Politique

L’effet Dumont

On ne mesure pas encore bien les capacités de Mario Dumont et de son équipe de diriger le Québec. Mais une chose est sûre: il a su chasser la morosité politique…

Nous sommes huit à table. Quatre couples de la banlieue sud de Montréal qui se réunissent parfois le samedi soir autour d’une bouteille de vin et d’un bon repas. Jusqu’à juin dernier, nous parlions d’enfants, de cinéma, de lecture, d’éducation, de voyage, de cuisine, de l’après-11 septembre ou de sport. Bref, nous causions de tout sauf de politique québécoise. C’était comme ça depuis le référendum de 1995: la question était obsolète.

Cette année, tout a changé. Depuis la montée en flèche dans les sondages de l’Action démocratique du Québec (ADQ), les derniers repas sont marqués par de franches et vives discussions au sujet des bons d’éducation, du régime d’impôt unique, de la sécurité d’emploi des fonctionnaires, de l’apport du privé dans la santé ou de la personne même du chef Mario Dumont. Nous connaissions ce jeune homme depuis 10 ans, mais ce n’est que tout récemment qu’il est vraiment entré dans nos vies et a commencé à animer nos conversations.

L’effet Dumont, c’est avant tout le regain d’intérêt pour la politique québécoise. Un adulte sur trois (34%) affirme que le succès récent de l’ADQ dans les sondages et aux élections partielles a ranimé son intérêt pour la politique du Québec, selon le sondage CROP réalisé pour L’actualité du 19 au 24 novembre 2002. Comme aux beaux jours de l’ascension du Parti québécois, dans les années 1970, partout, dans les familles, les bureaux, on s’est remis à parler de programmes politiques, du «modèle québécois», d’élections, de sondages. «C’est indéniable. Dumont, cette année, a ravivé la passion des gens pour la chose politique. On m’en parle partout où je vais», dit Pierre Bourque. L’ex-maire de Montréal fera savoir en janvier s’il monte à son tour dans le train adéquiste. On l’imagine déjà ministre des Affaires municipales dans un premier gouvernement Dumont et il ne fait rien pour mettre fin aux rumeurs…

Le vice-président de la maison de sondage CROP, Claude Gauthier, qui suit les humeurs politiques des Québécois depuis une trentaine d’années, a été frappé par la montée spectaculaire de l’ADQ. «Il y a eu une sorte de cassure entre le gouvernement du Parti québécois et les citoyens. Cette fracture, qui explique en partie les bouleversements dans les intentions de vote des Québécois, remonte aux fusions municipales «forcées» de 2001», soutient-il.

Au Parti libéral du Québec (PLQ), l’ampleur de la déroute n’a d’égale que la poussée de l’ADQ. En novembre 2001, le PLQ recueillait 41% des intentions de vote et voguait paisiblement vers une victoire facile. Un an plus tard, les troupes de Jean Charest se retrouvent loin derrière celles de Dumont. Même si celui-ci a perdu quelques points dans les sondages depuis les sommets de juin dernier, l’ADQ continue d’être le parti le plus populaire au Québec, particulièrement chez les francophones et en région, selon la plus récente enquête de CROP. Après répartition des «discrets» et des indécis, elle obtient 39% des intentions de vote, contre 34% pour le PLQ et 28% pour le PQ.

«Les électeurs nous disent qu’ils veulent du changement, sans plus de précision. C’est un peu court comme explication, mais c’est vraiment ce qu’ils nous disent!» souligne Claude Gauthier.

Mario Dumont constate, lui, que les Québécois sont entrés collectivement dans une nouvelle ère. Qu’ils sont “rendus ailleurs”. Et, dit-il, ses idées se sont naturellement arrimées aux leurs. «Un sondage nous apprenait cet automne que 63% des Québécois de 45 ans et moins refusaient d’être étiquetés comme fédéralistes ou souverainistes. L’ADQ, c’est l’expression populaire de “passer à autre chose” », résume-t-il.

Il y a près de 10 ans que le plus jeune des chefs de parti du Québec répète le même credo, défend les mêmes idées, avec le même sens de la formule. Pourquoi, soudainement, son message a-t-il passé?

