraîchères descendent dans la rue, chantant et dansant, pour distribuer des roses, le symbole de l’amour. Des centaines d’autres manifestations se succéderont pour dénoncer la faim, l’effondrement des systèmes de santé et d’éducation, la corruption, la violence familiale, la répression orchestrée par le gouvernement. Inspirée par Martin Luther King et Gandhi, la militante suit les principes de la non-violence. « Nous nous asseyons par terre et, s’il le faut, encaissons les coups des policiers. »

Robert Mugabe ne tolère pas la contestation. Bien que la Constitution donne aux citoyens le droit de participer à des rassemblements pacifiques, les autorités font valoir que ce droit ne peut être exercé sur la voie publique sans autorisation préalable. Pour les femmes de WOZA, les arrestations et les actes d’intimidation sont monnaie courante. « Un jour, des policiers m’ont fait monter dans un fourgon, raconte Jenni Williams. Ils m’ont dit que j’allais mourir. Pendant 45 km, ils me détaillaient la manière dont ils allaient me tuer. Heureusement, ils m’ont finalement emmenée dans un commissariat. »

Chaque fois qu’elle est sortie de prison, malgré les mauvais traitements et les humiliations, Jenni Williams a repris son combat. Son mari et ses trois enfants adultes ont fui le Zimbabwe et vivent au Royaume-Uni. Elle espère encore faire changer les choses dans son pays.

S’il ne descend pas dans la rue pour crier sa colère, Ben Freeth, 41 ans, est tout aussi obstiné. Ce fermier d’origine anglaise, arrivé au Zimbabwe à l’âge de 12 ans, possédait une exploitation agricole à Chegutu, bourgade située à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Harare. Mais celle-ci a été confisquée dans le cadre de la réforme agraire entreprise à partir des années 2000.

Les terres de la plupart des 4 500 fermiers blancs ont été saisies et offertes à des proches du régime n’ayant aucune connaissance en agriculture. Mugabe récompense ainsi les dirigeants du parti et les généraux militaires qui lui permettent de se maintenir au pouvoir. Et le Zimbabwe, autrefois exportateur de céréales, doit désormais en acheter aux pays voisins.

Dans les campagnes, broussailles, hautes herbes et acacias grignotent peu à peu les terres cultivables. Les vastes plateaux, où se dressent ici et là des bâtiments agricoles en ruine, offrent l’image d’un pays qui se meurt. « Dans notre ferme, nous avions 4 000 arbres fruitiers, 50 hectares de maïs, 20 hectares de sorgho, 20 hectares de tournesol, énumère tristement Ben Freeth. Cette année, rien n’a été semé. Il n’y a plus d’eau, plus d’électricité, les vergers et les champs sont en friche… »

Ben Freeth, homme grand et mince à la moustache bien taillée, a l’air un brin timide, mais on peut lire la détermination dans son regard. Il s’est battu pour récupérer ses terres. Il a été harcelé, enlevé, torturé, et s’est ruiné en frais de justice. En juillet 2008, le tribunal administratif de la Communauté pour le développement de l’Afrique australe (SADC), installé à Windhoek, en Namibie, l’a reconnu comme le légitime propriétaire de sa ferme. Mais dans l’État de non-droit qu’est devenu le Zimbabwe, un tel jugement n’a plus beaucoup de valeur. Les invasions et les menaces ont repris de plus belle.

Lorsque sa maison a été incendiée, en août 2009, Ben Freeth, son épouse et leurs trois enfants ont dû partir. « Nous sommes encore jeunes et, avec l’aide de Dieu, nous arriverons toujours à nous en sortir », dit l’agriculteur, qui vit désormais dans une villa de la banlieue de Harare. « Mais pour mes beaux-parents, qui possédaient la ferme voisine, c’est une catastrophe. Ils sont âgés et n’ont rien d’autre. Pas de retraite, plus de maison… »

Parmi les fermiers expulsés, beaucoup ont renoncé, certains se battent pour obtenir une compensation. Ben Freeth veut plus que ça : il veut retourner dans sa ferme. « Je suis prêt à tout reconstruire. Quand la démocratie sera de retour, il faudra des gens pour aider le Zimbabwe à se relever. Et j’espère que ce moment n’est plus trop loin. »

Pour l’instant, la réalité déçoit ses espoirs.

