Politique

Il fait bouger le Canada

Le mariage gai, le scandale des commandites, le protocole de Kyoto… tous ces dossiers chauds n’auraient pas connu le même dénouement sans Gilles Duceppe et son Bloc Québécois. Confidences d’un indépendantiste qui veut rester à Ottawa.

Sa tête d’Irlandais, Gilles Duceppe la tient de son grand-père maternel, John James Rowley, orphelin sorti tout droit d’un roman de Charles Dickens. Peut-être est-ce aussi de lui qu’il a hérité ce flegme tout britannique qui fait sa marque? Mais il a les yeux bleu fleurdelisé de son père, Jean Duceppe, célèbre comédien et ardent patriote.

Sa passion du Québec a grandi à l’ombre d’une famille qu’il compare volontiers au clan Kennedy, « l’argent en moins ». Une sorte de famiglia italiana toujours prête à refaire le monde autour de la table, dans un « grand six-pièces » de la rue Hochelaga, dans l’est de Montréal.

Juste avant l’été, tous les feux se sont tournés vers lui. Sa performance aux élections fédérales de 2004 l’avait propulsé à l’avant-scène. Allait-il chausser les bottes du chef du Parti québécois, Bernard Landry, qui venait de jeter l’éponge? Jamais les astres n’avaient été aussi favorables. À Ottawa, les libéraux de Paul Martin croulaient sous le scandale des commandites. À Québec, le gouvernement Charest était en chute libre, tandis que les intentions de vote en faveur de la souveraineté atteignaient un pic. Les fameuses conditions gagnantes de Lucien Bouchard, son mentor au Bloc québécois, semblaient réunies. Ne manquait plus que le chef d’orchestre capable d’ouvrir le bal.

Contre toute attente, Gilles Duceppe a laissé passer ce rendez-vous historique. Pourquoi a-t-il refusé d’être celui qui pourrait mener les souverainistes à la victoire finale? « Il n’est pas dit que je ne le serai pas », me répond-il, laconique.

Dans son bureau de circonscription, rue Papineau, à Montréal, où il cultive l’ambiguïté sur ses intentions réelles en jurant ses grands dieux qu’il n’a pas de plan de carrière, tout est trop ordonné. Pas de dossiers empilés sur le coin de la table, pas de notes épinglées au babillard. « Mister Clean » est simplement de passage en ville. Son vrai bureau est à Ottawa. Ici, une seule touche personnelle: la photo de sa femme, Yolande, jolie brune au regard incisif qui veille sur lui.

Nous déroulons le fil de sa vie depuis plus d’une heure. Ses exploits comme ses mauvais coups, il les raconte d’un ton assuré où pointe l’humour. Bien malin qui reconnaîtrait sous ses traits rieurs le père Fouettard qui, hier encore, tyrannisait ses députés et collaborateurs. Ou le Martien coiffé d’un bonnet de plastique qui a ravi les caricaturistes pendant la campagne électorale de 1997.

Le chef du Bloc québécois est sur son petit nuage. Après des années de purgatoire, au cours desquelles personne ne donnait cher de sa peau, il a réussi le tour de force de devenir le souverainiste le plus populaire chez les Québécois et le damned separatist le plus apprécié du reste du Canada. Dernièrement, un Ontarien lui a serré la main dans un hôtel: « You’re the best thing that happened in politics in the last 25 years. Too bad I can’t vote for you. » Du jamais-vu depuis René Lévesque.

Il n’est pas mécontent, non plus, du compliment de l’ex-ambassadeur des États-Unis, Paul Cellucci, qui dans ses mémoires le décrit comme « le leader politique le plus impressionnant du Canada ». Ses adversaires se bidonnent devant cette flatterie d’un amateur de baseball à un autre. Il se défend de cette pique. « David Jones, conseiller de l’ambassade des États-Unis à Ottawa, a écrit dans le Hill Times, l’hebdo de la colline du Parlement: « Il est facile de sous-estimer Gilles Duceppe, mais ce serait une erreur grave de le faire. » Ça n’a rien à voir avec le baseball! »

