Politique

Je t’aime… Moi non plus

De chaque côté de la frontière, Canadiens et Américains ne se comprennnent pas. Au mieux, ils s’ignorent. Au pire, ils se détestent. Mais ils n’échangeraient pas leur pays contre celui du voisin!

Les Américains du Maine continuent de faire leur épicerie au Nouveau-Brunswick et d’y acheter des médicaments. Ceux de Detroit fréquentent plus que jamais le casino de Windsor, en Ontario. Les travailleurs saisonniers des forêts et des champs de patates du nord-est du continent passent toujours, matin et soir, la frontière canado-américaine. Des infirmières du Québec et de l’Ontario entrent encore au boulot dans des hôpitaux américains. Comme avant. Les attentats du 11 septembre 2001, finalement, n’ont pas bouleversé la vie quotidienne des uns et des autres.

À Grand-Sault, au Nouveau-Brunswick, à Philipsburg, au Québec, à Windsor, en Ontario, on passe la frontière aussi facilement, et presque aussi rapidement, que par le passé. Tout au plus les amateurs de baseball de Windsor s’y prennent-ils un peu à l’avance pour franchir le pont Ambassador, le poste-frontière le plus occupé, lorsqu’ils se rendent à un match à Detroit. Et les gens du Michigan collent désormais un drapeau canadien sur leur valise avant de partir à l’étranger. Le 3 juillet, veille de la fête de l’Indépendance américaine, alors que les mesures de sécurité étaient soi-disant renforcées, il ne m’a fallu que quelques minutes, à Dorval, pour accéder à la passerelle du DC9 de Northwest Airlines qui devait m’amener à Detroit. Et le 5 juillet, la traversée du pont Ambassador ne m’a pris qu’un quart d’heure.

Pas grand-chose de changé, donc. Sinon que, comme leurs leaders politiques, Canadiens et Américains s’interrogent davantage sur ce qu’ils sont et sur leurs rapports avec leurs voisins.

À Charlottetown (Île-du-Prince-Édouard), où avaient lieu les grandes festivités officielles du 1er juillet diffusées par la chaîne nationale de télévision anglaise, le front de mer et les bateaux de plaisance amarrés dans la baie étaient couverts de drapeaux rouge et blanc. Si la CBC avait tourné ses caméras de 180°, vers la rue Water, elle aurait cependant montré des façades et des pelouses sans drapeaux…

La réalisatrice du spectacle de la CBC, Joan Tosoni, éprouve de la difficulté à me dire pourquoi elle est fière d’être canadienne. «Nous sommes de braves gens, pacifiques, intègres», commence-t-elle par dire. «Je suis fière en raison de ces paysages, ajoute-t-elle en montrant la mer: c’est beau et cela fait partie de moi.»

Mais son spectacle évoque, sans le vouloir, la complexité du pays. Il a fallu que le centre communautaire des francophones de l’Île-du-Prince-Édouard – le Carrefour de l’Île Saint-Jean – fasse des pressions pour que Réal Pelletier, chanteur acadien, soit invité. Ce sont les associations acadiennes qui ont payé son cachet et ses frais de déplacement. Nous sommes pourtant au pays d’Évangéline! Et Pelletier est aussi patriote que les producteurs de la CBC. «Pourquoi n’est-on fiers qu’une fois par année? demande-t-il en regardant les drapeaux qui encombrent le pavillon du Canada. Les Américains, eux, le sont tous les jours!»

Les Petits Chanteurs du Mont-Royal ont été invités également. Quand ils sont arrivés à Charlottetown, les organisateurs leur ont demandé de se préparer à chanter le «God Save the Queen»! Quelques jours plus tôt, à Chéticamp, en Nouvelle-Écosse, la foule s’était levée lorsqu’ils avaient interprété le cantique «Ave Maris Stella»: les Acadiens aussi ont leur hymne, différent de celui du Canada et de celui des habitants de l’Île-du-Prince-Édouard!

À Detroit, le 4 juillet, le centre-ville, avec ses immeubles désaffectés et ses trottoirs pleins de trous, est désert comme tous les jours de congé; seuls quelques clochards y traînent leurs savates éculées. «Il n’y a ici que des sans-abri, des exclus, des malades mentaux: que voulez-vous qu’ils célèbrent?» me demande Jack, un sexagénaire noir. Le maire, Kwame Kilpatrick, a plutôt choisi le South West, un quartier appauvri par les difficultés de l’industrie automobile, pour mener la parade. À ses côtés, le shérif, Robert Ficano, est italien; le chef de police, Alfred Gomez-Mesquita, mexicain; et la foule, métissée.

Les enfants ont décoré leurs bicyclettes aux couleurs des États-Unis, et «Kwame», comme on appelle familièrement le maire, cite presque mot pour mot le président. «C’est un 4 juillet plus important que les autres: il ne faut pas laisser la haine dicter notre conduite.»

