Politique

Attention, voici Chapleau !

Que serait une campagne électorale sans les caricatures mordantes de Chapleau et les commentaires décapants de Gérard D. Laflaque ? Portrait d’un artiste qui a su jeter un pont entre la presse écrite et la télé.

Illustration de Serge Chapleau

Je connais Serge Chapleau depuis ma 6e année du primaire. En vidant la maison familiale, il y a quelques années, j’ai retrouvé intacts mes vieux scrapbooks. Sur les pages jaunies par le temps, j’ai redécouvert les caricatures couleur grand format de Chapleau que Perspectives, le supplément hebdomadaire de La Presse, publiait dans les années 1970. Gilles Vigneault, Jean Drapeau et tous les autres personnages du temps y étaient rassemblés. Je découpais la page et je la collais minutieusement dans mon grand cahier, avec la patience du collectionneur. Je mettais toujours trop de colle LePage et le papier gondolait.

J’ai vu le grand Chapleau « en personne » pour la première fois à la fin des années 1980, au Devoir. J’avais eu le temps de devenir journaliste. Il avait quant à lui quitté depuis longtemps Perspectives, qui n’existait plus, au fait. Le caricaturiste avait publié ses dessins dans le quotidien Montréal-Matin, dans les magazines Nous et L’actualité. Il avait aussi bourlingué à souhait, poussant sa bohème jusqu’à accompagner Plume Latraverse à l’harmonica. Et il avait entre-temps créé un personnage qui allait devenir célèbre, une marionnette en caoutchouc du nom de Gérard D. Laflaque. Ce grognon à l’humour décapant, cet ennemi juré de la langue de bois — elle sévissait déjà à l’époque — avait fait un malheur à Radio-Québec avec la Minute et quart à Gérard, avant de déménager à TVA, à l’émission Casse-tête. Puis, il s’est effacé. Il reste quelques traces de ces prestations télévisées dans YouTube.

« En nous virant, on m’a dit, à Radio-Québec [aujourd’hui Télé-Québec], que notre concept ne répondait pas à la mission éducative de la chaîne. Dans les faits, c’est parce que les commentaires politiques de Gérard D. Laflaque dérangeaient que la direction a mis fin à la série. Quand on a été chassés des ondes, il y a eu une manifestation », raconte-t-il.

Au Devoir, au début des années 1990, j’étais souvent celui qui allait faire « approuver » la caricature de Chapleau par la directrice. Je n’oublierai jamais la fois où il avait dessiné Sylvie Fréchette brandissant le majeur à l’extérieur de l’eau. C’était au moment des Jeux de Barcelone, en juillet 1992, quand la nageuse avait été victime d’une erreur de la juge brésilienne. Les lecteurs du Devoir n’ont jamais eu la chance d’apprécier ce dessin, pas plus qu’ils n’ont pu voir celui montrant le pape recouvert d’un condom, lui aussi mort dans le bureau de la directrice.

 

Je me souviens particulièrement d’un repas, chez lui, au milieu des années 1990. Il nous avait à la fois fait rire et pleurer en nous racontant son enfance rue Drolet, dans la Petite-Patrie, avec ses six frères. C’était la première fois que je l’entendais dire ce qu’il a souvent répété depuis : qu’il avait grandi dans un désert culturel, dans une maison sans livres. Ce côté « pepsi » des Québécois, dont il se moque, il l’a connu de l’intérieur. « En comparaison, Léolo, de Jean-Claude Lauzon, ce n’était rien », dit-il. Il parle aussi souvent du choc qu’il a subi en entrant à l’École des beaux-arts de Montréal.

Vers la fin de cette soirée bien arrosée, Chapleau avait ouvert un placard et en avait sorti une marionnette en caoutchouc. C’était Gérard D. Laflaque qui gisait là, de la poussière dans le toupet. Son créateur rêvait toujours d’une nouvelle émission de télé. Il pestait contre les diffuseurs, tous réseaux confondus, et se résignait presque à faire une croix sur ses projets. L’échec retentissant de la série Fred et compagnie (qui mettait en vedette des marionnettes et qui avait disparu des ondes après 15 épisodes seulement, en 1994) avait, croyait-il, sonné le glas des émissions de ce genre. Serge Chapleau n’en pouvait plus d’essuyer des refus. Même un projet qu’il avait négocié avec des Américains avait avorté à la toute dernière minute.