Lorsque Morgan Tsvangirai, fondateur du Mouvement pour le changement démocratique (MDC), est arrivé en tête du premier tour lors de l’élection présidentielle de mars 2008, le peuple a cru qu’une nouvelle ère commençait. Charismatique, bon orateur, le chef de l’oppo­sition soulevait tous les espoirs. Mais la réponse ne s’est pas fait attendre : arrestations, torture, « disparition » des opposants politiques ont poussé le leader du MDC à se retirer du second tour.

L’instauration d’un gouvernement d’union nationale en février 2009, avec Morgan Tsvangirai comme premier ministre, apporte un certain calme dans le pays. Le dollar américain et le rand sud-africain remplacent la monnaie locale et freinent l’inflation délirante – l’année d’avant, les prix s’étaient tellement envolés qu’un pain coûtait plus de 50 dollars ! Les supermarchés sont de nouveau pleins, même si la majorité des gens ne peuvent s’offrir que de la farine de maïs. De jeunes élèves en uniforme vont à l’école, les feux de signalisation fonctionnent… « Toutefois, la qualité de vie de la population ne s’est pas beaucoup améliorée. Les rayons des supermarchés sont bien approvisionnés, mais les produits sont chers, et dans de nombreux foyers, les gens ne mangent pas à leur faim », constate l’économiste indépendant John Robertson.

Bien qu’il dirige toujours l’armée, la police et la plupart des ministères clés, Mugabe ne se satisfait pas du partage du pouvoir. « Il ne se laissera pas prendre de court, confie une source diplomatique. Depuis qu’il a annoncé un éventuel scrutin, les campagnes d’intimidation menées par des miliciens et visant à influencer les votes ont repris dans les zones rurales [NDLR : là où vivent les deux tiers de la population]. »

Dans la capitale aussi, les arrestations et inculpations arbitraires se poursuivent, bien qu’elles soient plus rares que lors de la campagne électorale de 2008. Le régime maintient la pression. Ainsi, Amos Maseko vient de passer 24 heures en prison. Journaliste indépendant, ce trentenaire travaille dans la clandestinité pour une radio qui émet depuis l’étranger. Pris à partie par des sympathisants de Mugabe alors qu’il assurait la couverture d’un rassemblement politique, il a échappé de justesse à la bastonnade. Les policiers qui l’ont tiré de ce mauvais pas l’ont mis en garde à vue pour avoir « troublé l’ordre public ». « C’était la première fois que j’allais en prison, dit-il en gardant les yeux baissés sur sa tasse de thé. J’ai été enfermé dans une cellule répugnante, dont le sol était baigné d’urine et maculé d’excréments. Personne n’a envie de connaître ça. »

Ce père de deux enfants craint aussi pour les siens. « Parfois, pour vous atteindre, ils s’en prennent à votre famille… »

Amos Maseko ne se décourage pas pour autant. « En tant que journaliste, j’ai le devoir de contribuer à la démocratie. Les gens ont le droit de savoir ce qui se passe dans leur pays. Si je travaillais pour un média progouvernemental, je devrais déguiser la vérité. »

Il est lucide sur la situation de son pays. « S’il perd les élections, Mugabe n’acceptera jamais le résultat. Ce sera de nouveau l’anarchie. Mais nous avons déjà traversé tellement d’épreuves que je n’ai plus peur. Et je reste optimiste : les choses finiront bien par changer. »

Après 30 ans avec Mugabe au pouvoir, certains espèrent encore voir un avenir meilleur. La jeune génération ne se reconnaît plus dans les « vétérans de la lutte pour l’indépendance » qui entourent Mugabe. Cette génération, si elle n’est pas encore très bien organisée, rêve d’une société démocratique. WOZA regroupe aujourd’hui près de 70 000 militantes. Preuve que le courage peut aussi être contagieux.

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