Cooke-Sasseville, agents provocateurs

Agitateurs du milieu des arts visuels, sculpteurs-installateurs établis à Québec, Jean-François Cooke et Pierre Sasseville conçoivent des œuvres dingues qui prouvent que la critique sociale n’empêche pas le divertissement. Dans ses mises en scène surréalistes, le duo Cooke-Sasseville interroge la sexualité, la religion, les courants politiques, le marché de l’art…

Le binôme a traité de la mort sur une piste de quilles ; rempli une salle de maïs soufflé ; imaginé un Penseur en chocolat grignoté par des rats ; placé trois gamins (en plastique) au milieu de corbeaux étêtés ; érigé un batteur à œufs de six mètres de hauteur dans le quartier Sainte-Marie, à Montréal. Les deux hommes ont une inclination naturelle pour la provocation et un sens de l’humour qu’ils déclinent sous les angles les plus pointus : l’ironie et le cynisme.

Photo : Guillaume Cyr

Perdre son individualité au profit d’un duo n’entraîne-t-il pas quelque frustration ?

Pierre : Au contraire, l’égo s’en trouve décuplé. Au point qu’on s’est autoproclamés « demi-dieux » lors d’une performance au Musée national des beaux-arts en 2004.

Jean-François : S’enfoncer tout seul dans la forêt, c’est inquiétant. À deux, on a du courage, on se « crinque », on assume mieux le côté baveux. On aime beaucoup le malaise et l’inconfort. Il y a plusieurs de nos projets qu’on s’amuse à qualifier de kamikazes.

Tels Le confessionnal, où le spectateur s’agenouillait sur un vibrateur géant, et Silence on coule, où vulves et pénis se multipliaient sur un autel bariolé de slogans publici­taires. La sexualité est récurrente dans votre œuvre. Comment ça va de ce côté- ?

Jean-François [hilare] : Picasso a eu sa période bleue, on a eu notre période pipi-vagin !

Pierre : Silence on coule portait sur la mécanisation de la sexualité et sur l’utilisation abusive des ressources naturelles : les pénis éjaculaient du pétrole ! [Il se marre.] Mais on donne aussi dans le bestiaire. On utilise les animaux pour leur évocation et leur symbolique : l’autruche associée au déni, le rat à la critique, le flamant rose au kitsch, etc.

Silence on coule (2005)

Votre éléphant rose berçant un énorme chaton renvoie au homard géant de l’Américain Jeff Koons. Est-il de votre famille artistique ?

Pierre : On se réclame aussi de l’Anglais Damien Hirst pour sa manière de gérer l’art comme une business et de l’Italien Maurizio Cattelan : La Nona Ora [sculpture montrant le pape Jean-Paul II heurté par une météorite] rejoint notre esprit iconoclaste.

Comme à Cattelan, on vous reproche de recourir à la sous-traitance. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

Jean-François : C’est une sorte de fétichisme envers l’artiste que d’exiger qu’il fasse tout lui-même. Tous les grands maîtres ont eu leurs élèves-assistants. L’essentiel de notre pro­pos ne réside pas dans le savoir-faire, mais dans la conceptualisation ; le « qui fait quoi » n’importe pas dans la lecture d’une œuvre. Vive la collaboration.

Vous collaborez avec l’auteur dramatique Fabien Cloutier pour La pêche miraculeuse, tableau-choc du spectacle déambulatoire Où tu vas quand tu dors en marchant…2, à l’affiche du Carrefour international de théâtre, à Québec. Que donnez-vous à voir ?

Pierre : À des hameçons de taille démesurée, suspendus au-dessus de la tête des passants dans la rue Sainte-Marguerite, sont accrochés une moto, une maison et d’autres produits de consommation que convoitent des acteurs personnifiant Youri Gagarine, Woody Allen ou Adolf Hitler. Jésus de Nazareth essaie d’attraper un « Fudge » immense, mais comme il a les mains pleines de trous…

Jean-François : Tout l’esprit de notre production est là, augmenté d’une dimension théâtrale qui nous ravit. Car on aime inventer des objets qui sortent du cadre des expositions dans les centres d’artistes.

Pendant des siècles, le critère de jugement de l’art fut la beauté. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Pierre : Je ne pense pas avoir jamais entendu un spectateur, immergé dans l’une de nos installations, s’exclamer : « C’est beau », mais j’en ai souvent entendu dire : « J’ai vécu une expérience frontale, frappante, inhabituelle. »

La pêche miraculeuse, à Québec, du 24 au 26 mai, 418 529-1996. www.cooke-sasseville.net

Éditée par Art Mûr, la monographie De Cooke-Sasseville à aujourd’hui sera lancée, le 25 mai, durant la Manifestation internationale d’art de Québec.