C’est qu’il commence à déranger, cet homme qui peut se vanter d’être le premier député élu aux Communes, à Ottawa, sous l’étiquette souverainiste – c’était à l’occasion d’une élection partielle dans Laurier-Sainte-Marie, à l’été 1990. Depuis le raz-de-marée bloquiste aux élections de 2004, où le Bloc l’a emporté dans 54 des 75 circonscriptions québécoises, on trouve qu’il en mène large. Cette année-là, à l’issue du débat des chefs, qu’il a dominé en anglais comme en français, le Daily News de Halifax a comparé sa vive intelligence à celle de Pierre Trudeau. Et le New York Times a dépêché un reporter au Canada pour suivre sa campagne.

Comment expliquer ce succès aussi subit qu’inattendu?

« Il a modernisé le discours souverainiste, dit Pierre-Paul Roy, son conseiller spécial au cabinet. Avec lui, fini le ton revanchard et les rengaines contre les Anglais. »

Gilles Duceppe a fait quatre tournées au Canada. Partout, il cherche à rassurer les gens d’affaires en dédramatisant les retombées économiques d’une éventuelle séparation du Québec. À l’Economic Club de Toronto, il a lancé: « L’Ontario dispose d’un surplus commercial de six milliards à l’égard du Québec. Combien d’entreprises vont choisir la faillite plutôt que de faire des affaires avec le Québec? » À la Chambre de commerce de Calgary, Bonnie Dupont, vice-présidente d’Enbridge, une entreprise spécialisée dans la distribution d’énergie qui a des intérêts dans Gaz Métropolitain, l’a remercié en ces termes: « Monsieur Duceppe, quels que soient les changements politiques, Enbridge fera des affaires au Québec. »

Devant ses « amis du Canada », le chef bloquiste insiste sur les valeurs qui unissent Canadiens et Québécois. « Au début, le mouvement souverainiste s’est créé en réaction contre le Canada, explique-t-il. Aujourd’hui, on n’en veut plus aux Canadiens. C’est un grand peuple. Une grande démocratie. Nous avons beaucoup en commun, mais nous ne nous sentons pas Canadian. »

Jack Layton, leader du Nouveau Parti démocratique, pense que Gilles Duceppe est apprécié des Canadiens anglais parce qu’il est loyal et franc avec eux. « De plus, dit-il, les Canadiens croient que les libéraux n’ont pas respecté les Québécois, et le scandale des commandites l’a démontré. Manifester leur sympathie au chef du Bloc, c’est une façon de dire aux Québécois qu’ils les respectent. »

Quand Bernard Landry a tiré sa révérence, le premier ministre Paul Martin aurait donné sa chemise pour voir son adversaire bloquiste traverser la rivière des Outaouais une fois pour toutes. « Ça me tentait », avoue Gilles Duceppe en se remémorant ce fameux samedi 4 juin. La veille, à Québec, devant les congressistes du Parti québécois, il avait vanté les mérites de son ami Bernard Landry, « l’homme qui peut mener le Québec à la souveraineté », avait-il martelé.

Ce jour-là, Gilles Duceppe n’a qu’une idée en tête: dîner en amoureux avec sa femme, Yolande. Son horaire de fou et le travail de celle-ci – elle est directrice adjointe de l’école primaire Maisonneuve, à Montréal – ne favorisent guère les moments d’intimité. « On est comme des amants quand on se retrouve », dit-il. Leur lune de miel dure depuis 30 ans. « J’allais à la garderie chercher ma fille, Amélie, dont j’avais la garde partagée, et je suis tombé amoureux de son éducatrice. » Ils ont aussi un fils, Alexis, qui a 26 ans.

