Politique

Le Canada nous coûte cher!

Le Québec sort-il gagnant ou perdant de son appartenance à la Confédération? De quoi alimenter une campagne électorale…

Si les élections doivent être déclenchées avant la fin du mois, j’arrive peut-être un peu tard. Mais beaucoup d’études ont déjà été faites dans les ministères et on pourrait au moins les sortir de leurs tiroirs. Car oui, le Québec se fait avoir. Tous les gouvernements, libéraux comme péquistes, le savent très bien. Et qu’ils soient fédéralistes ou souverainistes, ils ne devraient pas avoir peur d’en parler ouvertement ni de mettre tous les chiffres sur la table.

Dans les premières années du gouvernement de René Lévesque, Rodrigue Tremblay, professeur de l’Université de Montréal et ministre de l’Industrie, s’est attaqué à cette question des «comptes économiques du Québec». Ses études concluaient que, de 1961 à 1975, la province avait reçu du fédéral, en moyenne, 300 millions de dollars de moins par année que l’impôt fédéral prélevé chez elle. «L’existence même du Canada a coûté 4,3 milliards de dollars au Québec depuis 15 ans», disait alors René Lévesque.

Malheureusement pour les péquistes, de nouveaux transferts fédéraux et des paiements de péréquation plus généreux avaient renversé cette tendance à partir de 1977. Le débat s’est terminé en queue de poisson. Il a cependant rendu le gouvernement fédéral, et surtout les élus du Québec à Ottawa, particulièrement prudents.

Lors de l’acquisition de 130 à 150 nouveaux chasseurs bombardiers par la Défense nationale, pour un coût de 2,4 milliards de dollars de 1977, six fournisseurs ont été sollicités. Deux en particulier, General Dynamics, avec son F-16, et McDonnell Douglas, avec son F-18, se sont livré une lutte féroce, dont l’enjeu était l’ampleur des retombées industrielles au Québec. Le débat sur les comptes économiques faisait rage à l’époque, car le Québec était à la veille d’une campagne référendaire sur la souveraineté-association. Les députés libéraux du Québec harcelaient littéralement le ministre de la Défense, Barnett Danson. Et Marc Lalonde, lieutenant politique de Pierre Trudeau au Québec, les avait réprimandés. «Fermez votre gueule, avait-il dit, vous faites le jeu des péquistes…»

Tel était le climat à l’époque. Et la question des coûts et des bénéfices de la Confédération était au cœur de toutes les campagnes électorales. Trente ans plus tard, la Défense nationale vient d’accorder un contrat de 3,5 milliards de dollars à Boeing, sans appel d’offres, et sans même se donner la peine de demander au géant américain des comptes sur les retombées économiques qu’il garantira aux différentes régions du pays!

Le même ministère s’apprête en outre à acheter 16 hélicoptères Chinook (2,7 milliards de dollars) et 17 avions de transport Hercules (5 milliards), sans appel d’offres, alors qu’il existe d’autres fournisseurs. Pis encore, le chef du gouvernement conservateur a dit qu’il n’interviendrait pas dans la répartition des contrats de sous-traitance au Canada.

Les comptes économiques ne concernent pas seulement les investissements et les achats de l’État fédéral. Le Québec est aussi victime des politiques dites «nationales»: souvent bâties en fonction des besoins de l’Ontario, elles pénalisent le Québec. Ce fut le cas avec la politique de lutte contre l’inflation, au début des années 1970, ou avec la réglementation des marchés financiers, dans les années 1990. Les subventions fédérales à la recherche, de même que les dépenses des laboratoires fédéraux de recherche, donnent lieu à l’une des injustices les plus criantes: dans la région de la capitale nationale, plus de 90% des activités de recherche se déroulent du côté ontarien de la rivière des Outaouais, alors que la répartition devrait être de 25% du côté québécois et 75% du côté ontarien.

La politique nationale des transports désavantage elle aussi le Québec au profit de l’Ontario et de la Colombie-Britannique. Dans les années 1970, le gouvernement fédéral a d’abord accordé des droits d’atterrissage à Toronto aux grandes compagnies aériennes étrangères, faisant de la Ville reine la plaque tournante de tout le trafic pour l’est de l’Amérique du Nord. Plus récemment, les attentats du 11 septembre 2001 ont provoqué une vague d’investissements visant à renforcer la sécurité aux frontières. On a concentré ceux-ci dans le sud de l’Ontario et sur la côte du Pacifique, faisant encore une fois du Québec — l’aéroport Trudeau et le poste-frontière de Lacolle — un parent pauvre.

Le problème, c’est que les gouvernements du Québec ne veulent pas faire publiquement de tels comptes économiques. Et ceux qui les réclament, comme l’auteur de ces lignes, passent au mieux pour des grincheux, au pis pour des paranoïaques.