Le jeune leader politique s’en étonne encore et a peine à retenir un fou rire: «En février dernier, quand je répondais que je n’étais ni fédéraliste ni souverainiste, les journalistes me pressaient de questions et me forçaient à “patiner”. Quatre mois plus tard, on me disait que j’avais bien raison, que le temps des déchirements entre fédéralistes et souverainistes était révolu. Allez y comprendre quelque chose! C’est ça, la politique.»

Cet automne, le système informatique de l’ADQ a flanché: enregistrant habituellement de 7 000 à 8 000 nouveaux membres par année, il a connu des ratés quand, en moins de trois mois, 30 000 Québécois ont voulu une carte de membre du parti!

Pour écrire la petite histoire de cette spectaculaire ascension, il faut remonter à décembre 2001, raconte Mario Dumont. «Il y a un an, dans une réunion de planification, on a écrit sur le tableau la première des priorités pour 2002: “Remporter les élections complémentaires dans Saguenay”. On savait qu’une autre victoire pouvait nous mener loin.» Jusque-là, poursuit le chef, les gens sympathisaient avec les idées du parti, mais considéraient qu’un vote pour l’ADQ était un vote perdu. «Rafler Saguenay pouvait nous faire grimper de 18% à 25% dans les sondages. Personne n’avait toutefois prévu qu’on dépasserait les 40% d’intentions de vote», se souvient le chef.

La suite relève du conte de fées politique. Le 15 avril 2002, François Corriveau remportait la victoire dans Saguenay, jusqu’alors bastion péquiste: le vent adéquiste a soufflé la majorité de 10 000 voix du Parti québécois. Le 17 juin, l’ADQ savourait les victoires éclatantes de Marie Grégoire (Berthier), Sylvie Lespérance (Joliette) et François Gaudreau (Vimont). À partir de ce jour, fait remarquer le sondeur Grégoire Golin, président de Créatec, «l’ADQ est devenue assurément plus que le parking des dissidents des deux partis traditionnels».

Depuis, l’un après l’autre, les sondages font de Mario Dumont le prochain premier ministre du Québec. C’est aussi ce que prévoit le sociologue Maurice Pinard, retraité de l’Université McGill. Selon lui, on observe une «tendance lourde» en faveur de l’ADQ.

Tout au long de cette année bénie, Mario Dumont est demeuré le même, bien qu’il ait souffert, en septembre, de boulimie médiatique. Il était partout: au Grand blond… et à Deux filles le matin, à la télé, à Indicatif présent, à la radio… Sa «limousine» est demeurée une Jetta bleue. Ses allures juvéniles font toujours que, dans la rue, les gens le tutoient et lui donnent du «Mario» comme on donnait du «Ti-Poil» à René Lévesque à une autre époque.

Ce qui a changé, entre autres, c’est que les milieux d’affaires se sont soudainement intéressés à lui et à son parti. De grands noms, dont l’économiste Léon Courville et Marcel Dutil (de Canam Manac), l’appuient officiellement. Conférencier à la Chambre de commerce de Montréal à la fin de novembre, Mario Dumont a attiré une foule record, plus de 750 convives, le jour même de la démission de son proche conseiller Marc Snyder, forcé de quitter l’ADQ à la suite de révélations sur son passé. Jean Charest, à sa dernière présence à la même tribune, avait recueilli des applaudissements plus nourris mais n’avait pas rassemblé tant de monde. Dumont attire, fascine, séduit.

Il irrite et inquiète aussi…

Des artistes se sont d’ailleurs mobilisés. Longtemps victimes de «campagnes de peur», les souverainistes utilisent à leur tour cet argument. Gilles Vigneault, moins présent dans le débat politique depuis la défaite référendaire de 1995, a repris du service. «Pour moi, Mario Dumont, c’est la montée de Caouette au temps du Crédit social, une éruption cutanée qui peut avoir des suites très mauvaises», dit le poète.

Les syndicats aussi s’unissent contre l’ADQ, «une menace pour nos acquis sociaux des 40 dernières années», clame haut et fort le président de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Henri Massé. Depuis octobre dernier, les syndicats préparent une vaste offensive contre l’Action démocratique. «Le discours populiste de Dumont attire certains syndiqués, dit Massé. Il faut prendre le temps de leur faire connaître le programme de l’ADQ. Ils comprennent alors très rapidement qu’ils seraient perdants.»

