En primeur : le carnet de Wajdi Mouawad

Confiné chez lui, l’écrivain, comédien et metteur en scène Wajdi Mouawad a passé 25 soirées et nuits de mars et avril 2020 à coucher sur papier les réflexions urgentes qui se bousculaient en lui. Il en a tiré un carnet à paraître cette semaine, coédité par Leméac et Actes Sud. Extrait.

Leméac / Actes Sud

Vendredi 10 avril Jour 25  Depuis quelques années déjà j’attends la mort de mon père. Je l’attends comme on attend la fin d’une douleur. Depuis quelques années déjà je lui souhaite un matin sans réveil pour que cessent les morsures des chagrins et qu’enfin ses yeux puissent trouver l’apaisement. Mais voilà que, par la plus cruelle des ironies et à cause de ce qui nous confine, je vis à présent dans l’inquiétude d’un message, d’un coup de téléphone, venant m’annoncer son décès. Car si je souhaite la mort de mon père, je ne souhaite nullement son malheur, et son malheur, je le sais, serait immense s’il venait à mourir sans personne à son chevet ni personne pour lui tenir la main. Il s’en irait alors convaincu d’avoir, jusqu’à son dernier souffle, été maudit des dieux, tant les circonstances, souvent violentes, l’auront forcé sa longue vie durant, et plus souvent qu’autrement, à vivre seul et éloigné de ses proches. Né en 1928 dans les montagnes libanaises du Chouf, dernier survivant de toute sa fratrie, il vit aujourd’hui, à quatre-vingt-douze ans, dans une chambre d’une maison de retraite à Montréal. Comme bien des personnes de son âge à travers le monde, le confinement dans une maison de retraite, en interdisant les visites des proches, le condamne à une double peine. Car pour beaucoup d’entre ces vieillards, ces visites sont l’unique joie de leurs longues journées, et plus qu’une joie, elles sont aussi l’assise de leur psyché. Avec la vieillesse, les fragilités qui accompagnent cette vieillesse et le spectre de la mort qui approche, ces personnes risquent de perdre toute estime d’elles-mêmes si à ces fardeaux vient s’ajouter le sentiment de l’abandon. Vieux ou non, nous gardons tous, aiguisée, une conscience de l’intégrité de notre être et de notre dignité. Et les visites des proches contribuent pour ces vieux en maison de retraite à garder vive et précieuse cette dignité, et dans le cas de mon père, dont les deux fils vivent, pour l’un à cinq mille kilomètres à l’est de lui et pour l’autre à quatre mille kilomètres à l’ouest, les proches, les amis, l’ensemble de sa famille et de ses connaissances se résument en la seule personne de sa fille de soixante ans, qui, depuis qu’il a été placé dans cette maison, ne manquait jamais, chaque jour, de lui rendre visite après son travail. « Où est-elle à présent ? doit-il se demander quand il arrive à son esprit de flancher. Où est-elle ? » Avant que cela ne devienne impossible pour cause de confinement, pas un jour ne passait sans qu’elle ne lui apporte les plats qu’il apprécie, sans qu’elle ne passe un moment à discuter en sa compagnie, lui montrant les photos anciennes du temps béni du Liban d’avant-guerre, lorsqu’il avait encore sa Chevrolet 1957, lorsqu’il avait encore ce qu’il appelait « une situation qui inspirait le respect », pas un jour non plus sans manquer de jouer avec lui aux cartes, de l’interroger, de s’intéresser à lui, de l’embrasser, avant de rentrer chez elle. Parmi les plus belles figures qui peuplent la littérature, celles qui mettent en scène les liens entre pères et filles sont souvent les plus bouleversantes : le roi Lear et Cordelia, Œdipe et Antigone, et à ce panthéon d’amour j’ajoute, pour ma part, ma sœur et mon père. Quand, après quelques années d’errance, il n’eut plus nulle part où aller, il a vécu chez elle vingt-cinq années durant et elle, dans l’élégance qui est la sienne, lui a toujours fait croire que c’était elle qui vivait chez lui. Ce que je raconte ici à propos de ce vieux qu’est mon père ne peut-il pas se raconter aussi pour tous les vieux de toutes les maisons de retraite ? Et est-ce parce que je ressens douloureusement dans ma chair l’immense cœur de ma sœur et la peine immense de mon père, dont l’existence fut continuellement broyée par la guerre, l’exil et la solitude et qui, par la puissance de la mort qui approche, comme lavé, nettoyé par elle, est devenu aussi bouleversant qu’un enfant, est-ce à cause de tout cela que je ne parviens pas à supporter ce calcul qui sourd de plus en plus et qui oppose brutalement réalisme économique à refus du sacrifice humain ? Je souhaite pourtant la mort de mon père, mais je ne lui souhaite pas cette mort-là, je ne souhaite pas le voir entrer dans aucune statistique, comme je ne voudrais pas qu’il soit sacrifié à l’autel d’un quelconque pib. Pourtant, jour après jour, nous approchons de ce ravin. Jour après jour, le corps du moindre vieux malade de ce virus mute, et de corps humain il devient corps