Sur la terrasse de leur condo, à Rosemont, tous deux savourent un poisson qu’il a apprêté à sa façon – c’est lui le chef! – quand le téléphone sonne. « Landry venait de démissionner, raconte Gilles Duceppe. J’étais consterné. Jamais Bernard n’avait évoqué cette éventualité devant moi. J’ai passé la soirée au téléphone à tenter de le convaincre de reconsidérer sa décision. »

Peine perdue, Bernard Landry ne veut rien entendre. « J’ai dit à Yolande: ça va être terrible. Toute la pression va retomber sur moi. » De fait, le téléphone ne dérougit pas. Va-t-il, oui ou non, faire le saut et entrer au PQ? « Je suis persuadé que j’en étais capable », soutient-il. Sa femme et ses conseillers le pensent aussi. « Je lui disais: il faut que tu y ailles », raconte Yolande Brunelle, qui a fini par se rendre à ses arguments.

Son ami Lucien Bouchard l’a d’abord encouragé à passer à Québec, pour ensuite changer d’idée, de peur que ça vire en bataille de rue. Jacques Parizeau le lui a déconseillé carrément. « Quant à Bernard Landry, dit Pierre-Paul Roy, il vivait des moments difficiles et Gilles a surtout cherché à lui apporter son appui. »

À son caucus, les avis sont partagés. « Il y avait des pour et des contre, explique le député Serge Ménard. Nous étions inquiets. Chose certaine, personne ne lui a demandé de partir. » Finalement, Gilles Duceppe a suivi son intuition. Il s’était engagé à diriger ses troupes aux prochaines élections et il tiendrait parole. « Partir aurait été irresponsable, dit-il. J’aurais dégarni l’appareil du Bloc, comme Lucien Bouchard l’a fait lorsqu’il est passé au PQ. J’avais dû reconstruire la machine. »

N’a-t-il jamais eu l’ombre d’un regret, pas même à la mi-septembre, quand André Boisclair, l’un des candidats à la chefferie, a admis avoir déjà consommé de la cocaïne? « Absolument pas, répond-il. J’assume parfaitement ma décision. »

« C’est un homme de devoir, dit Pierre-Paul Roy. En général, ça le sert; parfois, ça le dessert. » Louise Harel, qui assume l’intérim comme chef de l’opposition à Québec, acquiesce: « Sa plus grande qualité, c’est la fidélité dans ses engagements, politiques comme personnels. Des séparations, il en a vécu plusieurs, mais il est resté l’ami de ses ex-blondes. »

La députée péquiste connaît le chef du Bloc depuis leurs années de militantisme étudiant. L’été dernier, elle l’a invité à sa maison de campagne. « Gilles se sentait en paix avec sa décision, m’assure-t-elle. On a mangé et dansé sur des airs latino-américains des années 1950. C’est un excellent danseur. »

Bob Dufour, ex-organisateur politique de Gilles Duceppe, n’est pas tendre envers le caucus péquiste, qu’il connaît bien, puisqu’il a été directeur général du PQ. « Gilles est le seul gars capable de gagner à la fois les prochaines élections à Québec et le référendum qui suivra », dit-il, tout en reconnaissant que le spectre de Lucien Bouchard, ce parachuté d’Ottawa qui n’a pas toujours fait l’unanimité, a été brandi par certains députés péquistes. « Ils ont eu peur de lui. Les purs et durs étaient prêts à lui tomber dessus à bras raccourcis. Ce sont eux qui ont fait battre Landry. »

Louise Harel n’en croit rien: « Les radicaux parlent fort, mais ils ne représentent pas 1% des membres du parti. » Peut-être! Mais Gilles Duceppe laissera échapper: « Les péquistes sont durs pour leurs chefs: Lévesque, Parizeau, Bouchard et maintenant Landry. C’est d’une tristesse… »

L’ex-ministre péquiste Serge Ménard reconnaît que la candidature éventuelle de Gilles Duceppe n’a pas suscité d’enthousiasme au PQ. « Le fait qu’il soit en faveur de l’association avec le reste du Canada a pu en inquiéter certains », dit-il. Louise Harel attribue plutôt ce peu d’empressement à la conjoncture: « Le PQ a été tétanisé après le congrès de juin. Il y a eu une période de flottement. Jusqu’à la mi-août, Bernard Landry a donné des signes indiquant qu’il regrettait sa décision. Pendant tout ce temps, jamais Gilles Duceppe n’a fait un geste pour sonder le parti. »