Ici comme ailleurs, les excès d’un patriotisme de circonstance agacent. «On sent que certains prennent le train en marche», dit Bob Allaire, professeur de droit au Dakota High School, à Macomb, en banlieue de Detroit. Pour lui, cette fête nationale est l’occasion de vendre de la bière Guinness à la Taste Fest, une vaste kermesse qui se tient dans l’ancien centre des affaires de Detroit. En fait, Bob Allaire avoue se sentir davantage patriote quand on joue l’hymne national au début d’une partie de baseball qu’en ce 4 juillet…

Tant à Detroit qu’à Charlottetown, le contraste est saisissant entre la pompe des cérémonies télévisées et la réalité d’un jour férié où les citoyens ordinaires se rassemblent autour d’un barbecue, tondent leur gazon ou réparent la porte du garage.

John Dulong a interrompu ses travaux domestiques pour m’accueillir chez lui, dans sa maison de la rue Oxford, en banlieue de Detroit. Généalogiste à ses heures, il visite souvent le Québec pour y faire des recherches sur les origines des Franco-Américains. Son épouse, Patricia, a d’ailleurs hissé un drapeau du Québec devant sa maison pour m’accueillir… mais elle n’est pas désireuse de fréquenter davantage le Nord. «Notre économie est si forte et nous avons une telle stature internationale que nous ne cherchons pas de nouvelles frontières», dit-elle.

Le couple Dulong songe à se retirer au Wisconsin. Et pourquoi pas au Québec, où il a beaucoup d’amis? «On adore aller au Canada, répond John, mais les taxes à la consommation y rendent le coût de la vie trop élevé. Et il y a le Québec: la stabilité politique du Canada est une question qui nous préoccupe vraiment!»

Ainsi, alors que les Canadiens considèrent la question québécoise comme réglée, des Américains s’en inquiètent encore. Et tandis qu’on s’imagine qu’ils se précipitent au Canada pour profiter de leur dollar à 150 ou 160 cents canadiens, certains d’entre eux sont obsédés par les taxes qu’ils paient sur leurs achats!

En général, les Américains ne savent rien du Canada ou, quand on insiste pour qu’ils en évoquent quelques images significatives, serinent des stéréotypes: les agents de la GRC avec leur chapeau de Baden Powell, la bière et le hockey. Et, surtout, ils déplorent le manque de patriotisme des Canadiens. «Les Canadiens ne connaissent pas leur histoire, dit John Dulong. Les Américains, eux, célèbrent la leur. Il est vrai qu’ils ont Hollywood pour la mettre en scène!»

Les Dulong reprochent aux Canadiens d’être trop américanisés, d’ouvrir des restaurants McDonald’s dans toutes les villes et d’avoir vendu à Disney les droits sur l’exploitation de l’image de la police montée.

À Saint-Quentin (Nouveau-Brunswick), le maire, David Moreau, grogne, comme pour répondre aux Dulong: «Les Américains viennent ici, ils achètent tout et ils ne veulent même pas de notre dollar.» Lorsqu’il visite ses soeurs au Minnesota, Moreau fait volontairement un détour par le côté canadien de la frontière afin de fréquenter le moins possible ces Américains qu’il n’aime manifestement pas!

À quelques kilomètres de là, à Saint-Martin-de-Restigouche, les Bellavance sont à une demi-heure de la frontière et de quelques parents établis aux États-Unis. Huguette ne va plus faire ses emplettes dans le Maine. «C’est devenu trop cher et je n’aime pas leurs vêtements», dit-elle. Son mari, Raoul, approuve. «Je déteste leur bière: on dirait de la pisse d’orignal.» Van Duren, la ville américaine la plus proche, dans l’État du Maine, n’est donc plus une destination rêvée maintenant que le dollar canadien ne fait pas le poids contre l’américain.

Les Bellavance mènent une vie aisée et paisible à l’embouchure de la rivière Restigouche. «Aucun de nos huit enfants n’a jamais eu faim et ils ont tous un diplôme», déclarent les parents avec fierté. On ne peut pas dire que les Bellavance n’aiment pas les Américains. En fait, précise Raoul, «ils sont plus compréhensifs que les Anglais de Fredericton: eux se forcent pour nous comprendre malgré notre accent et ils essaient de nous aider plutôt que de nous envoyer promener». Ils seraient donc des voisins plus sympathiques que les Canadiens anglais du sud du Nouveau-Brunswick.

La grande déception des Bellavance, comme de tant de Canadiens vivant le long de la frontière avec les États-Unis, demeure toutefois que le libre-échange n’a pas tenu ses promesses. «On pensait que ce serait mieux», disent-ils.

Leur curé, à Saint-Quentin, a lui aussi beaucoup d’occasions de fréquenter des Américains. «Je ne me sens pas à l’aise avec eux, dit l’abbé Bertrand Ouellet. Leur façon de vivre ne m’attire pas; ils se pensent supérieurs, ce qui les rend arrogants. Et je ne comprends pas qu’on puisse mettre la photo du président dans son salon!» Il est aux premières loges pour constater que les États-Unis séduisent beaucoup les jeunes: il signe les certificats de mariage des Néo-Brunswickoises qui épousent des Américains. «Quand elles reviennent ici, déplore-t-il, leurs enfants ne sont pas capables de parler en français avec leurs grands-parents ou leurs cousins.»