politique, puisque nous nous approchons inéluctablement de ce cauchemar qui va consister à choisir, en déconfinant ou non, qui, entre la jeunesse et la vieillesse, entre l’économie et la vie des plus fragiles, il nous faudra sacrifier, car un sacrifice devra être fait, un choix effroyable en l’absence de remède, et ce n’est certes pas un pangolin ou une chauve-souris qui sont responsables de nos cauchemars. Nous sommes les architectes d’un labyrinthe effroyable, dont les arcanes, depuis trente années, se sont enchevêtrés de telle manière qu’ils nous ont conduits au piège de malheur que nous avons nous-mêmes tendu. Comment résoudre l’équation qui se pose à l’humanité ? C’est par une parole de réconciliation que s’achève Le Roi Lear, dans la réplique sublime d’Edgar : « Au poids de ce sombre temps, il nous faut nous soumettre, / Dire ce que nous sentons, non ce que nous devrions dire. / Les plus vieux ont souffert le plus ; nous qui sommes jeunes / Nous n’en verrons jamais autant ni n’aurons vie aussi longue. » Suit alors la dernière indication de scène, ce qu’en langage de théâtre nous appelons une didascalie : « Ils sortent tous avec le corps au son d’une marche funèbre. » Comme cette indication est bouleversante aujourd’hui ! Nous qui ne pouvons plus faire ça. Sortir tous avec le corps au son d’une marche funèbre. Alors comment trouver les gestes entre nous pour parvenir à une fin aussi digne ? C’est cela qui compte au cœur de nos vieillards. Car, pour mon père comme pour bien d’autres, ce n’est pas le confinement qui effraie, mais la solitude jusque dans la mort. La guerre, il faut le dire, avait habitué mon père à cette solitude, puisque des années durant, quand, demeurant au Liban pour continuer à travailler alors que nous étions à Paris puis à Montréal, il eut à trouver comment lutter contre la solitude et le malheur. Lorsque, beaucoup plus tard, je passais le voir, je le questionnais souvent sur ces années terribles. Il esquivait toujours, ne voulant rien me dire, changeant habilement de sujet pour me ramener à celui de l’argent, qui était le seul sujet qui le passionnait. Mais avec les années, la maladie, la vieillesse et l’approche de la mort, le cœur de mon père s’est ouvert et, s’ouvrant, sa parole est arrivée, comme dégagée, libérée de la gangue de honte qui l’avait si souvent entravée. « Comment faisais-tu, seul, papa, pendant la guerre, lorsque les bombardements étaient si intenses et qu’il t’était non seulement impossible de sortir de la maison, mais impossible aussi de communiquer avec qui que ce soit, avec nous, avec n’importe qui ? Internet n’existait pas, les portables n’existaient pas, et quant aux lignes téléphoniques, elles étaient souvent coupées. Qu’est-ce que tu faisais alors ? Je ne t’ai jamais vu avec un livre à la main, il n’y avait pas de télévision non plus. Comment passais-tu ton temps, sachant qu’il t’est arrivé, au cours des bombardements les plus terribles, de rester parfois confiné chez toi pendant plusieurs semaines, seul ? Comment faisais-tu ? » Je crois lui avoir posé cette question chaque dimanche, dix ans durant. Et un jour, au lieu de m’envoyer promener comme à son habitude en me servant son éternelle réponse : « Mais je ne sais pas comment tu veux que je sache c’était comme ça il n’y avait rien à faire, qu’est-ce que tu voulais que l’on fasse je ne sais pas je ne sais plus et comment tu veux que je me souvienne, ne me pose plus de questions khalass ! » Et au lieu de cela, ce jour-là, il se mit à rire. « Tu ne vas pas me croire, me dit-il, mais je vais te le dire tout de même, comme ça tu pourras t’en inspirer pour une de tes pièces de théâtre et comme ça tu arrêteras de dire que ton père est un idiot. Et ce sera une grande comédie. Tes pièces sont trop tristes. Combien te rapporte chaque pièce que tu fais ? » « Papa, ne change pas de sujet. Tu disais que je n’allais pas te croire. Qu’est-ce que tu faisais pendant la guerre quand tu ne pouvais pas sortir ? » « Et qu’est-ce que tu veux que je fasse ? » « Mais je te le demande, qu’est-ce que tu faisais ?… » Une seconde, j’ai cru que c’était perdu et que nous allions encore nous disputer comme à chaque fois qu’il était sur le point de raconter quelque chose qui le ramenait à cette période de sa vie, période si humiliante où, à cause de la guerre, il perdit tout ce qu’il avait et ne fut plus en mesure de nourrir sa famille et fut obligé de demander à ses enfants d’aller travailler. « Ne vous inquiétez pas, je vous laisserai quelque chose », nous disait-il souvent, et plus il le disait, moins il avait quoi que ce soit entre les mains. Et nous, nous avions beau le lui dire, il ne savait pas qu’il nous avait déjà donné l’essentiel, sa sensibilité extrême et la fantaisie de son esprit, dont il n’avait pas même conscience.

— Alors, dis-le-moi papa, qu’est-ce que tu faisais, tout seul ?