La décision du chef du Bloc de s’incruster aux Communes frustre ses adversaires libéraux. « Il a choisi le Canada », ironise le premier ministre, Paul Martin. Son ami d’hier, le ministre Jean Lapierre, qui est passé du Bloc aux libéraux, le traite de lâche, tandis que le ministre Pierre Pettigrew, joint à New York, soutient qu’il a choisi la facilité: « M. Duceppe évite d’avoir à décider. Quand il a eu l’occasion de le faire, il s’est défilé. Il aura consacré sa vie à la revendication, à jouer le rôle d’éternelle opposition. Il aime mieux se présenter comme la victime, celui qui fait pitié. » Selon lui, le chef du Bloc est « essentiellement un homme de méfiance, dans la droite ligne de Maurice Duplessis ».

Gilles Duceppe aurait-il tout bonnement eu peur des péquistes? La réponse fuse. « J’en ai vu d’autres, au Bloc », répond-il en pensant à la course à la direction de 1997. Un cauchemar qu’il n’oubliera pas de sitôt. La victoire du Non au référendum de 1995 avait plongé les bloquistes dans la déprime. « Personne n’avait encore envisagé la suite des choses pour le Bloc après un échec », dit Pierre-Paul Roy.

Le diable est aux vaches. Les finances du parti sont à sec et les bloquistes s’entredéchirent. On accuse Gilles Duceppe d’avoir fomenté un putsch pour déloger Michel Gauthier, qui avait succédé à Lucien Bouchard à la tête du Bloc. Jean Chrétien en profite pour déclencher des élections. Mal entouré, Duceppe improvise une campagne d’amateur. La photo où on le voit affublé d’un bonnet de bain n’est que la pointe de l’iceberg. « Les journalistes lui reprochaient sa langue de bois et lui tapaient dessus, dit Bob Dufour. Il était assommé comme si un ouragan l’avait frappé. » En effet, la presse anglophone le surnomme « Angry Trout ».

L’occasion de se faire valoir se présente enfin au cours du débat des chefs. Mais voilà que l’animatrice, Claire Lamarche, tombe dans les pommes au moment même où il allait défendre ses idées. Ne manquaient plus que les menaces de mort de la part des motards criminels, peu après sa sortie contre le crime organisé. « Il était à bout de nerfs », confirme sa femme. À l’école où elle enseigne, le directeur entend à la radio que la caravane du Bloc s’est perdue, non pas au fin fond de la Gaspésie, mais… à Saint-Hyacinthe. « J’ai demandé un congé sans solde pour aller rejoindre Gilles, dit-elle. Il avait besoin de moi. »

Six ans plus tard, c’est elle qui aura besoin de lui. « Quand j’ai dû être opérée pour un cancer du sein, Gilles m’a rendu la pareille. Cette épreuve, on l’a traversée ensemble. » La chimio de Yolande à peine terminée, le couple part aux îles de la Madeleine pour le début de la campagne électorale de 2004. « Je n’avais plus un poil sur le coco. Ça allait bien sur le terrain. Notre seule crainte, c’était que ma perruque parte au vent! Après le bonnet de bain, ç’aurait été le comble! On a bien ri. »

L’humour de Gilles Duceppe est certainement le secret le mieux gardé en ville. « Il a un côté adolescent », dit sa femme. Lui-même reconnaît qu’il aurait avantage à sourire plus souvent. « Je suis tout le contraire de mon père, avoue-t-il. Lui, si détendu en public, faisait des colères terribles à la maison. Il était très soupe au lait. Moi, je garde mon calme. Ça bout autant en dedans, mais je suis plus poker face. »

Dès qu’il parle de son père, contestataire comme lui, il s’anime. Les souvenirs remontent. Il y a eu cette grève chez Steinberg, en 1956. À la fois comédien et animateur de radio, Jean Duceppe avait aiguisé ses couteaux pendant la publicité de la chaîne d’alimentation. « Après, raconte son fils, il a repris le micro et lancé: « Bon, bien, maintenant que l’annonce est finie, je vous rappelle que les employés sont en grève. Allez donc faire votre épicerie chez Dionne! » »