De telles unions étaient courantes dans les années 1980, où les soldats américains de la base aérienne de Loring sortaient le soir dans les bars de Grand-Sault. C’est comme cela qu’Édith a rencontré son mari, Bob. Cet été, la jeune femme était à Grand-Sault chez sa mère, Yvonne Rioux, pour deux semaines de vacances. Quatre jeunes enfants jouaient dans le salon et parlaient en anglais avec leur grand-mère. Édith habite en Ohio. Elle verse 500 dollars américains par mois à la Medical Mutual of Ohio pour une couverture à 80% de ses frais médicaux. Elle paie aussi annuellement 3 300 dollars, américains toujours, pour que ses deux aînés puissent fréquenter un établissement scolaire catholique. Ainsi, lorsque ses quatre enfants seront en âge d’aller à l’école, et avec l’assurance privée qu’elle souscrit pour les faire soigner, c’est plus de 15 000 dollars par année qu’elle devra payer pour des services qui sont gratuits au Canada. S’en plaint-elle?

«Ce qui m’attriste le plus, dit-elle, c’est de voir mon père et mes frères travailler si fort pour gagner si peu d’argent. La vie est chère ici, au Nouveau-Brunswick, et il faut payer 15% de taxes sur tout ce qu’on achète, contre 5,7% en Ohio…

– Mais nous autres, on a l’assurance-maladie, dit fièrement sa mère.

– Quand quelqu’un est blessé aux États-Unis, il n’a pas à aller dans trois hôpitaux différents pour être soigné», réplique sèchement Édith. Si l’un de ses enfants tombe malade alors qu’il est au Nouveau-Brunswick, elle préfère d’ailleurs l’emmener à l’hôpital de Limestone, où elle est sûre, dit-elle, «de trouver un médecin».

Ces questions de santé sont sans doute celles qui rendent les Américains les plus perplexes, du moins ceux qui – pour des raisons professionnelles ou familiales – connaissent assez bien les deux systèmes pour les comparer. Et on est loin du discours officiel des politiciens canadiens, qui vantent leur régime universel sur toutes les tribunes.

À l’hôpital Fletcher Allen, à Burlington (Vermont), à moins d’une heure du Québec, on a reçu, il y a deux ans, des patients québécois qui souffraient du cancer et ne pouvaient obtenir de radiothérapie chez eux, faute d’équipement. «Jamais je n’aurais pensé que cela puisse arriver», dit Susan Gillian, infirmière au Service de radio-oncologie. Son collègue, le Dr James Wallace, est moins surpris et rappelle que ces problèmes d’accessibilité aux soins ne sont ni nouveaux ni propres au Québec. Il y a 10 ans, alors qu’il était interne dans un hôpital de Seattle, il a traité des patients envoyés par la Colombie-Britannique!

J’insiste quand même sur les vertus que l’on prête au régime public canadien: universel, accessible à tous, gratuit «En Utopie, nous serions tous soignés gratuitement, raille le Dr Wallace, mais le Canada n’est pas l’Utopie!» Et il souligne que la plupart des infirmières canadiennes qui travaillent dans les hôpitaux de Burlington ou de Detroit choisissent de s’y faire soigner plutôt qu’au Canada, où elles habitent!

S’il est une ville du Canada qui devrait être menacée de devenir américaine, c’est bien Windsor. Enclavée entre les lacs Sainte-Claire et Érié, elle est la seule au pays qui puisse se vanter d’être située au sud de la frontière américaine. Sur le pont Ambassador, d’immenses banderoles annoncent, comme un défi: «United We Stand!» Windsor est, par excellence, la ville de la solidarité avec les États-Unis. Lors de grandes catastrophes, elle partage ses services d’urgence avec Detroit.

Ici, la souveraineté culturelle ne veut pas dire grand-chose. Dans ma voiture, neuf stations de radio sur dix sont américaines. Dans les maisons, une simple antenne donne accès à toutes les grandes chaînes des États-Unis. Le député fédéral de Windsor-Ouest, Brian Masse, un néo-démocrate pourtant, ne s’en offusque pas. «Les programmes sociaux nous différencient tellement que nous n’avons pas à nous soucier du reste, comme la culture», dit-il.

Le député ne se sent pas menacé et il se refuse à adopter une attitude dogmatique sur les questions de souveraineté. «Mon inquiétude vient davantage du manque de leadership de mon propre gouvernement que de la toute-puissance américaine.»

À Windsor aussi, on a pavoisé le 1er juillet. Patricia Papadeas a tenu à emmener ses enfants au défilé, ce qui lui a attiré quelques sarcasmes. «On nous reproche d’être trop canadiens, dit-elle, mais moi, je tiens à être reconnue comme une Canadienne.» Et pour prouver que le Canada est un pays bien réel, elle me raconte que ses parents, retournés en Grèce, font flotter le drapeau canadien au sommet du mont Taïgitos, où ils passent leur retraite.

À la réflexion, Canadiens et Américains ont bel et bien un trait commun: ils n’échangeraient pas leur pays contre celui du voisin!