— Mais pourquoi tu veux savoir ?

— Mais parce que tu ne me racontes jamais rien et j’ai envie de me débarrasser de toutes ces questions, j’en ai marre, tu comprends, j’en ai marre de me demander toujours pourquoi nous avons quitté le Liban, qui a tiré sur qui pendant cette guerre, quelle était la raison de cette guerre, pourquoi ma mère est enterrée à Montréal et pourquoi je ne parle plus l’arabe. Alors tu vois, estime-toi heureux, je t’épargne ces questions, beaucoup plus délicates, je te fais remarquer, et je te pose une question beaucoup plus simple et beaucoup plus sympa : comment tu passais ton temps pendant les bombardements ? Et pourquoi tu n’oses pas me le dire ? Pourquoi tu ne veux pas me répondre ? Quoi ? Tu faisais venir des femmes ? Tu faisais des fêtes ? Tu fumais de l’herbe ? Tout ça en même temps ? Dis-moi, dis-moi, rien ne peut me choquer, papa, rien ne peut m’offusquer ! Rien sauf ton silence ! Dis-moi !

— Du spiritisme.

— … Pardon ?

— Oui, je faisais du spiritisme. J’invoquais les esprits. J’étais seul. Je ne voulais pas être seul. Mais j’étais seul. Toi, tu ne peux pas savoir ce que c’est que de sentir sa vie glisser entre ses mains et n’avoir personne avec qui parler. Tu ne peux pas savoir. Toi, tu as tes amis avec toi, tu as ta famille avec toi, tu as tes enfants avec toi. Le jour ou la nuit, pour moi, cela n’avait plus aucune importance, je dormais quand le sommeil arrivait et tournais en rond jusqu’à tomber à nouveau de sommeil. Alors, une nuit, je me suis assis devant une table, tu sais, la petite table où vous preniez votre petit-déjeuner. La ronde, la rouge. Eh bien, j’ai mis l’alphabet tout autour et là j’ai appelé, demandé si un esprit était là, et l’esprit de ma mère est venu, d’abord lui, ensuite celui de mon père, ensuite l’esprit des morts anciens, tous ceux qui avant moi avaient trimé sur la terre de la montagne, tes ancêtres qui, jusqu’à moi, ont tous été analphabètes et qui ont souffert des souffrances aujourd’hui oubliées lorsque nous étions sous le joug des Ottomans. Et nuit après nuit, jour après jour, je restais avec eux. Et il n’y avait plus de guerre pour moi, il n’y avait plus de soucis. Et nous avions ensemble de longues conversations. Et je ne faisais plus rien d’autre, rien d’autre n’existait pour moi, tu comprends ? J’ai tout oublié jusqu’à ce que, ressentant un manque immense de mes enfants, j’ai ressenti pour la première fois ce que pouvait être le désir de tendresse. Vous prendre dans mes bras, ça… Alors, désespéré de ne pas être avec vous, ressentant combien je vous aimais, j’ai commencé à vous invoquer, vous.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je veux dire ce que je dis. Vous me manquiez. Alors j’ai invoqué vos esprits. Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Si cela marche avec les morts, cela pouvait aussi marcher avec les vivants. Alors j’ai essayé. Et ça a marché. J’invoquais l’esprit de ta mère, j’invoquais celui de ta sœur, j’invoquais celui de ton frère, et puis le tien, et je passais comme ça un moment avec chacun de vous. Et on discutait. On était ensemble. Et à ce moment-là, enfermé, seul, je sentais combien rien n’était plus beau que d’être ensemble. Mais nous n’étions pas ensemble. Alors voilà. Tu me demandes ce que je faisais. Voilà ce que je faisais.

Je suis resté sans voix. Il neigeait à Montréal. Et cette nuit, me remémorant tout cela, songeant à la douleur et à la lumière qui voyagent dans le cœur de chaque humain, j’ai pris conscience des tempêtes qui habitent l’âme de mon père et j’aurais tellement aimé aller le voir aujourd’hui. Mais y aller, je ne peux pas. Ni avion, ni rien, et même si j’y allais à pied, même si je traversais le détroit de Béring, pour redescendre l’Alaska et traverser le Canada d’ouest en est jusqu’à Montréal, eh bien, je n’aurais pas le droit d’entrer dans l’institution où il se trouve pour cause de confinement.

Alors cette nuit, à mon tour, j’ai tout écarté de ma table et j’ai posé les lettres de l’alphabet en cercle et j’ai éteint la lumière et j’ai invoqué son esprit, l’esprit de mon père. Et je lui ai dit des paroles de fils. Je lui ai dit la puissance du lien. Je lui ai dit que j’allais rester gardien de nos mémoires et que je trouverais bien comment mettre des mots sur nos souffrances, et même si dans une autre vie nous aurions pu mieux nous connaître, il n’y avait pas de regret à avoir. Tout est don.

Texte extrait de Parole tenue — Les nuits d’un confinement : mars-avril 2020, de Wajdi Mouawad (coédition Leméac / Actes Sud, 2021, 168 pages, 24,95 $). Reproduit avec l’autorisation des éditeurs.

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