Gilles Duceppe jonglait depuis un bon moment avec l’idée de se lancer en politique quand, en 1990, la santé de son père s’est brusquement détériorée. « Papa vivait ses derniers mois, dit-il. Le diabète faisait ses ravages et je voulais me faire élire avant qu’il parte. »

Il est négociateur pour la CSN dans le secteur de l’hôtellerie lorsque s’annonce une élection fédérale partielle dans Laurier-Sainte-Marie, le 13 août 1990. Il a 43 ans et le Bloc vient de prendre son envol dans le sillage de l’échec de l’accord du lac Meech. Mais pourquoi diable briguer un siège à Ottawa? lui demande son père, qui, comme René Lévesque, croit que la place d’un indépendantiste est à Québec. Quand je l’interroge là-dessus, Gilles Duceppe me renvoie à la leçon de la révolution américaine – « No taxation without representation » -, avant d’ajouter: « Trudeau disait que les souverainistes avaient peur de se présenter à Ottawa parce qu’ils seraient battus. Maintenant qu’ils y sont, il s’en trouve encore pour dire que ça ne sert à rien. You’re damned if you do, damned if you don’t. »

Cette élection partielle, il la remporte haut la main, contre Denis Coderre, qui a fait campagne en répétant que les électeurs de la circonscription ne veulent pas entendre parler de souveraineté, mais de « châssis doubles »! Et que la souveraineté ne guérit pas du sida!

Le nouveau député fédéral de Laurier- Sainte-Marie est comme un poisson dans l’eau dans sa circonscription, qui comprend le quartier Hochelaga-Maisonneuve, où il est né, le 22 juillet 1947. Au collège Mont-Saint-Louis, puis à l’Université de Montréal, où il étudie les sciences politiques, il milite dans tout ce qui bouge. « Pour la cause », il a même annulé son premier mariage. « C’était en 1968. J’ouvre la radio et j’apprends que les Russes ont envahi la Tchécoslovaquie. J’appelle mes parents pour leur annoncer que je ne me marie plus, car je dois organiser une manif! » Il convolera quelques jours plus tard, juste avant de filer à la semaine syndicale de l’Union générale des étudiants du Québec. D’où la manchette d’un journal à potins: « Le fils de Jean Duceppe en voyage de noces à Sainte-Anne-de-Bellevue. »

« Comme Pierre Karl Péladeau et les autres qui préfèrent l’oublier, rappelle Gilles Duceppe, j’ai ensuite adhéré au Parti communiste ouvrier. » Cette parenthèse dans sa vie lui a laissé un goût amer. Fidèle à la consigne du PCO, il a annulé son vote au référendum de 1980. « À la mort de René Lévesque, j’ai pleuré. J’avais le sentiment de l’avoir trahi. »

La lutte des classes l’a mené au syndicalisme. À 30 ans, il est embauché à l’Hôpital Royal Victoria comme préposé aux bénéficiaires. On l’affecte aux soins intensifs, où tantôt il tient la jambe que le chirurgien ampute, tantôt il prépare les corps pour la morgue. « Avoir vécu la réalité de ce monde, je ne dis pas que c’est essentiel dans la vie, mais ça ne nuit pas. »

Congédié de l’hôpital « sous prétexte [qu’il avait] organisé une grève illégale », il se retrouve à la CSN, où il peaufine ses talents de négociateur et de leader, qui lui seront utiles en politique. « C’est un bagarreur-né, dit Pierre-Paul Roy. Aux Communes comme dans les sports, il a toujours aimé gagner. » Au début, sur la colline du Parlement, ses airs de préfet de discipline agacent. Mais peu à peu, il contrôle mieux ses impatiences et devient moins cassant. Moins « électrique », comme disait Lucien Bouchard. Serge Ménard le décrit comme un chef non pas autoritaire, mais rigoureux et discipliné. Au Bloc, tout le monde a le droit de s’exprimer et même de critiquer le chef, mais une fois qu’une position est adoptée, on se range.

