Politique

Diviser pour régner

En abolissant certains programmes culturels, Stephen Harper pratique la politique de la division, méconnue au Canada mais populaire aux États-Unis. Pour la contrer, il faut la comprendre, dit la professeure D. Sunshine Hillygus, de Harvard. En voici les clés.

Dans la première semaine de la campagne électorale fédérale de 2005-2006, le Parti conservateur a créé une onde de choc en annonçant qu’il voulait rouvrir le débat sur le mariage gai et abolir le registre des armes à feu. Des commentateurs avaient alors comparé Stephen Harper à un kamikaze. Ces deux politiques controversées n’avaient à leurs yeux rien pour rallier la majorité des électeurs et l’aider à prendre le pouvoir.

La stratégie de Stephen Harper était pourtant loin d’être bête, affirme D. Sunshine Hillygus, professeure de sciences politiques à l’Université Harvard et l’un des auteurs d’un récent essai sur la « Wedge Politics » (la politique de la division), stratégie controversée de plus en plus utilisée aux États-Unis et en Australie. « Quand la lutte politique est serrée et qu’il faut aller chercher des votes, peu importe où ils se trouvent, les partis les plus audacieux se tournent désormais vers la “politique de la division” », dit-elle. En clair, il s’agit de gagner des voix en exploitant un enjeu qui déchire la population et les partisans du camp adverse. Passée dans les mœurs chez les Américains, cette tactique n’est suivie que depuis peu au Canada.
Stephen Harper fait œuvre de pionnier en la matière. Ainsi, le chef conservateur savait que de 30 % à 40 % des électeurs libéraux s’opposaient au mariage gai et qu’il pouvait obtenir des appuis auprès de cette clientèle. Harper n’ignorait pas non plus que les citadins étaient majoritairement favorables au registre des armes à feu, contrairement aux chasseurs des circonscriptions rurales.

Les compressions de plus de 45 millions de dollars dans les programmes culturels fédéraux relèveraient aussi de la « politique de la division ». Bien sûr, ces décisions irritent au plus haut point les artistes et les intellectuels. Mais ces coupes réjouissent tout de même des personnes favorables à ce que l’État joue un rôle moins grand, des « conservateurs fiscaux », que l’on trouve aussi parfois dans d’autres camps politiques.

À l’aube de la campagne électorale, L’actualité s’est entretenu avec D. Sunshine Hillygus, coauteure de The Persuadable Voter (Princeton University Press).

Comment définissez-vous la « politique de la division » ?
— Essentiellement, il s’agit d’une politique touchant un enjeu qui divise considérablement la population. Il faut qu’il y ait controverse. Tout le monde souhaite l’amélioration du système d’éducation pour les enfants, une économie en bonne santé ou une politique étrangère dynamique. On peut diverger d’opinion sur la manière d’atteindre l’un de ces objectifs, mais aucun ne suscite la controverse. La politique de la division n’est d’aucun secours pour ces questions. C’est lorsque éclate un débat déchirant touchant les convictions et les valeurs profondes des gens qu’elle prend tout son sens. Des exemples ? L’avortement, le mariage gai, le financement de la recherche sur les cellules souches, l’euthanasie, l’immigration.

Doit-il s’agir nécessairement de politique sociale ou d’enjeux moraux ?
— Non. Les exemples les plus frappants sont des enjeux d’ordre moral ou social, certes. Mais on a recours à la politique de la division pour d’autres types d’enjeux, comme la hausse du salaire minimum, par exemple. Aux États-Unis, bien des républicains souhaitent le voir augmenter, contrairement à l’administration Bush, et critiquent la position de leur parti. Les démocrates tentent de profiter de cette division interne chez les républicains en proposant des politiques portant sur le salaire minimum. L’embargo commercial contre Cuba est un autre sujet délicat qui, cette fois, divise les démocrates.

Quel avantage un parti politique tire-t-il de l’emploi de cette stratégie ?
— L’important, avec la politique de la division, c’est l’étendue du désaccord dans le camp opposé. Il faut profiter à plein de la controverse pour aller chercher des voix chez l’adversaire. Il faut semer la zizanie. C’est le vieux concept de « diviser pour régner » !

 

Comment est né ce phénomène politique ?
— Difficile de le cerner avec précision. Aux États-Unis, l’exemple le plus célèbre remonte aux années 1970. Les républicains de Richard Nixon ont joué sur le sentiment de racisme des Blancs conservateurs des États du Sud pour ravir l’appui des électeurs démocrates qui n’étaient pas heureux de la position de leur parti sur les droits civiques des Noirs. À l’époque, cet enjeu divisait les démocrates.

Pourquoi cette « politique de la division » est-elle plus utilisée aux États-Unis que dans d’autres pays ?
— Aux États-Unis, 33 % des gens sont démocrates, 33 % sont républicains et 33 % sont indépendants. Aucun parti ne possède la majorité. Alors il faut former une coalition d’électeurs pour se faire élire. Les partis tentent de diviser les membres du parti adverse en misant sur certains enjeux bien ciblés.

