RENCONTRE / Les émotions fortes de Caroline Hayeur

Caroline Hayeur a l’air bien sage avec son thé vert et son pull noir. Pourtant, sous le museau de son appareil photo, il en passe de toutes les couleurs.

Membre de l’agence Stock — une référence en matière de photoreportage —, Caroline travaille sur le vif, sans mise en scène. Depuis une quinzaine d’années, parallèlement à son boulot, elle s’adonne à la photographie artistique.

Après Rituel festif, qui explorait la scène rave de Montréal, Tanz party, la danse sociale en France, et Amalgat, la danse et les spiritualités — trois expositions qui ont fait l’objet de publications et de présentations hors Québec —, elle actionne le carrousel d’émotions (douleur, jouissance, transe) dans Humanitas, un corpus de 136 portraits où des anonymes se montrent à nu.

Caroline-Hayeur
Photo : Jocelyn Michel

Aujourd’hui, tout le monde fait de la photo. Votre métier est-il menacé ?

Je me sens moins menacée que provoquée. Les photographes, qui ont connu le passage de l’argentique au numérique, doi­vent se réinventer. On n’a jamais eu autant d’images, mais on n’a jamais eu aussi peu d’organes pour les diffuser. C’est pourquoi j’expose dans les galeries.

Votre expérience de photojournaliste ne nourrit-elle pas votre approche artistique ?

Et vice versa. J’ai longtemps été associée au monde de la nuit, de la marginalité, un terreau fertile pour la créa­tivité. On m’appelait dès qu’il arrivait une commande bizarre. Comme ce magazine australien qui souhaitait publier une série sur les danseuses topless de Montréal, « les plus belles au monde », semble-t-il.

C’est de l’anthropologie ! Vous qui êtes sensible aux rituels et à la spiritualité, quelles étaient vos intentions avec Humanitas ?

Je désirais explorer les émotions fortes, celles que l’on subit, à cause de la maladie ou d’un accouchement par exemple, et celles que l’on cherche, dans le sport ou la sexualité.

Au moment où je me documentais, ma mère est entrée en phase terminale d’un cancer généralisé, et j’ai choisi de l’accompagner. Maniaco­dépressive, placée dans un établissement spécialisé une grande partie de sa vie, elle n’a pas pu élever sa famille. On peut dire qu’elle a vécu le spectre des émotions extrêmes. En la photographiant à l’agonie, je me suis réconciliée avec mon passé. Je lui dédie l’exposition.

Comment vous y êtes-vous prise pour entrer ainsi dans l’intimité des gens, loin d’être tous des proches ?

Moi qui ai peur dans la grande roue, j’ai procédé par immersion, de connivence avec mes sujets. J’ai assisté à une cérémonie vaudou, à une séance de sadomasochisme, à un saut en parachute, etc.

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Comment l’accrochage de vos tirages arrive-t-il à rallier ces expériences pour le moins différentes ?

Disposées en quatre mosaïques de grande envergure, les photos, de par leur juxtaposition inattendue, créent la trame dramatique. Elles sont accompagnées d’un texte sur la biologie des émotions ainsi que de la liste des prises de vue, avec les prénom et âge des participants : de Pierrot, qui a une minute de vie, à ma grand-mère de 97 ans, aujour­d’hui décédée.

L’exposition commence à peine que vous travaillez déjà à la prochaine. Quel en est le sujet ?

Les ados et leur chambre. Je m’entends à merveille avec les ados [elle en a deux]. J’ai toujours dit que la crise d’adolescence n’existait pas, qu’il s’agissait plutôt d’une crise parentale, car ce sont les parents qui ne comprennent plus rien quand leur enfant traverse sa puberté.

Humanitas, VU, Centre de diffusion et de production de la photographie, à Québec, jusqu’au 19 déc., 418 640-2585.

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