À la Chambre, c’est un bon débatteur. « Il n’a pas la rhétorique d’un Michel Gauthier, mais il connaît ses dossiers à fond », admet le ministre Pierre Pettigrew, qui l’accuse cependant de nuire aux intérêts du Québec. « Son opposition est essentiellement négative et son objectif est de détruire le pays. L’ennui, pour nous, libéraux, c’est que nous avons affaire à un adversaire qui veut notre peau, mais pas nos jobs. »

Gilles Duceppe, lui, est fier de « l’excellente opposition » que forme le Bloc. « Au Canada, on le reconnaît, dit-il. Ici, certains pensent que nous nous occupons de dossiers qui ne nous concernent pas. Je soutiens que s’il y a une crise du blé dans l’Ouest, on a notre mot à dire, puisqu’on subventionne le blé avec nos impôts. »

Quant aux intérêts des Québécois, il estime bien les servir. « Dans le scandale des commandites, nous avons eu énormément d’influence. Dès 2000, le Bloc avait repéré les entreprises impliquées dans l’affaire. » Alain G. Gagnon, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en affaires québécoises et canadiennes, à l’UQAM, est d’accord avec lui: « À la Chambre, le Bloc a posé plus de 400 questions à ce sujet. Il a talonné le gouvernement libéral et alimenté le Globe and Mail jusqu’à ce qu’éclate le scandale. Les libéraux du Québec n’osaient pas s’en mêler, car l’objectif premier du programme des commandites était de lutter contre la souveraineté. »

Le politologue est d’avis que le Bloc a aussi fait la différence dans le dossier du Supplément de revenu garanti destiné aux démunis. « Le fédéral n’a pas sensibilisé la population à l’existence de sommes d’argent non réclamées, dit-il. Le Bloc a lancé une vaste opération au Québec afin de retrouver les 20 000 personnes qui y avaient droit. Grâce à lui, 100 millions de dollars ont pu être versés aux Québécois. »

Le Bloc s’enorgueillit aussi d’avoir fait avancer les dossiers du protocole de Kyoto et du déséquilibre fiscal, sans parler de la guerre en Irak, à laquelle le Canada a finalement refusé de participer. Sans lui attribuer tout le mérite, Alain G. Gagnon estime que le parti s’est fait, là aussi, le porte-parole des Québécois. « Le Bloc a forcé le gouvernement Chrétien à répondre à leurs souhaits. »

Paul Adams, consultant pour la grande maison de sondage EKOS Research Associates, accorde lui aussi une bonne note à l’opposition souverainiste. Dans une analyse publiée par le magazine torontois Walrus, il affirme qu’après le règne de Lucien Bouchard – qui avait réussi l’exploit d’être élu chef de l’opposition officielle -, le Bloc a connu 10 ans d’impuissance à Ottawa. L’élection d’un gouvernement minoritaire lui assure maintenant plus de pouvoir. L’ironie, soutient-il, c’est qu’en redonnant une voix au Québec, le Bloc fait de nouveau fonctionner le Parlement en tant qu’institution représentant les Québécois, ce qui affaiblirait l’option souverainiste.

Gilles Duceppe s’inscrit en faux contre cette affirmation. « C’est un vieux dada de penser qu’il faut que ça aille mal pour faire la souveraineté, dit-il. Adams n’est pas le seul à le croire. Je connais des souverainistes qui prétendent que lorsqu’on va chercher des choses pour le Québec à Ottawa, ça nuit à la cause. Nos sondages depuis 20 ans prouvent le contraire. C’est quand ça va bien et qu’on se sent fort qu’on veut du changement. Si vous perdez votre job, avez-vous le goût d’acheter une maison? Non. »

