Des promesses entre l’arbre et l’écorce

Le président Biden a fait campagne en faveur d’un grand virage vert, mais aujourd’hui, un pipeline canadien et des prix de l’essence en hausse le ramènent à se soucier plus de l’automobiliste que de la nature. 

Joe Biden/Facebook, montage L’actualité

L’auteur est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, où ses travaux se concentrent sur l’étude et l’analyse de la politique américaine.

En 1960, le politologue américain E.E. Schattschneider a résumé l’essentiel de la politique à une chose : le conflit. Toute société possède des intérêts divergents, parfois de façon irréconciliable. Tout gouvernement est appelé, tôt ou tard, à prendre des décisions qui favoriseront les uns plutôt que les autres. Tout gouvernement est donc appelé, tôt ou tard, à se mettre des citoyens à dos.

Aux États-Unis, le meilleur exemple de cette dynamique est ce qui se passe présentement avec l’environnement. Et le Canada est particulièrement bien placé pour observer cette situation, le premier ministre Justin Trudeau ayant rencontré jeudi le président Joe Biden à Washington pour le sommet des Trois Amigos.

Un (autre) oléoduc qui coince la Maison-Blanche

Dans l’une de ses toutes premières décisions après son entrée en fonction, Joe Biden a mis fin au projet d’oléoduc Keystone XL, qui avait été source de profondes tensions entre les gouvernements canadien et américain, et aussi dans le Parti démocrate. Syndicats et environnementalistes, tous deux des éléments intégrants de la coalition électorale appuyant les démocrates, s’étaient livrés à une âpre bataille s’étant étirée sur une décennie — dans le premier cas pour soutenir le projet, dans le second pour le freiner.

Ces jours-ci, c’est au tour d’un autre oléoduc d’embêter politiquement la Maison-Blanche. La ligne 5 d’Enbridge, qui achemine du pétrole de l’Ouest canadien jusqu’en Ontario, mais en passant — deux fois plutôt qu’une — par la frontière canado-américaine pour traverser le Michigan, fait l’objet de vives contestations.

Les Premières Nations qui habitent les rives des lacs Huron et Michigan ainsi que les groupes environnementalistes demandent la fermeture de l’infrastructure. La gouverneure démocrate du Michigan appuie la revendication, faisant valoir les risques de catastrophe écologique en cas d’accident. Gretchen Whitmer, qui s’adonne à avoir été l’une des finalistes pour devenir candidate à la vice-présidence de Biden en 2020, est vulnérable en vue de sa campagne de réélection l’an prochain. 

L’opposition vient des industries et des entreprises qui dépendent de l’oléoduc, mais aussi du gouvernement canadien. Justin Trudeau demande à la Maison-Blanche d’intervenir en faveur de la canalisation.

Ce débat se déroule dans le contexte d’une hausse considérable des prix de l’essence et de l’inflation.

L’enjeu numéro un

Au début du mois, la Virginie a tenu les élections les plus importantes de l’année aux États-Unis — élections que les républicains ont gagnées haut la main. Dans les sondages menés aux urnes, un constat était clair : l’économie domine comme enjeu électoral, un électeur sur deux (48 %) ayant déclaré que c’est celui qui avait le plus influencé son vote.

Les organisateurs démocrates ont demandé à un groupe de discussion formé d’électrices ayant voté successivement pour Biden à la présidence, en novembre 2020, puis pour le candidat républicain Glenn Youngkin, élu gouverneur un an plus tard, ce qui avait motivé leur changement d’allégeance. Une première électrice a répondu candidement : « Ce que je paie quand je vais faire le plein. » De façon quasi automatique, toutes les autres personnes présentes ont hoché positivement la tête.

Cette réalité mène à des choix déchirants — et difficiles à réconcilier — pour le président et son équipe. Ainsi, en plus de tergiverser au sujet de la ligne 5, l’administration Biden, qui promet depuis sa première journée un grand virage vert, se retrouve actuellement à faire pression sur un rival comme la Chine, pour qu’elle exploite ses réserves de pétrole. Avant, l’administration Biden avait tenté vainement de pousser l’Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP) à augmenter sa production… afin de réduire le prix à la pompe pour les consommateurs américains.

Cet effort en coulisses avait été rendu public à la télévision nationale américaine le 31 octobre dernier par la secrétaire à l’Énergie de Joe Biden, Jennifer Granholm.

La journée même, le président américain arrivait au sommet de la COP26, en Écosse, afin d’insister sur le besoin de mettre fin à la dépendance aux énergies fossiles.

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