Plus la partie est serrée, plus on utilise cette stratégie…
— Oui, absolument. Il faut comprendre que les candidats n’aiment pas adopter des positions durant une campagne parce qu’ils devront les assumer une fois élus. Quand la lutte n’est pas chaude, il y a peu de débats ou de promesses. La politique de la division est moins nécessaire. C’est lorsque la compétition devient féroce que cette stratégie prend tout son sens.

L’élection récente de gouvernements minoritaires peut-elle expliquer l’émergence de cette tactique au Canada ?
— Je n’ai pas étudié le cas canadien en détail. Tout de même, je ne suis pas étonnée de voir apparaître ce phénomène au nord de la frontière. Il y a beaucoup d’échanges entre les partis politiques américains et canadiens. Ce qui fonctionne quelque part sera copié tôt ou tard.

 

Est-ce que les partis utilisent également cette stratégie pour satisfaire leur base électorale traditionnelle ?
— Ce n’est pas le but premier. George W. Bush ne s’oppose pas à l’avortement ou à l’utilisation des cellules souches dans la recherche médicale pour se rallier sa base, mais plutôt pour ébranler les indépendants et les démocrates qui sont en désaccord avec la ligne de leur parti. En campagne électorale, les partis n’ont pas de temps et d’argent à perdre à prêcher des convertis. Bien sûr, la base sera rassurée, mais ce n’est pas le but ultime. Les partis ont besoin d’élargir leur base pour gagner l’élection. Il leur faut aller chercher des votes ailleurs.

Est-on certain que la politique de la division fonctionne ?
— C’est la question à un million de dollars ! Un électeur ne votera pas en fonction d’un seul enjeu. Une combinaison de facteurs motive son choix. Quel est le rôle exact de la politique de la division dans ce calcul ? Difficile à dire.

Pourquoi cette stratégie a-t-elle été appliquée aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Australie, et pas ailleurs ?
— Les États-Unis ont contribué à l’ampleur du phénomène en raison de leur système à deux partis. Il est beaucoup plus facile de voir ce que pourrait être une politique de division quand il n’y a qu’un seul adversaire. Dans les systèmes à partis multiples, comme au Canada, il faut mesurer davantage son coup, parce qu’il faut savoir à quel parti cela va profiter. Les électeurs peuvent toujours se réfugier dans un plus petit parti.

Cette tactique est-elle utilisée davantage par les partis de droite ?
— Il n’y a pas de lien avec la droite ou la gauche. L’objectif est d’aller chercher des votes. Les démocrates utilisent également cette stratégie. Mais en 2000 et en 2004, les républicains ont davantage utilisé de bases de données pour cibler les électeurs.

 

Vous affirmez dans votre essai que le phénomène prend de l’ampleur. Comment l’expliquez-vous ?
— Les moyens de communication actuels favorisent ce type de politique. La politique de la division a été utilisée souvent lors des élections présidentielles américaines de 2000 et 2004. Les courriels, Internet et le télémarketing permettent, grâce aux bases de données toujours plus nombreuses, de passer son message à un petit groupe cible sans pour autant en faire un enjeu national. On s’est rendu compte que, lors de la campagne présidentielle de 2004, les républicains et les démocrates ont abordé plus de 75 enjeux dans les courriels envoyés aux électeurs. Les débats d’envergure nationale avaient été nettement moins nombreux. Les partis peuvent cibler des messages politiques parce que les nouvelles technologies ouvrent d’immenses possibilités de communication.

Croyez-vous que les politiciens utiliseront de plus en plus cette « politique de la division » ?
— Oui. Je pense qu’on va continuer d’y avoir recours. Les partis ne se priveront sûrement pas des nouveaux moyens de communication à leur disposition. La campagne très réussie de Barack Obama dans Internet le montre bien. C’est l’avenir.

Ce type de politique n’est-il pas dangereux ? À trop cibler les groupes, on en oublie le bien commun, non ?
— Il y a de nombreuses raisons de s’inquiéter. Quand nos efforts politiques ne se concentrent pas sur les enjeux de l’heure, il y a toujours un danger. Ça devient de la politique superficielle. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’enjeux importants pour certains groupes. Simplement, ils ne concernent pas la majorité des gens. On peut aussi se demander à qui le parti devra son élection, une fois au pouvoir, s’il fait des promesses à des clientèles bien précises. Sera-t-il le gouvernement de l’ensemble de la population ?

Comment, à titre d’électeurs, peut-on « résister » à ce type de politique ?
— D’abord, on doit s’informer à plusieurs sources, ne pas se limiter à un seul média ou à Internet. Les médias ont aussi un rôle à jouer. Ils doivent faire un meilleur travail sur le terrain et constater ce qui se passe dans les circonscriptions. Ils doivent s’efforcer de découvrir le type de courriels envoyés aux différentes clientèles. Quelles sont les publicités locales ? Quel est le contenu des discours des candidats locaux ? C’est souvent là que s’exerce la politique de la division. Si les médias nationaux révèlent au public le message qu’envoient les partis à des clientèles cibles, la politique de la division sera moins efficace.