En 1996, le caricaturiste a quitté Le Devoir pour La Presse, où il a succédé à Girerd. Il y est toujours. Son coup de crayon devient encore plus meurtrier, plus impitoyable, en campagne électorale. Depuis son arrivée à La Presse, il a raflé au moins cinq fois le Prix national de journalisme en caricature politique. Je ne le vois plus très souvent, mais comme tout le monde, je me précipite sur le journal chaque matin pour voir ce qu’il a concocté. Comme des dizaines de milliers de lecteurs, je lui dois très souvent mon premier sourire du matin. Et bon an, mal an, je m’offre et j’offre en cadeau à des proches L’année Chapleau, le recueil annuel de ses caricatures que publient les Éditions du Boréal. Bon an, mal an, aussi, je vois le caricaturiste et sa tête blanche à la Radovan Karad ic au Salon du livre de Montréal, devant des centaines de fidèles.

J’ai revu Serge Chapleau récemment, au studio des Productions Vox Populi, dans le sud-ouest de Montréal. C’est là que, semaine après semaine, une équipe de 40 personnes s’affaire à préparer l’émission Et Dieu créa… Laflaque, sous l’œil alerte de son concepteur. En s’associant à Yves Saint-Gelais (qui a produit Le jour nul, de François Pérusse), Chapleau a enfin redonné vie à son personnage, cette fois en animation 3D.

 

Entrée en ondes en septembre 2004, à la télé de Radio-Canada, l’émission attire jusqu’à 800 000 spectateurs le dimanche, même quand TVA lui oppose Le banquier ou le spectacle de Céline Dion sur les Plaines, comme ce fut le cas le 21 septembre dernier. En période de campagne électorale, son auditoire grimpe à un million de téléspectateurs. Chapleau a redonné ses lettres de noblesse à l’humour politique, genre peu pratiqué par les humoristes québécois depuis 20 ans.

Du point de vue de la technique, produire pareille série relève du miracle, à son avis. « Il n’y a personne dans le monde d’assez fou pour faire ça, dit-il. Pour réaliser un film comme Shrek, les Américains travaillent pendant deux ans et investissent 120 millions. Nous, on fait un show par semaine. »

Le producteur Yves Saint-Gelais, son partenaire dans l’aventure, rappelle que cette prouesse est possible parce que le Québec est devenu le chef de file en animation. « Le logiciel que nous utilisons, le Motion Builder, a été mis au point ici. » Pour mener à bien l’entreprise, Chapleau s’est entouré de la crème des scripteurs (dont Michel Morin, autrefois de l’émission radiophonique Le zoo, et Pierre Huet, cofondateur du magazine Croc) ainsi que de modélisateurs, d’animateurs, de comédiens et d’imitateurs. Au moment de notre visite des studios, des comédiens enfilaient des combinaisons garnies d’une multitude d’ampoules. Un ordinateur captait leurs mouvements, qui seront ceux des personnages. Les animateurs passent des heures et des heures à l’ordinateur pour accoucher de quelques minutes d’animation.

La charge de travail colossale qu’exige la mise en ondes hebdomadaire de cette émission n’atténue en rien l’enthousiasme du créateur de Gérard D., même s’il se plaint de « trop travailler » et de ne plus avoir le temps de vivre. Fin septembre, Chapleau soulignait avec fierté qu’une nouvelle marionnette apparaîtrait sous peu à l’écran à côté de celles de Gilles Duceppe, Stephen Harper, Stéphane Dion, Jean Charest et tous les autres. Il s’agira du président de la France, Nicolas Sarkozy. « On fera ressortir son côté Louis de Funès. Vous verrez, la ressemblance entre les deux hommes est frappante », souligne le caricaturiste.

 

Serge Chapleau ne remerciera jamais assez Mario Clément, l’ex-directeur général des programmes de la télévision de Radio-Canada, d’avoir accepté de relever le défi. Les habitués de la série auront d’ailleurs remarqué le respect que lui vouait Gérard D. « Il est celui qui m’a dit oui et qui m’a fait confiance. Je lui en serai toujours reconnaissant », dit Chapleau.

En 2005, Et Dieu créa… Laflaque a remporté le prix de la meilleure émission de comédie au Festival international de télévision de Banff, coiffant au passage des séries humoristiques américaines. Depuis, les projets ne manquent pas. Le Canada anglais aurait des vues sur Gérard D. Laflaque. La CBC et des diffuseurs privés ont manifesté leur intérêt et des pourparlers sont en cours, confirme Yves Saint-Gelais. Le Canada anglais raffole de l’humour politique. Qui sait? Gérard D. deviendra peut-être célèbre d’un océan à l’autre…

À 62 ans, Chapleau n’est pas près de ralentir. Le succès lui sourit. Et lui qui a vécu dans la pauvreté une bonne partie de sa jeunesse savoure enfin une certaine « prospérité », prenant plaisir à saisir l’addition au restaurant… On pourrait croire notre homme comblé par la vie, enfin calme et serein. Hélas, non ! Il reste un irréductible angoissé. Quand on s’est fait dire non aussi longtemps, on demeure toujours méfiant…