Le conseil confédéral de la CSN, ces jours-ci, est largement consacré au sujet. «Jamais un parti ne s’est attaqué aussi directement aux acquis syndicaux», dit la présidente, Claudette Carbonneau. Essentiellement, a expliqué la députée Marie Grégoire, l’ADQ prône «davantage de flexibilité dans les conventions collectives pour faciliter une plus grande mobilité de la main-d’oeuvre et une révision du principe de la sécurité d’emploi à vie».

De toute évidence, les syndicats auront fort à faire: l’enquête CROP-L’actualité montre que, aux yeux de 62% des Québécois – y compris une majorité de péquistes! -, l’ADQ «ne représente pas un grave danger pour la société québécoise».

Les caricaturistes, eux, se délectent, comme aux belles années des Trudeau et Lévesque. «C’était au point mort du côté des politiciens. Et ce p’tit pit-là est arrivé… J’ai presque envie de remettre 10% de mon salaire à Mario Dumont», dit avec une pointe d’ironie le caricaturiste de La Presse, Serge Chapleau.

Il y a plus de 15 ans que des humoristes remplissent les salles en parlant de couple, de cul ou de la vie quotidienne; de tout, bref, sauf de politique. Voilà maintenant que l’humour politique et engagé reprend ses lettres de noblesse. Les Zapartistes – les comédiens Denis Trudel, François Parenteau, Christian Vanasse, Frédéric Savard et Geneviève Rochette – se moquent allégrement de Jean Chrétien, de Bernard Landry, de Mario Dumont et ses chemises «Ralph Klein» ainsi que des médias. Début novembre, un des membres du collectif, François Parenteau, chroniqueur à la radio de Radio-Canada, s’est payé la tête – sur l’air du «Bon gars», de Richard Desjardins – de Mario Dumont, qui allait être «personnalité de l’année» de L’actualité. Tiens, tiens…!

Pierre-Paul Gagné, responsable de la «Boîte aux lettres» et des pages «Forum» du quotidien La Presse, est une sorte de sismographe qui, grâce au volume de courrier reçu, enregistre chaque soubresaut de l’opinion publique. À partir de juin, dit-il, c’est-à-dire après les trois victoires adéquistes aux élections complémentaires, le journal a recommencé à être inondé de lettres à caractère politique. «En deux mois, cet automne, on en a publié 400, souligne Gagné. Ça ne s’était pas vu depuis le référendum de 1995.» Au cours des années qui ont suivi, les lecteurs n’étaient que quelques-uns par semaine à écrire sur ce sujet.

Le sondeur Claude Gauthier a parfois l’impression de retrouver l’effervescence d’il y a 30 ans. «La montée de l’ADQ se compare en un sens à celle du PQ au milieu des années 1970», dit-il. Elle est tout aussi fulgurante. «Quand mes premiers sondages se sont mis à donner l’ADQ gagnante, en juin, je me suis senti comme en octobre 1975. À l’époque, j’étais dans une pièce avec Marc Laurendeau, alors éditorialiste au Montréal-Matin, et le jeune reporter Benoît Aubin, et je revérifiais mes chiffres: le PQ était en avance dans les intentions de vote. Je me demandais, en mon for intérieur, si je ne m’étais pas gouré dans mes calculs. J’ai fait la même chose quand mes sondages donnaient la victoire à l’ADQ, cet automne. La tendance s’est confirmée de sondage en sondage.»

Pourquoi le discours de Dumont a-t-il tant de prise sur les Québécois cette année? «C’est comme si le Québec avait été “enceint” de l’ADQ depuis des années et qu’il avait enfin accouché, dit Jean-Herman Guay, politologue à l’Université de Sherbrooke. Les vrais débats sur les choix de société ont été longtemps occultés par le combat entre fédéralistes et souverainistes. C’est comme si les Québécois avaient dit: “Assez! Parlons des vraies affaires.”»