Entre lui et les députés libéraux fédéraux du Québec, c’est le froid total. Il ne fraternise pas avec l’adversaire. Dans son autobiographie, publiée avant le retour de Jean Lapierre chez les libéraux, Gilles Duceppe présente celui-ci comme « son allié et son complice ». « Maintenant que nous sommes dans deux camps opposés, l’amitié est rompue, dit-il. On se salue, mais on ne se parle plus. » Cela dit, il exècre l’attitude aveuglément partisane. « Nous ne votons pas contre un projet de loi sous le prétexte qu’il vient des libéraux. Si c’est bon pour le Québec, on l’appuie, sinon on s’y oppose. On a sauvé les libéraux plus d’une fois. » De la même manière, il trouve ridicule que les conservateurs crient aux libéraux, lorsque le Bloc appuie ces derniers: « You’re with the separatists! » « Je leur réponds: vous voulez tous coucher avec nous, mais il n’y en a pas un qui veut nous marier! »

Jack Layton entretient des relations cordiales avec le chef du Bloc. « Nos valeurs nous rapprochent, dit le leader néo-démocrate. Son gros problème, c’est qu’il est prêt à travailler étroitement avec Stephen Harper. Je trouve choquant qu’il ait voulu faire tomber le gouvernement et le remplacer par celui de M. Harper. Je ne crois pas que les Québécois, qui sont des sociaux-démocrates, voudraient vivre sous un gouvernement conservateur. »

L’automne s’annonce chaud, si l’on en croit le ton de la dernière attaque de Pierre Pettigrew contre le Bloc, qu’il accuse de n’avoir aucune sensibilité à l’égard des groupes ethniques. Le chef bloquiste n’en a pas cru ses oreilles. Intolérant envers les allophones, lui, le petit-fils d’un immigrant expédié au Canada à la fin de l’ère victorienne?

Son grand-père irlandais, John James Rowley, avait 11 ans quand ses parents se sont suicidés en se jetant dans la Tamise. « Il a débarqué à Halifax avec d’autres homeless children, raconte Gilles Duceppe. On les a fait monter à bord d’un train qui s’arrêtait à chaque gare. Les fermiers se choisissaient des employés parmi eux. Comme du bétail. Mon grand-père a été choisi à la huitième gare, à Saint-Benoît, près du lac des Deux Montagnes. Il a appris le français et épousé ma grand-mère. C’est ainsi que, très tôt, j’ai apprivoisé l’anglais. »

Au référendum de 1995, le traumatisme provoqué par la déclaration de Jacques Parizeau, qui attribuait l’échec du Oui au « vote ethnique », l’a bouleversé. Pour en contrer l’effet négatif, il a alors lancé au Bloc un vaste chantier sur la citoyenneté. « Gilles Duceppe a compris que le Québec n’est plus simplement celui des Tremblay, mais aussi celui des N’guyen et des Massimo », dit le député bloquiste Maka Kotto, originaire du Cameroun, qui a fait de l’ouverture aux autres son combat. « En débarquant à Montréal, il y a 15 ans, j’ai adhéré au Parti libéral du Québec. Le mouvement souverainiste n’est pas venu me chercher. Il m’a fallu cinq ans pour comprendre les vrais enjeux. » Selon lui, le Bloc va maintenant au-devant des nouveaux Québécois, tandis que le multiculturalisme des libéraux ne permet pas la rencontre des cultures, car chaque communauté vit en vase clos. « En matière d’intégration, dit-il, nous mettons en place un modèle de référence pour l’humanité. »

L’avenir de Gilles Duceppe? « Il va jouer un rôle de plus en plus important, pense Bob Dufour. Actuellement, c’est lui le vrai chef des souverainistes. Les candidats à la succession de Bernard Landry, avec tout le respect que je leur dois, ne lui vont pas à la cheville. » De son côté, la présidente du PQ, Monique Richard, reconnaît que le Bloc est aussi important que le Parti québécois. « Pour nous, dit-elle, Gilles Duceppe est une carte gagnante. »

La souveraineté, le chef du Bloc la voit dans le regard des jeunes. L’été dernier, pendant une tournée à Val-d’Or, sur les 25 militants qui ont dîné avec lui, 20 avaient moins de 25 ans. La première question qu’ils lui ont posée était la suivante: quelle est la place du Québec sur la scène internationale? « Ce qui intéresse les jeunes, c’est le Québec dans le monde et non plus le Québec dans le Canada », dit Gilles Duceppe.