Pour le politologue, 2002 a été une année charnière, aussi importante, dans l’histoire du Québec, que le fut 1960. «Dans la vie des sociétés, explique-t-il, il y a des cycles au cours desquels l’intérêt collectif prime; les années 1960 et 1970, par exemple. Il y en a d’autres où c’est l’intérêt individuel qui prime: les années 1980 et 1990, avec la consommation à outrance, le chacun pour soi, le bodybuilding, l’obsession de la santé. Nous revenons à un cycle collectif.» Dans la foulée de la mondialisation, des jeunes recommencent à croire à l’action politique, estime par ailleurs Jean-Herman Guay: «La science politique, que je pensais menacée, connaît un regain. Je ne crains plus pour ma profession!»

Si les Québécois se sont tournés à ce point vers Mario Dumont, affirment de nombreuses voix, c’est en raison des scandales qui ont éclaboussé les gouvernements, à Québec comme à Ottawa.

Françoise David, ex-présidente de la Fédération des femmes du Québec, partage cette vision des choses. Selon elle, les scandales à Ottawa – notamment au sujet des contrats attribués à Groupaction – ont fait mal à l’ensemble des libéraux. Et à Québec, les révélations à propos du réseau de lobbyisme d’Oxygène 9, qui ont mené à la démission du ministre Gilles Baril et du directeur général du Parti québécois, Raymond Bréard, ont nui au Parti québécois. «Cela a fait dire à certains que l’image de pur du PQ ne tenait plus, comme si l’héritage de René Lévesque avait été dilapidé, dit Françoise David. Je reste pourtant convaincue que ce gouvernement n’est pas corrompu. Vous ajoutez les compressions majeures dans le secteur de la santé et toutes les conséquences de la politique de déficit zéro, et ça vous mène à l’ADQ. La classe moyenne supérieure se demande si elle en a vraiment pour ses impôts.»

La militante voit toutefois un aspect positif au phénomène Dumont. «Les Québécois se demanderont désormais dans quel type de société ils veulent vivre. Quelles sont les valeurs que nous voulons défendre? On connaîtra enfin le même débat gauche-droite que dans toutes les sociétés.»

Mario Dumont affirme qu’il était prêt à faire face à une croissance si rapide. Il est clair pourtant que les adéquistes sont dépassés par leur succès. «Ça sent l’amateurisme à plein nez. Leurs responsables du dossier de l’éducation nous ont réunis récemment, moi et quelques collègues, raconte un directeur d’école de Montréal, qui désire garder l’anonymat. C’était patent: ils ne connaissaient rien de notre milieu et des principaux enjeux. Ils avaient peine à expliquer leurs bons d’éducation.»

Certains Québécois ont sauté dans le train de l’ADQ mais en sont redescendus assez rapidement. C’est le cas d’Alexis Cossette-Trudel, ex-président du Comité national des jeunes du Parti québécois. «Je trouvais le PQ sclérosé et je me suis tourné vers Mario Dumont. Mais «l’aplaventrisme» fédéraliste de Dumont devant les Canadiens anglais de Toronto m’a fait comprendre sa vraie nature. Il est le seul à se contenter du statu quo. D’autres anciens péquistes qui ont été tentés, comme moi, par l’ADQ finiront par la quitter.» Cossette-Trudel n’est pas redevenu péquiste pour autant.

La situation politique actuelle pourrait par ailleurs stimuler la gauche. L’Union des forces progressistes (UFP), née de la fusion de trois petits partis de gauche, est pour l’instant engagée dans une bataille sur la question du mode de scrutin. «La montée de la droite et de Dumont résulte principalement de notre système: les deux grands partis alternent, font chacun deux mandats, et ainsi de suite, dit Pierre Dostie, président de l’UFP. On comprend la volonté de changement de la population. Le bipartisme ne mène à rien et tout autre vote est perdu.» Il rêve d’un Parlement où la gauche et les Verts seraient représentés.

La proportionnelle n’est toutefois pas pour les prochaines élections générales. Entre-temps, la ferveur pour l’ADQ se confirme. Le récent sondage CROP-L’actualité a été réalisé en partie après l’affaire Snyder et aucune baisse sensible dans les intentions de vote n’a été enregistrée. «C’est comme à l’époque de la montée du PQ. C’est un mouvement profond», conclut Claude Gauthier. Voilà pourquoi il ne doute plus de ses chiffres…